‹ Œuvres diverses de Jules JaninChapitre 5 sur 21 · ESCHYLE, SOPHOCLE, EURIPIDE · texte numérisé non relu

ESCHYLE, SOPHOCLE, EURIPIDE

es grandes œuvres dont se compose Part dramatique, dans son ensemble et dans son détail, ne sont qu'une suite de révolutions accomplies par des révolutionnaires de génie dont le monde entier dit les noms avec reconnaissance, avec respect. Ces révolutionnaires s'appellent tout simplement Eschyle, Sophocle, Euripide, Plaute et Térence,

Molière 4 et Shakespeare, Corneille et Racine, Marivaux et Beaumarchais.

Le premier drame grec, Prométhée, est plutôt un poëme déclamé du haut d'une tribune ou sur les marches d'un autel qu'un drame représenté sur les planches d'un théâtre. Dans ce cantique suprême commence cette longue histoire de l'humanité qui est le fond du théâtre même des Grecs.

Prométhée , Oreste , Œdipe , vous représentent l'homme obéissant à la nécessité, l'homme en proie à la fatalité, qui est la source de toute terreur, le principe de toute pitié. Dans l'œuvre d'Eschyle, la fatalité est toute-puissante ; elle perd quelque peu de sa force et de son autorité avec Euripide et Sophocle, qui se rapprochent davantage des passions humaines. Prométhée est moins un homme qu'un géant. C'est une remarque de M. Schlegel que toutes les littératures débutent par des œuvres cyclopéennes. A ces commencements d'un art informe, ce qui est grand est beau ; les proportions élégantes et justes viennent plus tard : Sophocle après Eschyle, Racine après Corneille. L'art primitif cherche tout de suite à étonner, et ne cherche que cela : l'étonnement !

Le sentiment vrai arrive plus tard, quand le

poète avance dans le cœur humain. Si je vois descendre de l'Olympe en fureur les demi-dieux d'Eschyle, il me semble que j'assiste à quelque cérémonie auguste; je suis dans un temple, et non pas dans un théâtre. Inclinons-nous, mes frères, et prions !

Il est vrai, nous dit la mythologie antique, que les Titans ont été vaincus par Jupiter ; il est vrai que la foudre les a précipités dans le Tartare : en voici un cependant qui a résisté à la colère du dieu et qui a dérobé le feu du ciel. Alors le supplice commence, et Jupiter, pour châtier le géant qui a méprisé sa foudre, le condamne à vivre enchaîné sur le Caucase ; il vivra jusqu'au jour où Prométhée aura dénoncé à Jupiter le dieu qui doit venir et gouverner après lui. Voilà donc Prométhée et Jupiter, c'est-à-dire la liberté de la créature et la volonté du créateur, en présence l'un de l'autre et se développant dans une lutte suprême où toute la honte reste au dieu mér prisé, pendant que les filles de l'Océan, touchées d'une douce et sympathique pitié à l'aspect de Prométhée enchaîné, montent du sein des eaux pour lui . porter la consolation due à son courage.

Ici, vraiment, nous entrons dans l'ode antique, c'est-à-dire dans une suite de préceptes, de çon-

seils et d'exemples tels que les comportaient la théologie et la morale des poëtes du paganisme. Le paganisme a sa légende et ses légendaires : Homère le premier, Hésiode ensuite, Eschyle et Pindare enfin. L'ode est son cantique ; l'ode raconte, elle conseille, elle loue, elle blâme , elle n'explique rien ; elle croit aux héros de la terre autant pour le moins qu'aux dieux de l'Olympe. « Les dieux et les hommes ont une même origine : une seule mère donna la vie à ces deux races. Ce qui distingue de nous les immortels, c'est qu'ils sont tout-puissants : l'humanité passe et meurt, tandis que le ciel d'airain dure éternel et immuable. Nous avons encore quelque ressemblance avec eux par la Torme de notre corps et par notre haute raison, mais nous ignorons vers quel but l'inflexible destin nous entraîne nuit et jour. »

Si ces beaux vers n'étaient pas du poëte Pindare, ils seraient du poëte Eschyle. Ainsi les dieux sont faits à notre image, ils ont la même origine, ils nous ressemblent par l'intelligence ; ils nous relèvent, ils nous abaissent, ils nous consolent, ils nous frappent à leur gré ! Et sou- \iens-toi, dit le poëte à l'homme, de ne jamais être trop courbé devant ton rival. « Les esprits faibles, dit Pindare, ne savent pas supporter ces

maux avec dignité; mais le sage les cache et ne les fait voir au monde que du beau côté. »

En un mot, l'homme doit être orgueilleux et superbe avec Jupiter, et, s'il se peut, traiter avec lui d'égal à égal. Or c'est justement dans cette lutte suprême des deux volontés, dans cette dignité de l'homme et dans cette résistance de sa force et de sa vertu aux lois d'en haut, quand les lois d'en haut sont injustes , que consiste le drame de Prométhée. « Voilà, dit Eschyle, à quel point Jupiter est jaloux de l'homme de génie. » « O dieu suprême, puissant roi de l'Olympe, dit Pindare dans sa treizième Olympique, à père des dieux, ne sois jamais jaloux de mes vers! »

Quand les Océanides ont chanté leur chant plaintif, Prométhée raconte à ces aimables filles de l'Océan tous les bienfaits dont il a comblé 4es hommes. Il a donné à l'homme la pensée, et par la pensée il l'a amené à la liberté. « Tant de bienfaits , dit le chœur, est-ce possible , ô Prométhée? »

A ces mots, un amer sourire effleura les lèvres du Titan, et il laisse entrevoir le sort que l'avenir réserve au dieu ennemi. Le chœur alors se trouble et l'interroge ; mais le Titan est retombé dans son silence, et les Océanides, retrouvant le

pieux langage de la résignation, vantent le bonheur d'une vie pure et soumise à la volonté des dieux. Revenant ensuite à Prométhée, elles lui font remarquer que les hommes ne sont pas moins ingrats que Jupiter et qu'ils oublient ses bienfaits.

Mais, silence! une autre voix s'élève, celle d'une jeune fille qui gravit, échevelée, les cimes du Caucase. Prométhée l'a reconnue : c'est Io, que poursuit Junon. Io peint avec tout le désordre de la douleur les peines qu'elle endure, et s'étonne de rencontrer un tourment égal au sien. Il y a dans le rapprochement de ces deux victimes un intérêt pathétique ; dans ce contraste de la patience muette et de la douleur éplorée, Prométhée apparaît encore plus grand. On pourrait croire que le poëte a voulu simplement introduire dans l'action une nouvelle source d'intérêt ; mais ce ne serait qu'une émotion surprise si cet épisode ne se rattachait au fond même du sujet.

