M" E ADELAÏDE RISTORI
g* gjg^ A compagnie dramatique de S. M. le v h4$2J roi de Sardaigne a fait ses premiers n! ■ » «y [débuts le mardi de cette semaine au Théâtre-Italien.
La nouvelle troupe italienne en prose et en vers se compose rigoureusement des comédiens indispensables dans une tragédie aussi bien que dans une comédie à quatre ou cinq personnages : l'amoureux, l'amoureuse, le père noble, la duègne, la grande coquette... et la compagnie est au complet. Je ne crois même pas qu'il y ait un traître, à peine un confident; l'art moderne italien a supprimé les confidentes, et peut-être a-t-il eu tort ; la confidente absente est une grande cause de monologue, et nous ne voyons pas ce que gagneraient nos princesses : Andromaque, Hermione, Agrippine, Bérénice, Roxanne, Atalide, Monime,
Iphigénie, Phèdre, Aride, à se voir subitement privées de leurs utiles interlocutrices : Cléone, Céphise, Phénice, Fatime, Phedime, Ismène; au contraire, ces dignes suivantes, quand elles sont bien à leur réplique, ont ce grand avantage quelles donnent à la princesse, c'est-à-dire à la passion, mille occasions de se montrer et de parler tout autant qu'il faut pour montrer son éloquence et sa beauté.
Cependant cette sobriété même d'une troupe de comédiens étrangers dans un pays où le plus petit drame occupe au moins une vingtaine de personnes, à l'heure même où le Cirque annonce que dans son nouveau drame il n'aura pas moins de mille comparses ou comédiens, devait être évidemment un assez grand obstacle à l'intérêt, à la curiosité d'un public si complètement blasé sur les bruits, sur les costumes, sur les décorations, sur les armées, les ballets, les processions et, pour tout dire en un mot, sur les moindres prétextes, si chers au théâtre contemporain, de montrer autant de monde sur ses planches qu'il en peut réunir dans son parterre. Eh quoi ! une tragédie en cinq actes à peine jouée, ô misère! par trois hommes qui tournent incessamment autour d'une seule femme! est-ce possible? est-ce vrai? Et ne faut-il pas que ces gens-là soient cruellement
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aveuglés sur leurs propres mérites, puisqu'ils s'imaginent nous intéresser avec si peu que cela?
A ce premier obstacle, ajoutez que ces infortunés comédiens ordinaires du roi de Sardaigne avaient choisi justement une des salles les plus vastes et les plus difficiles à remplir que possède le Paris des puissants et des superbes, la salle même du Théâtre-Italien! Eh quoi! cet écho à peine suffisant à contenir le bruit de ces voix, de ces chœurs, de cet orchestre excellent entre tous, cette formidable enceinte où se sont fait entendre, au milieu d'un peuple enivré, la Malibran, la Pisaroni, la Pasta, la Sontag, la Viardot, pendant que Lablache, Rubini, Tamburini et tant d'autres redoublent de zèle et d'efforts, une demi-douzaine de comédiens nouvellement débarqués de l'Italie oseront les affronter sans pâlir!
Cependant, contre toutes les prévisions, et d'assez bonne heure, la vaste salle du Théâtre- Italien s'était remplies II y en a tant de ces braves gens à Paris pour qui c'est déjà une fête d'entendre l'accent maternel de la patrie absente et qui sont enchantés du seul bruit de ces grandes paroles! Que cela chante ou que cela pleure, il leur importe assez peu, pourvu que cela donne le si, et que l'accent romain se mêle au parler toscan ! A ces enfants de la grande et divine Italie il faut ii 26.
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ajouter les Parisiens de Paris, et quelques Parisiens de la province qui sont restés fidèles à la langue du Tasse et de FArioste! Rappelez-vous la passion du siècle de Louis XIV pour les écrivains de l'Italie! On les retrouve partout, ces Italiens, dans les lettres de Balzac, dans les mièvreries de Voiture, dans les lettres de M œe de Sévigné, dans le pêle-mêle de Ménage.
L'Italie et sa langue furent très à la mode au siècle suivant. Les jeunes gens, les jeunes femmes, en faisaient le langage même de leurs élégances ; on parlait chez nous, et d'une ingénieuse façon, ce murmure adorable qui nous vient des bords du Tibre et des rives de l'Arno. Boccace, l'ami de La Fontaine, était resté Pami de Voltaire; le sonnet de Pétrarque enchantait Jean-Jacques et sa cour de passions, de rêveries, de fantaisies. De la vive parole italienne, la Nouvelle Héloïse en est remplie. A chaque instant la divine Julie en récite des passages qui prennent une grâce inconnue dans sa bouche éloquente : « Oh ! si les tourments secrets qui rongent les cœurs se lisaient sur les visages, combien de gens qui font envie feraient pitié ! »
Quanti mai che invidia fanno Ci farebbero pieta !
