TOUS LES GRECS
Mort à tous les tyrans!
CHRYSÉlS.
Ombre de mon époux., Du séjour éternel viens diriger leurs coups.
Après la tragédie viennent plusieurs poésies fugitives d'une autre trempe. Cette fois Lacenaire écrit pour le peuple qui le regarde. Il se figure que l'univers a les yeux sur lui, et il se pose en héros. Ainsi, le jour de Noël, le voilà qui adresse une chanson à boire : A mon ami Avril.,., (ad Mœcenatem).
A nous, saucisse et poularde!
A nous, liqueurs et vins vieux!
Faisons la nique à la Camarde, Qui nous montre les gros yeux.
Et plus bas :
Nous n'aurons à notre table Point de femme, et c'est fort bien :
Il serait désagréable D'engendrer un orphelin.
Ne sentez-vous pas sur votre tête se dresser.'vos cheveux?
Après cette chanson bachique, vient une romance :
A/' aimeras-tu, si je tendis, ma chère, Quel est le mal qui cause tes soupirs?
Écoutez encore son galant quatrain à M mo îa comtesse D*** qui lui adresse une épître :
Toi qui comprends si bien les devoirs d'une mère, Et qu'on me peint comme un être charmant, Que ne fus-je, hélas! ton enfant; Que ne £uis-je plutôt celui qui t'en fait faire!
Puis enfin son dernier chant qui commence ainsi :
En expirant le cygne chante encor !
Je ne regrette de la vie Que quelques jours de mon printemps, Et quelques baisers d'une amie, Qui m'ont charmé jusqu'à vingt ans!
Assez ! assez ! il ne faut pas souiller sa plume. De tout ceci la conclusion est simple et nette : toutes les fois que de pareils crimes sans honte et sans remords surgissent à la face d'une société, le devoir de cette même société, c'est de condamner au plus profond silence ces crimes et ces hontes. Le devoir d'une société qui se défend elle-même, c'est d'empêcher l'assassin de prêcher l'athéisme; c'est de laisser dans l'ombre la plus épaisse le
LA TRAGÉDIE. 3oi
criminel qui va mourir, et d'entourer son échafaud des crêpes. les plus noirs. La conclusion de tout ceci, Lacenaire lui-même va vous la dire : « On laisse Avril se morfondre tout seul, dit-il, et moi, "on m'entoure, et je ne manque de rien, parce que je fais des vers. »
Voilà tout le secret de l'affaire. — Pourquoi vat-on écouter V orateur Lacenaire? il fait des vers ! Pourquoi d'honnêtes gens ont-ils osé toucher la main hideuse de Lacenaire ? il fait des vers ! Pourquoi toute épouvante cesse-t-elle en présence de cet homme? il fait des vers! Et pourquoi toutes ces belles dames qui vont l'assister aux assises, qui vont l'entendre blasphémer en prison, qui vont le voir mourir à sept heures du matin, au risque de s'enrhumer, ces douces femmes? Tout cela, parce que Lacenaire a fait des vers ! Horrible privilège! Abominable distinction! Eh! ne diraiton pas, à cet empressement général, à cet éblouissement universel, à ces applaudissements déshonorants, que ce soit là une denrée bien rare de nos jours, des vers !
Ainsi tous les crimes se tiennent; ainsi toutes les mauvaises littératures sont liées l'une à l'autre, comme la reconnaissance au bienfait! Que de malheureux jeunes gens se sont donné la mort pour faire imprimer leurs vers ou faire jouer leur n 26
tragédie! Et maintenant voici un homme qui vole, qui tue, et qui marche à Péchafaud, en blasphémant et en faisant des vers !
Et voilà comme, en fin de compte, à qui veut ne rien perdre, chaque jour apporte sa peine et son travail. Sufficit cuique diei malitia sua!