Véritablement un descendant d'Inachus doit briser les fers de Prométhée , et cette circonstance fait de l'intervention d'Io dans le drame une beauté nouvelle. Elle en fait pressentir le dénoûment lointain ; elle agrandit le caractère du héros en donnant la prévoyance pour raison à

son invincible constance. A la vue de ce supplice si fièrement supporté, Io comprend qu'elle est en présence d'un être supérieur, et elle lui demande s'il sait où doit s'arrêter son errant pèlerinage.

Toujours compatissant envers les hommes ingrats, Prométhée craint d'abord d'augmenter la douleur de la jeune fille ; mais enfin, puisqu'elle le veut, il parlera. Ici le chœur, qui dans les premières tragédies des Grecs se mêlait plus souvent et plus directement à l'action qu'il ne l'a fait depuis, veut que d'abord Io raconte elle-même l'origine de ses malheurs. Celle-ci les expose avec un éclat d'images qui ajoute au pathétique, et parfois avec une grâce qui étonne toujours en un si rude génie, quoique Dante et Milton aient accoutumé la critique à admirer dans le même poëte les qualités les plus diverses. Le récit d'Io achevé, c'est le tour de Prométhée, et le morceau plein de mouvement où il prédit les nouvelles courses de la fille d'Inachus est un vaste et fidèle tableau du monde connu à l'époque où vivait Eschyle. Io, épouvantée du sort qui la menace, reprend sa course vers l'Orient. Toutefois ses peines auront leur terme comme celles de Prométhée, et la chute de Jupiter mettra fin à leur commune misère*

Cette parole a frappé le chœur d'étonnement, et la pensée qui s'y révèle communique à l'accent du poète quelque chose d'une poésie supérieure : c'est comme un éclair qui déchire tout à coup la nuit profonde des vieilles traditions, et jette sur l'avenir le sombre reflet d'un monde qui a cessé d'être. Il semble alors que l'antique religion des Pelages, vaincue et endormie dans l'ombre des sanctuaires, se réveille tout à coup, et fasse entendre par la bouche de Prométhée de menaçantes espérances.

Cette parole de Prométhée dépasse de beaucoup le dénoûment prévu que nous donne la mythologie. Celle-ci nous montre Hercule brisant la chaîne du Titan et trempant ses flèches dans le sang de l'aigle ; mais il y a ici bien autre chose : on s'étonne peu, en lisant, que le nouveau roi si nettement annoncé dans ce passage ait vivement préoccupé l'imagination des pères de l'Église, et que ces étranges oracles aient répandu sur Prométhée un faux air de prophète chrétien. Ainsi se renouvellent en vieillissant les œuvres du génie. Eschyle, il est vrai, fut accusé d'avoir profané les mystères en les divulguant; il fut accusé, il fut absous.

Laissons cependant les commentateurs mettre Eschyle d'accord avec la mythologie de son

temps. Un seul témoignage nous eût appris ce qu'il faut croire à cet égard, celui d'Eschyle luimême dans son Prométhée délivré ; mais cette tragédie a été perdue, et le problème est resté tout entier à résoudre.

Ces paroles où les Athéniens semblent n'avoir vu, pour ainsi dire, qu'une menace du hasard jetée par une victime au tyran qui l'écrase, Jupiter, qui les entend, s'en émeut dans l'Olympe, et il envoie Mercure demander quel sera ce dieu qui doit un jour gouverner le monde. La scène entre Mercure et Prométhée est une des plus magnifiques scènes d'Eschyle ; elle a cette beauté de dialogue que deux poètes depuis ont seuls égalée : Corneille et Shakespeare. Le messager de Jupiter parle avec l'insolence d'un favori de la veille, et dans la réponse du Titan on sent la railleuse ironie d'un vaincu qui lit clairement sa victoire dans l'avenir. Mercure alors veut l'épouvanter :

Regarde, à mes conseils si tu veux résister ', L'orage de malheurs sur toi près d'éclater.

Tu ne pourras le fuir; de son brûlant tonnerre Le grand Jupiter frappe et brise cette pierre, Et, du haut de ces monts ton corps disparaissant, Roule avec ce rocher, et tombe en l'embrassant. Enfin longtemps après tu revois la lumière ; Mais un des chiens ailés, ministres de mon père,

i. Traduction du Prométhée en vers, par J. J. P

Un aigle dévorant, de ton corps déchiré Arrache des lambeaux, et, convive abhorré, Volant, sans qu'on l'invite, à sa hideuse proie, Se repaît tout le jour du sang noir de ton foie.

Mais le Titan se refuse obstinément à parler. Mercure se retire, et la menace s'accomplit.

Le dénoûment est tout entier dans ce beau vers de Crébillon :

Et le songe finit par un coup de tonnerre.

Il semble, en effet, que nous venions d'assister au songe le plus tragique. Tout y est en dehors de la nature humaine, le sujet, les personnages, le théâtre. Mais, si haut dans les nues que soit la scène, si étranges que soient le drame et les acteurs, je ne sache pas de tragédie où les caractères aient plus de réalité. Les allégories elles-mêmes y sont animées d'un souffle plus puissant que la vie de l'homme. C'est l'effet d'une conception vigoureuse ; mais le style, par ses franches allures, est aussi pour beaucoup dans cette saisissante impression. A ces hauteurs, où le poëte serait excusable de n'être pas toujours simple, le langage a presque partout un mouvement naturel et juste.

De ce que nous venons de dire on sera tenté de voir dans le Prométhée plutôt un tableau pas-

sionné que le développement d'une action, et ceci véritablement se pourrait affirmer de la plupart des tragédies grecques. Cette savante progression du théâtre moderne, les grands poètes de l'antiquité semblent l'avoir ignorée, ou du moins ils Pont peu recherchée, précisément parce qu'ils ont peu de goût à ces subtiles analyses du cœur humain dont chaque mouvement, pour ainsi dire, prépare et motive dans le drame une péripétie nouvelle. Les Grecs, médiocrement épris de cette minutieuse étude de la passion, frappaient un grand coup et laissaient longtemps le spectateur sous l'impression qu'ils avaient faite. La division par actes, qui dans nos tragédies ajoute à l'intérêt de l'action en y introduisant un élément de plus, le temps, eût ôté à la tragédie grecque quelque chose de sa majestueuse unité. C'est un tableau, avons-nous dit, et les entr'actes feraient dans ce tableau un effet assez analogue à celui que produisent, sur les vitraux coloriés de nos cathédrales, ces filets de plomb qui divisent en plusieurs compartiments une même figure. Prométhée, en particulier, ne pouvait que perdre à être ainsi partagé. Le Titan enchaîné occupe la scène depuis le premier vers jusqu'au dernier, et la grandeur du spectacle est surtout dans cette continuelle présence de la vic-

time , qui est comme une image de l'éternité du supplice.