Ainsi l'italien parlé ne devrait pas être une nou-
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veauté pour nous, si nous savions nous souvenir. Mais quoi ! rien que dans Tait dramatique nous avons subi, nous avons entrepris tant de révolutions, nous avons vu naître et mourir tant de chefsd'œuvre, qu'il ne faut pas s'étonner de notre étonnement ! Puisque notre langue elle-même a passé par tant d'orages, puisqu'elle a supporté tant de dégradations lamentables, quoi d'étrange, en fin de compte, que nous ayons peine à comprendre aujourd'hui même l'italien d'Alfieri, de Silvio Pellico ou du comte Giraud ?
Telle était donc la réunion du premier jour au Théâtre-Italien : jugez cependant si l'anxiété publique a redoublé lorqu'à l'orchestre, vide et veuf de ses tonnerres mélodieux, nous avons vu venir une flûte essoufflée, un violon jurant sous l'archet, et même, ô ciel! une clarinette aveugle ou borgne, et ce joli quatuor clapotant une ouverture en ut mineur ! On se regardait l'un l'autre avec un étonnement mêlé de pitié, a Ça n'ira jamais, se disaiton ; ça n'est pas possible ! ils sont perdus ! Une clarinette! un violon! une tragédie en cinq actes, en vers, une comédienne et trois comédiens! à vingt pas de l'Opéra-Comique et de V Étoile du Nord!... » Et l'on verra que tout le bonheur de ces braves gens se réduit à paraître heureux :
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Nel parère a noi felici Ogni lor félicita l
Ils jouaient donc une tragédie, et disons-le tout de suite, une lamentable et médiocre tragédie où Ton retrouve en ses plus heureux et audacieux caractères la même tragédie ingénieuse et prudente que Ton fait nécessairement au collège, pour peu que l'on ait écrit sa vingtième épître à la maîtresse que j'aurai! Certes, Silvio Pellico a laissé dans le monde un livre éternel, et qui sera lu tant qu'il y aura des bourreaux ici-bas, tant qu'il y aura des victimes ; mais de ce chef-d'œuvre de la résignation, du renoncement de la volonté anéantie et du joug accepté, à quelque œuvre dramatique où le jeu changeant des jeunes passions, où les violences de l'amour, les crimes de la vengeance, les remords du crime et le châtiment de la conscience arrivent par des sentiers creusés dans l'âme humaine à un but certain de leçons de curiosité, de pitié, de terreur, en un mot, entre les Prisons de Silvio Pellico et VEnfer du Dante il y a un si profond abîme à combler que ce serait être injuste d'en tant demander à ce charmant esprit qui était né pour l'exercice assidu des plus douces et des plus calmes émotions.
C'est Dante lui-même, le premier et le seul parmi
les poètes, qui l'a écrit en quelques vers, ce drame enchanté et terrible de Francesca di Rimini, et quiconque après le Dante a touché à cette histoire a commis tout simplement un grand crime. Un seul artiste a touché heureusement à cette immortelle tragédie, il s'appelle Ary Scheffer.
Mais telle est la toute-puissance et la force de la passion, quand elle est vraie.... au troisième acte, au moment où nous n'espérions plus qu'un succès d'estime, aussitôt voilà la salle réveillée en sursaut qui se récrie au miracle. On écoute, on regarde, on pleure, on admire. J'ai vu rarement se manifester d'une façon plus inattendue et plus soudaine l'enthousiasme public.
On ne s'entendait pas jusque-là le moins du monde; évidemment il y avait une muraille entre cette femme et le public; et voici que tout d'un coup tout est compris, le silence, la parole, le geste, le regard. On était une étrangère que le public bien élevé écoutait par politesse; aussitôt, sur une scène, une scène d'amour entre Paolo et Francesca, aussitôt on devient une artiste acceptée, une grande artiste.
• Cette admirable Ristori est donc une vraie et sincère comédienne. Elle est grande, belle, élancée; elle a toutes les apparences d'une Romaine; sa tête est intelligente, hardie et calme; le feu même de
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son regard est contenu dans les justes bornes; sa voix est la voix la plus brillante et du plus beau timbre, un timbre plein, sonore, éclatant et velouté tout ensemble ; il n'y a pas au théâtre en ce moment une voix plus belle et qui convienne davantage à exprimer les tendres passions, les douleurs tranquilles, les trépas résignés. La Ristori! on ne la compare ici à personne. A quoi bon, en effet, une comparaison impossible? Nous possédions naguère une tragédienne incomparable, l'Italie en possède une, et c'est pourquoi il ne faut pas comparer celle-ci à celle-là. Celle-ci est une Française de la maison de Corneille; celle-là est une Italienne de la famille d'Alfieri : l'une appartient à la tragédie, à l'histoire, au commandement, au règne; l'autre appartient à l'élégie, à l'intime douleur, aux gémissements, aux tendres soupirs. Celle-ci est faite pour monter au trône, pour toucher au sceptre et pour frapper du poignard; cellelà monte à l'échafaud ou vide la coupe empoisonnée; elle ne commande pas, elle obéit; elle ne se venge pas, elle a peur; elle n'est pas le bourreau qui tue, elle est la victime égorgée î Ici la colère et là la pitié ; de notre côté , la vengeance et la fièvre ; . au delà des Alpes, la tristesse et la langueur; chez la nôtre, tant de rages et tant d'expiations , une éclatante fureur ; chez la belle Italienne, une si
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douce complainte, une douleur si résignée; et Tune et l'autre actives, éloquentes dans leur jeu, dans leurs discours, et triomphantes enfin quand elles sentent que leur public est vaincu, la Ristori par sa tendresse, la Rachel par ses fureurs !