Avec la vie et l'œuvre de l'auteur de Promette, un poëte demi-grec, un poète de Marseille », a composé une tragédie intitulée la Fille d'Eschyle, et nous avons applaudi à cette louange du père vénérable de la tragédie. Eschyle enfant, un jour qu'il dormait sous les pampres verts, Bacchus lui apparut dans sa forme juvénile, et d'un souffle puissant le dieu inspirateur enseigna à cet enfant le don de la grâce, le don des larmes mêlées de pitié et de terreur. Devenu un jeune homme à la plus belle époque de la vie athénienne, quand la Grèce des héros et des dieux vivait encore dans ce mélange idéal de religion, d'inspiration, de philosophie , de vertus guerrières ; quand rien ne séparait encore l'imagination de l'histoire, le soldat du demi-dieu; à l'heure solennelle où toute cette nature s'animait d'une divinité visible et palpable, dans les bois sacrés, dans les fontaines limpides, dans les antres divins habités par l'oracle, sur la mer et dans le ciel ; quand toute cette mythologie, naissante encore, prêtait sa voix et son âme aux poètes, fils des dieux, et que le fleuve homérique débordait de toutes parts, Eschyle le poëte fut d'a-

i. M. Autran.

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bord un soldat, comme c'était son droit et son devoir.

Et la belle heure encore pour montrer sa vaillance et son cœur ! Eschyle le soldat se trouva placé entre Marathon et Salamine, tout comme Eschyle le poëte fut placé entre Homère et Sophocle. Marathon et Salamine, ces deux reines de la Grèce, saluèrent avec orgueil Eschyle et ses deux frères, Cynégire et Amynias, cet Amynias à qui fut décernée la palme du courage entre tous les Athéniens, le même jour oîi la ville d'Égine fut reconnue la ville héroïque entre toutes les cités de la Grèce confédérée. Voilà les titres du vaillant capitaine qui , dans ses drames, s'inspirait encore du bruit, de l'éclat et du génie des

armées victorieuses. Quant aux titres du poëte

Eschyle pouvaif s'appeler, comme il appelle un de ses héros, le père aux cinquante fils ; quelques-uns disent même qu'il avait composé quatrevingt-dix tragédies et cinq drames satiriques. Mais qu'importe le nombre de chefs-d'œuvre tout vivants d'énergie, de verve, d'inspiration, de patriotisme et de courage sortis de cette noble tête guerrière si souvent couronnée du laurier poétique ? Ce qui nous reste d'Eschyle suffit, et au delà, à la gloire de ce maître auguste de la poésie, qui, semblable aux rois de l'Iliade, com-

mande à la guerre , préside aux sacrifices et aux lois de son peuple I

Nous avons dit que Prométhée était un cantique ; les Sept Chefs devant Thèbes sont un vrai drame, invoqué par tous les poètes comme le chef-d'œuvre de la terreur. Hélas ! quelles lamentations profondes dans la seule histoire de Polynice et d'Étéocle! quelle inépuisable majesté et quelle pompe auguste dans l'élégie intitulée /es Perses, tableau vivant de la gloire et des malheurs de la Grèce ! Quant à ces trois drames réunis sous un titre commun, YOrestie, c'est-àdire Agamemnon, les Coéphores, les Euménides, vous y trouverez Eschyle tout entier et toute l'histoire de la conquête des Grecs et de leur retour des ruines de Troie. Eschyle avait alors soixante-cinq ans, et le monde en était à peine à l'an 460 avant Jésus-Christ.

Quoi d'étonnant, après tant de succès à la guerre, tant de succès au théâtre, dans cette patrie athénienne si disposée à se créer des génies fabuleux, à faire de l'histoire une légende, de la légende un poëme, de l'homme un dieu, que le poëte Eschyle ait été traité à son tour comme un être de l'âge héroïque? Cet honneur ne lui a pas été refusé, et, après l'avoir accablé de misères, de désespoir, d'abandon (on l'avait fait pour Homère),

LA TRAGÉDIE. l5

ses compatriotes imaginèrent en l'honneur de leur poëte une mort étrange et tombée du ciel. La Fontaine croyait à cette mort du poëte; La Fontaine était digne-d'y croire et de la raconter:

Même précaution nuisit au poète Eschyle :

Quelque devin le menaça, dit-on,

De la chute d'une maison ;

Aussitôt il quitta la ville, Mit son lit en plein champ, loin des toits, sous les cieux. Un aigle qui portait en l'air une tortue Passa par là, vit l'homme, et sur sa tête nue Qui parut un morceau de rocher à ses yeux,

Etant de cheveux dépourvue, Laissa tomber sa proie afin de la casser.

Le pauvre Eschyle ainsi sut ses jours avancer.

A côté de la légende d'Eschyle se place sa biographie, une biographie qui n'a guère plus d'authenticité qu'un poëme, et telle que les Grecs les aimaient avant qu'Hérodote leur enseignât l'histoire. L'auteur du nouveau drame, M. Autran, a laissé de côté les pieux mensonges de Valère Maxime pour s'en tenir au rapport de Plutarque et de Suidas. Eschyle , devenu vieux et pleurant sa gloire comme un enfant pleure son jouet, ne veut pas renoncer aux palmes de la poésie. En vain quelque chose lui dit qu'il n'est plus le maître de l'inspiration et l'athlète infatigable, une occasion de lutter encore se présente, trop belle

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pour que le vieux Antée de la poésie n'entre pas en lice une dernière fois.

Cimon, le général favori des Athéniens, venait de retrouver dans Pile de Scyros les ossements de Thésée, Vautre Hercule, l'Hercule de PAttique. Il s'agit de célébrer dignement cet événement immense, ce cercueil revenu de Sainte-Hélène, et pour les Grecs il n'y a que la poésie qui soit à la hauteur de ces retours miraculeux des héros populaires. Ni la toile, ni le marbre, ni les inscriptions passagères, ni même les temples, ne peuvent suffire à célébrer ces miracles : au sens des Grecs, les poètes seuls sont au niveau d'une fête qui doit être éternelle. A cet appel de la patrie, les poètes répondent. Eschyle a répondu le premier, et après lui un jeune homme à peine connu, Sophocle. La Grèce entière prêtait une oreille attentive à ce combat illustre, et, ce qui ajoutait encore à la majesté de l'assemblée, à la joie du triomphe, Cimon, d'une voix unanime, avait été nommé le juge souverain de ce tournoi poétique.

D'ailleurs le sujet du poëme était immense :

Thésée, c'est-à-dire toute l'Attique! le Minotaure vaincu; Ariane, la fille de Minos, conduisant le jeune héros au labyrinthe; Neptune, père de Thésée, le héros national! O misère ! le vieil Eschyle fut vaincu dans cette lutte par le jeune Sophocle !

LA TRAGÉDIE. If

C'est du moins l'opinion de Plutarque. Vaincu par son rival, le noble poëte dit adieu à son ingrate patrie, et il s'en va dans cette terre de Sicile où il rencontre Pindare à la cour du roi Hiéron, espèce de Périclès anticipé, qui savait très-bien que la rosée ne suffit pas à nourrir les cigales, que les cygnes, lorsqu'ils ont bu, chantent d'une voix plus mélodieuse, que le poëte reconnaît les plus légères faveurs par des hymnes divins!

Eschyle, fils d'Euphorion , mourut sur cette terre hospitalière à l'âge de soixante-neuf ans. Sa tombe fut entourée des honneurs mérités; on écrivit sur le marbre funèbre : « Ce tombeau renferme Eschyle... héros des batailles. Les bois célèbres de Marathon rendent témoignage à sa valeur. » Ainsi , même dans sa tombe, le noble vieillard fit passer le soldat avant le poëte.

Tout en refaisant cette biographie poétique, je vous raconte le drame de M. Autran. Son drame, on pourrait le résumer dans ce proverbe grec, qui est de toutes les époques : Le potier porte envie au potier, et le poète au poète. Ici le vieillard est envieux du jeune homme, et, dramatiquement parlant, c'est une grande faute : vous aurez beau prodiguer votre talent et votre esprit, je ne saurais m'intéresser à ce poëte chargé d'ans et de gloire qui ne veut pas que la jeunesse' se place au devant

l8 CRITIQUE DRAMATIQUE.

de son soleil pâlissant; et quand le parterre applaudit à outrance ce vers où Sophocle, à genoux, demande pardon de sa gloire, le parterre ne voit pas que ce pardon tourne net en épigramme sanglante contre Eschyle, le poëte impuissant.

D'autres critiques se présentent. Sophocle amoureux de la fille d'Eschyle, je le veux bien ; mais ce poëte amoureux blessant de gaieté de cœur cet irascible vieillard dont il veut faire son beau-père, voilà ce que je comprends un peu moins. Tu veux la fille d'Eschyle, à la bonne heure; au moins ne va pas briser le dernier espoir du noble vieillard! Cela est si vrai qu'Eschyle, déshonoré par sa défaite, montré au doigt dans cette ville ingrate, emmène avec lui sa fille, son Antigone, dans le désert où il va cacher sa honte et sa douleur. Catastrophe prévue et châtiment mérité ! Sophocle reste seul sur ce rivage désolé, malheureux du triomphe qu'il a tant désiré.

O vanité de la poésie ! les voilà perdus l'un et l'autre, Sophocle parce qu'il est vainqueur, Eschyle parce qu'il est vaincu. Placée entre ces deux défaites, la jeune fille accompagne son père, non pas sans un dernier adieu de douleur et de regret à cet amant qu'elle ne doit plus revoir, puisque aussi bien le flambeau de Proserpine a trompé ses espérances. Il y a dans cette création comme un sou-

venir de la Phéacienne Nausicaa, ce type charmant de simplicité virginale, de tendresse filiale et d'hospitalière bonté.

Dans ce drame, que PAcadémie a couronné, M. Autran avait prodigué toutes les fleurs de sa corbeille! Il était cent fois plus Grecque les Grecs eux-mêmes dans ses vers trop voisins des poètes de Marseille ! Au lieu de ressembler à la diligente abeille qui ne ramasse que le suc des fleurs du Parnasse, il en avait rempli une hotte odorante de toutes les odeurs fortes et suaves. Dans son ardeur à tout recueillir, il avait oublié que la modération est un des grands caractères de la poésie antique. Cette noble poésie aime l'ornement net, décidé, creusé dans une vive arête; elle rejette l'amplification, comme une dame élégante refuse d'ajouter un faux diamant à son collier de perles.

Quel est le dernier vers de Y Iliade? « C'est ainsi que les Troyens terminent les funérailles d'Hector ' ! »

Relisez toutes les idylles de Théocrite lui-même : au fort de la décadence, vous y trouverez moins

1 . Ce qui nous étonne et ce qui nous plaît surtout dans les héros d'Homère, c'est une espèce de sans- gêne et de liberté d'action que les modernes ont oubliée en mille choses. Ainsi, dans cette bataille où le vieux Nestor, monté dans le char de Diomède, lui conseille de fuir au plus vite la rencontre d'Hector: aEt que va dire Hector ? répond le fils de Tydée. — // dira

d'aurore, de descriptions et de couleur que dans vingt vers des poètes nouveaux. « Le pin qui ombrage cette source fait entendre un doux frémissement! » Et tout est dit.

« Faut-il chanter, disait un Marseillais de ce temps-là, bien avant que les Grecs eussent fondé Marseille, le fleuve Ismenus, ou la nymphe Mélie, ou bien le divin Cadmus, Hercule le dieu des hommes, Bacchus le père des vendanges? » Et le poëte, enivré de lui-même, s'abandonnait ainsi à tous les délires du programme, invoquant toutes sortes de dieux et de déesses inutiles à son œuvre, promettant beaucoup plus, à coup sûr, qu'il ne pouvait tenir, entassant sans ordre et sans choix mille paroles sonores dont il couvrait la nudité de ses poèmes.

Alors Corinne, qui était à cette lecture: « Maître, dit-elle en souriant, que de peines vous vous donnez ! Vous avez pris un sac de grains pour ensemencer une pièce de terre; au lieu de semer avec la main le grain fécondant , vous avez renversé le sac! »

Que vous semble de cet apologue? Or rien ne

ce qu'il voudra , répond le vieillard ; les Troyens ne le croiront pas! Certainement , s'il veut vous faire passer pour un lâche, il en aura le démenti des dames troyennes et de tant de jeunes veuves dont vous avez tué les maris à la fleur de l'âge. »

saurait mieux s'appliquer au procédé des jeunes poètes qui font du grec aujourd'hui, et dont on vous pourra montrer de curieux exemples : leur sac était rempli d'images, d'harmonies, de métaphores, de descriptions, de rêves poétiques... Ils ont renversé le sac !