Ah ! dans ces deux derniers actes de Francesca diRimini, comme on admire et comme on écoute! On ferait bien de supprimer les trois premiers.
Même la façon dont est morte cette admirable Ristori a semblé logique, naturelle et nouvelle ! Elle ne meurt pas à la façon de M me Rose Chéri, dans Clarisse Harlowe, lorsque l'habile comédienne expire en se débattant contre cette mort impie ; elle n'est pas morte à la façon de la Dame aux Camélias, lorsque M mô Doche s'enveloppe, encore souriante et coquette, dans le linceul brodé de la courtisane amoureuse,
Derniers traits de son luxe à son dernier moment;
elle n'est pas morte à la façon d'Adrienne Lecouvreur se débattant contre le poison invisible, horrible et pathétique agonie, et toute semblable à un problème inexplicable... Elle est morte à la façon d'une infortunée à bout de souffrance, à bout de douleur, et qui n'est pas fâchée enfin d'échapper à tant de misères par ce trépas libérateur. Elle
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meurt, elle tombe, elle expire, et de sa belle main romaine elle ramène son blanc vêtement sur sa blessure, afin d'éviter l'aspect de son sang à ce père au désespoir! Elle expire, et le calme et la paix reparaissent sur ce beau visage; on dirait un long et virginal sommeil !
Une étrange distinction de cette femme-là (nos grandes coquettes de profession vont-elles assez crier au scandale, à l'impossible !), c'est qu'elle joue avec son beau visage un peu brun, mais net et paré de sa vie et de son charme, tel que l'a fait le Créateur. C'est elle, et la voilà, et pour cette fois seulement vous pourrez vous vanter d'avoir vu sur le théâtre une créature véritable! Elle n'a pas un brin de poudre (est-ce croyable?) et pas un brin de blanc ou de carmin! Rien aux cheveux, rien aux sourcils ; ses deux yeux même sont tout à fait deux diamants noirs qui brillent en brûlant, ou qui brûlent en brillant, sans le secours du charbon. Quoi! sur son visage pas de fard et pas de céruse, à cette heure où même les honnêtes femmes exercent sur leur personne honorée un art singulier qui consiste à prolonger ces deux yeux tout autour de la tête, à plonger son bras dans les lis et son visage dans les roses du parfumeur! Baisez, si vous l'osez, la main d'une femme à la mode ! cette main va laisser à vos lèvres sa trace blanchâtre; touchez cette joue, elle
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empourpre votre sourire; ces cheveux, ils noircissent vos mains ! Les mensonges et les médicaments du visage, ainsi les appelle Ovide en ses Amours; or les impostures et les médicaments des femmes brûlées au feu de la rampe, au feu des passions, la grande Ristori ne les connaît pas. Elle va, ingénue, à travers son poëme, et si on la trouve un peu noire : « Eh bien ! je suis noire et je suis belle! » C'est écrit dans le Cantique !
Elle a donc réussi complètement. On Ta applaudie avec des larmes, on Ta voulu revoir, on Ta rappelée, elle est revenue, et si contente elle était d'avoir échappé aux périls du parterre français! L'instant d'après, comme on ne l'attendait guère, elle a reparu, mais ma foi si leste et si vive, en petite robe du matin, et pas d'autre ornement que ses dents blanches qui sont bien à elle, tout autant que ses cheveux aile de corbeau ! Elle jouait une comédie, un proverbe du comte Giraud, l'inventeur des proverbes.
Ces Italiens jouent la comédie et le drame à la façon des comédiens anglais. Pour les uns comme pour les autres, le spectateur n'existe pas, ils cherchent la vie avant de chercher l'apparence, ils en veulent à la réalité, sans songer au comme il faut. On ne dirait pas, à les entendre, à les voir, qu'ils se souviennent jamais qu'on les écoute et qu'on
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les regarde; enfin, pour parler l'argot du théâtre, ils y vont bon jeu bon argent.
Le jeune homme qui jouait Paolo s'appelle Ernesto Rossi. En voilà encore un qui est un étrange amoureux de comédie! Il s'habille à la façon d'un danseur de corde, il n'a pas le moindre souci de paraître plus jeune ou mieux fait que la nature ne l'a voulu, il aurait honte d'être serré dans un étau, de ne pas savoir le nombre de ses gilets, et de porter la tête courbée sur ses épaules à la façon d'Ésope amoureux ! C'est vraiment un jeune homme, et très-vif, plein d'âme et trèsentreprenant. Il a réussi beaucoup.