Du poëte Eschyle, que dédaignait Racine, au maître de Racine, Euripide; de Prométhée enchaîné à cette douce élégie, Alceste, on trouverait aussi qu'une révolution inattendue et très-étrange a bouleversé l'art dramatique. Il y a tantôt deux mille ans que déjà ï Alceste passait pour une tragédie romantique, et qu'on accusait Euripide d'avoir un peu trop sacrifié aux grâces nouvelles et au goût de la philosophie moderne. « C'en est fait, disaient les critiques de ce temps-là en se voilant le visage, l'art dramatique est perdu, nous touchons à la décadence ; qu'a-t-on fait de la terreur d'Eschyle, de la grandeur héroïque de Sophocle? Alceste n'est pas une tragédie: c'est tout au plus une élégie. Où donc est, en tout ceci, le souffle d'Homère? A quels traits souverains re-

connaissez-vous la tragédie hellénique? Ellemême, Athènes, l'héroïne éternelle de tous nos drames, on n'en dit pas un mot dans cette lente agonie d'une épouse dévouée.

« Dirait-on, ajoutaient les critiques, à entendre pleurer cet Euripide, qu'il est né sur l'emplacement de la victoire de Salamine? Il se lamente, il se brise à lui-même son propre cœur, il oublie la place publique pour plaire à lVco/e, et le peuple afin de plaire à Socrate. Il a brisé une corde à la lyre de Sophocle, la corde des terreurs solennelles, la corde d'airain qui faisait vibrer dans l'immense réunion de la confédération grecque le sentiment de l'honneur et du devoir. Où placez-vous les dieux dans cette tragédie d^Alceste? Il a chassé de son drame les dieux et les héros. Rien pour eux, rien pour nous : le poète ne songe qu'à mettre en dehors ses émotions personnelles ; il ne s'occupe que de sa propre pitié, de sa propre douleur; et enfin, où sont les grands enseignements de tout ceci? où sont les grandes pensées? où prenez- vous les leçons utiles? A peine songe-t-il que la mère patrie tient d'une main la couronne de chêne, et de l'autre main l'écaillé de l'ostracisme.

« Même le chœur (ainsi parlent les critiques d'Athènes), le chœur, ce conquérant, ce conseiller, ce grand agitateur du drame antique, qui parle

tantôt comme un roi, tantôt comme un pontife; le chœur, qui représente le peuple d'Athènes, la voix qui conseille, et qui loue, et qui blâme, la louange ardente et la malédiction suprême, le chœur est absent de cette tragédie (TAlceste. A peine s'il ose parler, à peine s'il ose se plaindre, à peine si on le retrouve de temps à autre et murmurant je ne sais quelle complainte à voix basse, comme s'il avait peur d'être entendu !

« Euripide, cette fois, a efféminé notre tragédie nationale; il a manqué au grand devoir des poètes, qui doivent se mêler à tout ce qui est la morale, l'histoire, la politique, la religion du peuple d'Athènes! A bas Euripide! Magistrats, brisez sur son front ses quinze couronnes, chassez de la ville de Minerve cet efféminé : il a perdu l'enthousiasme , il a soufflé sur le feu sacré, il a manqué à ce grand peuple, esclave et maître des lois ! ?>

Voilà comment ont dû parler les critiques de la place publique le lendemain de la représentation tfAlceste; et, sans les approuver tout à fait, il nous semble qu'ils étaient parfaitement dans leur droit. Même en reconnaissant toute la simplicité des maîtres, Alceste n'est pas une tragédie. Quand le drame commence, il est décidé que l'héroïne va mourir. Point de lutte, pas d'hésitation, c'est la

loi du destin — anankêl En vain Apollon, naguère berger chez Admète, veut s'opposer à ce sacrifice, il n'est plus temps: Alceste s'est dévouée elle-même à la place de son mari. Sur le devant de la scène, le chœur se lamente et nous raconte les lugubres cérémonies des funérailles et le dévouement de cette jeune reine qui a pris congé de son mari, de ses enfants, de la douce lumière du jour.

Il n'y a pas longtemps que fut tentée, à Paris même, une représentation de ce drame romantique (oh ! affreux mot, je ne l'ai pas employé dix fois en toute ma vie), et le premier soin du traducteur français, M. Hippolyte Lucas, avait été de déranger et de renforcer cette plainte et cette misère. Ce même prince que pleurait le chœur d'Euripide, il était plein de vie et de force dans la traduction française, et le parterre, qui n'en sait jamais bien long, même un parterre à peine échappé au joug des maîtres, applaudissait, croyant applaudir un poëte grec. Que ceci soit une règle générale : toutes les fois qu'une scène traduite, vous dit-on, de ces chefs-d'œuvre, manque de simplicité, d'énergie ou de grandeur, soyez sûrs qu'elle n'a pas été puisée à la source homérique.

Ajoutez à l'inconvenance de prêter des scènes à Euripide cet autre inconvénient, non moins grave, de lui prêter des idées, des sentiments, des

paroles des ornements, ornements trop petits pour un si grand édifice. Il n'est donc pas étonnant que tout ce premier acte de VAlceste nouvelle, dans lequel Euripide et son génie n'ont rien à voir, ait été frappé d'une insipide langueur. En vain le traducteur dispose son autel, en vain il fait parler les oracles, en vain il invoque Phœbus- Apollon, ce nouvel Apollon qui ne sait plus s'il s'appelle Apollon ou s'il s'appelle Phœbus, la malheureuse tragédie, privée de génie et dépouillée de cette fleur de poésie qui faisait sa force, retombe mourante et affaissée sur elle-même, comme fait la voile de pourpre, en l'absence du vent, sur le mât impuissant qui la devait porter dans ce ciel d'or et d'azur.

Il faut les plaindre comme on plaint un aveugle qui a perdu son chien et son bâton, les aveugles esprits qui ne comprennent pas toute la grandeur de ce qui est simple et vrai. Les Grecs, nos maîtres en toute chose, au contraire, tenaient à honneur de ne pas s'éloigner du fier langage de la grande poésie; ils tenaient en même temps à l'élégance et à la repartie Spartiate; ils ne faisaient pas d'oiseuses descriptions pour démontrer qu'ils aimaient la vie et qu'ils savaient la cultiver comme une noble plante dont la racine touche à l'abîme, dont la fleur touche au ciel; ils disaient cela d'un ii j

mot; souvent d'un mot, d'un cri, ils racontaient les plus immenses tragédies: Patrocle n'est plus! — On combat pour son corps! — Hector a ses armes! Bref, quiconque veut s'attaquer à cette noble poésie, toute brillante d'esprit et toute brûlante de passions, doit savoir avant tout que, pour en triompher, ce n'est pas assez que d'y être entré, il faut encore s'y maintenir : il n'est permis qu'aux dieux de prendre la couronne d'Ariane et de la placer parmi les étoiles. Seul au monde Racine avait le droit peut-être de traduire Euripide; et lui-même, quand, dans sa préface (Tlphigénie, Racine traduit quelques vers dMVceste, il s'excuse de ne pas égaler les grâces de l'original :

Je vois déjà la rame et la barque fatale, J'entends le vieux nocher sur la rive infernale; Impatient, il crie : a On t'attend ici-bas, Tout est prêt, descends : viens, ne me retarde pas ! »

Lui-même, Racine, il est vraiment resté audessous du poëte grec, lorsque Alceste, au moment de descendre chez les morts, s'écrie avec une si profonde et si touchante terreur : « Hélas ! hélas ! on m'entraîne dans les lieux sombres ! C'est Pluton ! c'est Pluton ! Son regard m'obsède ! sa main m'appelle f Dieu barbare ! où me pousses-tu ? »

Toute la scène est remplie de cette terreur. —

Les adieux d'Alceste, de l'aveu de Racine, sont remplis d'une douleur ineffable. M. de La Harpe a osé les traduire en vers! Maladroit! tirer un pareil cuivre de tout cet or! Présomptueux, qui ne voit pas que son culte est une profanation! que son vers, qui a touché la prose d'Euripide, ressemble au soleil couché dans un nuage! Il n'a jamais éprouvé, quand il entrait sous les portiques de la Melpomène athénienne, cette secrète terreur qu'inspire la présence des dieux.

M. Hippolyte Lucas a ajouté à l'effet de ce second acte l'entrée un peu bruyante d'Hercule, l'hôte d'Admète. Cette fois l'auteur français n'aura pas voulu qu'on lui fasse le reproche que faisaient à Euripide les critiques de son temps : — Eh quoi! rien pour Bacchus dans votre drame? [Nihil ad Bacchum /) Et voilà sans doute pourquoi le poëte français a mis à chaque instant, dans son Alceste arrangée^ la louange du vin. Cela va si loin que son Hercule aurait un peu trop soif, quand bien même il s'agirait d'un tambour-major de la garde nationale. Hercule chante le vin et l'amour à la façon de M. l'abbé de Lattaignant ou de M. Vadé; il fait pis que cela : pendant que le malheureux Admète et ses enfants murmurent le chant funèbre sur le corps d'Alceste expirée, ce brutal Hercule, hôte incivil, fait entendre ses chansons à boire. —

Voilà encore un de ces moments trop fréquents dans lesquels les Français ont plus d'esprit que les Grecs, c'est-à-dire qu'ils en ont trop. Cette chanson à boire et ce De pro/undiSj qui s'entremêlent, c'est du bel et bon opéra-comique de 1846; ce n'est pas de l'Euripide. En revanche, quelles charmantes strophes le poëte grec place dans la bouche du jeune Eumélus, l'enfant orphelin !

Pour notre part, nous ne pouvons pas tolérer que l'hôte du roi, Hercule, un demi-dieu, la coupe à la main et la tête couronnée du pampre des buveurs, assiste à la levée du corps de la reine, et qu'il ne devine pas, à la douleur de ces attitudes et de ces visages, que c'est la reine ellemême qu'on emporte ! Dans là tragédie grecque, Hercule arrive lorsque Alceste est morte, lorsqu'elle est au tombeau, lorsque cet époux infortuné peut au moins dévorer ses larmes. Pourquoi changer une chose si naturelle ? Pourquoi ne pas faire arriver Hercule à son tour? Pourquoi nous priver de ce dialogue du héros avec le chœur ? Pourquoi diminuer ce héros que le poëte grec, dans sa pensée, avait chargé de donner au peuple d'Xthènes ces leçons de religion, de morale, de force et de vertu que le peuple d'Athènes venait chercher au théâtre ? Il ne faudrait

pas oublier, quand on traduit les drames de l'antiquité, que tout ce qui se passe sur cette scène illustre appartient au peuple d'Athènes, que le théâtre était une part de sa religion et de son histoire. Il s'est réuni dans ce théâtre immense pour compter ses forces et pour se voir face à face; il veut savoir — et c'est pourquoi il interroge ses poètes — s'il a conservé les bons instincts de sa forte et gracieuse nature, s'il croit encore aux dieux, aux héros, à la patrie, à la vertu, à l'excellence de la Grèce, à la majesté de la république ! L'Hercule de la pièce grecque est un pontife , l'Hercule de la pièce française est un bouffon. Pour sentir ces nuances précieuses, il faut s'être fortifié longtemps par ce culte profond qui touche à l'adoration :

Rectique cuîlus Pectorat roborant.

En un mot, on n'improvise pas une tragédie d'Euripide ou de Sophocle comme on improviserait, de nos jours, une tragédie de Ducis ou de M. Andrieux ; il faut aimer les maîtres, il faut les savoir, il faut les posséder jusqu'à la moelle... ; il fallait comprendre/par exemple, que ce dialogue à demi-mot entre Admète et Hercule son hôte, ces non-sens mystérieux, ces réponses à double 11 3.

3o CRITIQUE DRAMATIQUE.

entente, cette nécessité de l'hospitalité à laquelle Admète se soumet malgré sa douleur, devaient empêcher qu'on ne nous montrât cet Hercule égrillard et bon vivant.

Si le traducteur français avait étudié longtemps, toute sa vie, le véritable sentiment de la tragédie grecque, s'il s'était bien pénétré de l'épouvante du chœur à la seule idée d'un hôte à recevoir en un pareil moment, s'il avait voulu tirer un parti légitime de ce serviteur du palais qui, ne pouvant plus se taire, finit par apprendre au héros stupéfait qu'Admète, son hôte, pour le mieux recevoir, a fait violence aux plus chers sentiments de la nature, le traducteur eût mis, comme on dit, de l'eau dans le vin de son héros, a Voilà le moment, Hercule,* de montrer au monde que tu es le fils d'Alcmène et de Jupiter ! Il faut sauver Alceste et la rendre à son époux ! » Soyons justes pour tout le monde, tout ce parterre d'Athéniens du quartier latin, dont quelques-uns ont su le grec, n'a guère supporté cet Hercule à demi ivre ; quelque chose disait à ces jeunes gens, fils de bonnes mères, que la tragédie d'Euripide n'eût pas admis un héros ainsi tourné.

Il y a encore ce malheur et ce danger lorsqu'on touche à l'œuvre des Grecs, c'est qu'on ajoute quand il faudrait ne rien ajouter, c'est que sou-

LÀ TRAGÉDIE. 3l

vent, quand il faudrait retrancher quelque détail gênant dans les mœurs et dans les coutumes des peuples modernes, on s'obstine, et Ton trouve qu'il est juste de ne rien retrancher. Et la preuve : prenez dans Euripide cette scène violente où le vieil Admète, le père du roi, l'ami d'Apollon, vieillard vénérable par son âge et par ses travaux passés, s'en vient, les mains pleines de fleurs et de présents funèbres, pour les offrir aux mânes d'Alceste, sa belle-fille. A peine le vieillard a-t-il fait un pas vers le tombeau qu'il veut honorer, que soudain son fils l'accable d'outrages et d'insultes incroyables. « De quel droit viens-tu ici, vieillard ingrat? Tu as laissé mourir Alceste à ta place, toi chargé d'années ! » Bref voilà un fils qui fait à son père un reproche sanglant de n'être pas mort et enterré. Pareille scène est incroyable dans la cité de Minerve ; la différence des mœurs ne saurait l'expliquer, et ce sera une chose prudente de supprimer cette étrange scène toutes les fois que l'on voudra ne pas trop déplaire au public français.

En revanche, le traducteur va plus loin que le poëte original quand il nous montre Hercule se battant dans une espèce de duel avec la Mort. On les voit, la Mort en habit de femme, Hercule en habit de combat ; Hercule prend à pleines

mains cette femme qui gémit et se lamente sous les dures étreintes qui ont étouffé le lion de Némée. Ceci est encore le résultat d'un contresens. Je sais bien que les Grecs n'avaient pas les mêmes idées que nous sur la galanterie des capitaines pour les dames, mais leur bon goût naturel les eût empêchés de mettre Hercule, le lieutenant général de l'Olympe, aux prises avec une déesse. La mort, en grec, la mort est un homme, c'est-à-dire une force virile avec laquelle on peut lutter sans déshonneur; les Latins appelaient cet homme OrcusK Le peuple d'Athènes eût sifflé cette scène où le vaincu change de sexe ; mais cette scène est de l'invention de la tragédie française. L'auteur a trouvé dans 1\4/ceste d'Euripide un dialogue très-peu naturel entre Apollon et le génie de la mort, et de ce dialogue il aura tiré cet étrange duel.

A la fin du drame, le poëte grec se contente de nous montrer Hercule qui ramène, encore vêtue de son funèbre linceul, l'heureuse Alceste, Alceste muette, heureuse de son mari sûr de son bonheur, aspirant à cette vie nouvelle... Mais il faut attendre trois jours avant qu'elle soit tout à fait revenue à cette vie qui recommence sous ces beaux auspices.

i. Nigroque invidet Orco.

Quoi de plus touchant que ce silence, et comme il faut être mal inspiré pour faire parler Alceste ! Les Grecs savaient donner son langage même au silence ! Cette Alceste muette, qui revient à la façon d'une ombre sortie de la porte d'ivoire, je la reconnais, déesse et femme, à sa démarche!... Je te salue, ô toi la fille d'Euripide et de Zeuxis !

D'où il suit qu'il était presque impossible de faire de cette tragédie d 1 Alceste une tragédie pour notre théâtre ; que la pièce a réussi, mais d'un mauvais succès, d'un succès affligeant : car, il faut bien le dire, les morceaux les plus applaudis, les scènes qui ont paru le plus terribles, n'appartiennent pas à Euripide. En revanche j'ai vu plus d'une fois le moment où Euripide allait être sifflé.

Et rident stolidi

Getœ.

Quant à la musique nouvelle* elle est un peu moins grecque, s'il est possible, que la poésie qu'elle accompagne. Il y a de cela dix-huit cents ans, Horace, dans son Art poétique, se plaignait de la flûte romaine, si peu semblable à la flûte grecque, « Nous l'avons doublée de cuivre et d'airain, disait-il, et maintenant cette flûte est une trompette. » Que diraient les Romains, à leur tour, s'ils entendaient mugir autour de la plain-

tive Alceste ce tonnerre d'opéra-comique ? Les Grecs aimaient la musique, uniquement pour accompagner le discours; ils aimaient avant tout la poésie en leurs poëmes. La poésie marchait devant, la musique venait ensuite, douce compagne de tous les poètes aimés du ciel : Linus, Amphion, Orphée, Homère. Dans cette association des deux grands arts, la poésie et la musique, les cordes de la lyre étaient comptées, le musicien n'avait pas le droit d'ajouter une corde sans la permission du poëte. Et cela se comprend pour cette langue divine, qui porte en elle-même les plus charmantes harmonies, si douce, si pittoresque, si musicale, d'un rhythme si complet; d'une prosodie infinie, d'un mètre si nombreux; chaque mot avait sa mélodie, et chaque accent , chaque mesure, comptait dans le discours.

La musique eût donc été la très-mal venue de se faire bruyante, — et c'était seulement à condition qu'elle n'effacerait pas une seule parole, qu'elle n'étoufferait pas un seul accent, qu'on lui permettait d'accompagner, humble et suivante, les chants de l'Iliade, les chœurs d'Euripide, l'ode d'Alcée ou de Pindare, l'élégie de Callimaque, l'idylle de Théocrite et la chanson amoureuse de Sapho. Ce luxe de chant étouffe la

parole ; ce bruit de ritournelles et de refrains déplaît à mon esprit occupé du poëme ; enfin, ces humbles vers que brise la musique et qu'elle traite comme autant de valets de ses caprices, ces oreilles charmées aux dépens de l'esprit, tout cela sent d'une lieue son grand prix de Rome, destiné à réussir sur nos théâtres d'opéra ; mais ce n'est pas là, tant s'en faut, la flûte d'Ionie : la flûte d'Ionie est allée rejoindre les vers d'Euripide, heureuse que Marsyas ne l'ait pas ramassée en chemin.

A ce propos, on m'a conté une histoire assez jolie. Une bonne femme de la Halle grondait sa petite fille qui était rouge comme une cerise. Comme te voilà faite, dit-elle, chienne d'enfant! Eh! ne te l'avais-jepas bien dit? Et elle grondait, elle souriait, elle caressait l'enfant, essuyant ce beau visage avec son tablier. Quelqu'un, perçant la foule, dit à cette femme : « Bonne mère, qu'a donc fait cette enfant ? — Ah î Monsieur, reprit la mère, ne m'en parlez pas ! Ça est bon, ça est actif, mais ça vous a Vambition de porter la hotte î »

Hélas ! tous tant que nous sommes, nous portons notre hotte... Tâchons de n'y pas mettre un trop lourd fardeau.

Un seul homme ici-bas avait le droit de tra-

duire VAlceste d'Euripide, et cet homme s'appelait Gluck».

« Pleure, ô patrie f ô Thessalie !» Il y a un chœur de VAlceste de Gluck qui vaut à lui seul toutes les traductions de ce bas monde. Il était, ce grand musicien Gluck, une intelligence, et le peuple qui Pécoutait, l'entendant se perdre et s'abîmer en ces sanglots, se demandait quels étaient ces présages, et si le musicien favori de la reine de France était dans le secret des dieux.

« Pleure, Ô patrie ! ô Thessalie ! » et les courtisans du Versailles renouvelé, les Parisiens du Paris de Voltaire, entendant ces plaintes touchantes, se demandaient si véritablement Versailles et Paris seraient des villes aussi malheureuses que la ville de Minerve, et s'il y avait en réserve, dans les colères de l'avenir, autant de deuil pour les Français que pour les Grecs. Attendez, Sire; attendez, reine; attendez, philosophes ; attendez , grands seigneurs ! quelques jours encore, et vous pourrez chanter sur vos propres funérailles :. « Pleure, ô patrie ! ô Thessalie ! »

Hélas ! et nous aussi nous avons eu nos funérailles illustres mêlées au sang des guerres civiles ! Telle journée, en juin 1848, a été signalée

1. Les paroles de VAlceste française étaient de M. Gu illard.

LA TRAGÉDIE. Zj

par le meurtre des plus hardis et des plus braves, et par la mort du plus grand génie de notre âge. M. de Chateaubriand, ce grand poëte, dont le nom seul est une harmonie, dont la parole fut un évangile, dont la vie fut un exemple. Hélas ! il souriait à la mort, heureux et content de quitter ce vieux monde rempli d'agitations et d'amertumes. Nous avons vu ces nobles dépouilles que des mains pieuses rapportaient au rocher de Saint-Malo, battu des flots éternels.

Ce grand homme, le dernier homme de cette longue suite d'hommes illustres qui ont gouverné, éclairé, enchanté, effrayé le monde : Mirabeau, Napoléon, Cuvier, Byron, a accompli jusqu'à la fin la promesse qu'il s'était faite à luimême : « Je reste, disait-il, pour enterrer mon siècle, comme le vieux prêtre qui, dans le sac de Béziers, devait sonner la cloche avant de tomber lui-même, lorsque le dernier citoyen aurait expiré. t>

C'est ainsi que dans nos désordres civils, dans nos plus affreuses journées, quand la guerre civile remplissait la ville de Molière, de Voltaire et de Diderot, j'invoquais, pour me consoler, Athènes, ses libertés, sa poésie et ses malheurs !

Voici venir Electre! Electre, ce remords vivant, cette vengeance qui marche, cette furie éloquente acharnée à sa proie, cette fille de la douleur aux prises avec le désespoir.

Electre a quelque chose du Prométhée immobile sur sa base éternelle, et dont le foie déchiré renaît sous la serre infatigable du vautour. Elle vous représente la fatalité qui attend sa proie. Elle n'a rien des humains, sinon les larmes et l'orgueil. Elle aime dans Oreste son frère, qu'elle a sauvé au berceau, la vengeance qui va venir. Elle marche d'un pas dédaigneux à travers tous ces crimes, sans daigner garer sa robe virginale du sang répandu dans la maison des Atrides.

Si donc vous faites silence en présence de ces immenses douleurs, vous entendrez retentira votre oreille épouvantée ces histoires multiples de meurtres, d'incestes, de poison, de parricide; Electre ne sera contente que lorsqu'elle assistera à l'hécatombe de sa famille, sûre de descendre à son tour dans la tombe où sont précipités tous ces morts. Grande image et fatale image! une de ces

LA TRAGÉDIE. 3g

créatures qui n'ont pas d'ombre, tant la lumière les environne de toutes parts : à leurs pieds la lueur de l'enfer; sur leur tête la limpide clarté du soleil. Qu'elle est grande et belle, Electre, dans les trois tableaux des trois grands maîtres : Eschyle, Sophocle, Euripide ! Soit que le poëte Eschyle, le vieux soldat de Marathon, de Salamine et de Platée, introduise l'héroïque et implacable princesse dans ses drames pleins de batailles et de tumultes, soit que le poëte Sophocle enveloppe l'âme inébranlable d'Electre dans l'ampleur dithyrambique, poëte couronné vingt fois par tous les peuples de la Grèce, ou bien soit que le sceptique Euripide, Euripide le railleur, qui avait donné aux Grecs soixante-quinze tragédies, fasse d'Electre l'héroïne d'une fable touchante, plus voisine du drame comme on l'entend aujourd'hui que delà tragédie expliquée par Aristote... Electre sort victorieuse, animée et toute-puissante de son inflexible et chaste passion !

Entendez-vous cependant, sur le seuil du palais des Atrides, le chœur des femmes étrangères qui ont suspendu leurs harpes plaintives aux saules de l'Euro tas? Comme il ne s'agit pas ici d'une action dramatique, elles pleurent. Seule une voix répond à leurs plaintes, la voix d'Electre. Parvenue au tombeau d'Agamemnon, Electre invoque

les dieux souterrains; elle accomplit les sacrifices. Écoutez! La tragédie, en ce moment, est une ode qui se chante en l'honneur des dieux. Toute cette élégie dialoguée d'Eschyle conserve un grand caractère de mysticisme, et le peuple d'Athènes ne réclamera pas cette fois contre l'oubli des dieux, Nihil ad Bacchum. Quoi ! disait-il souvent aux tragédies d'Euripide, dans ces fêtes vous oubliez le dieu qui les institua! Toute la lamentation d'Eschyle se poursuit à travers les imprécations, les menaces, les croyances d'un poëtequi croit à la vengeance humaine encore plus qu'à la prudence d'en haut.

Dans la tragédie d'Eschyle, nous arrivons scène par scène, c'est-à-dire strophe par strophe, â l'accomplissement de la destinée qui domine les hommes et les dieux. C'est quelque chose d'étrangement solennel, cette histoire de meurtres et de violences qui sera suivie bientôt d'un meurtre horrible : un fils qui tue sa mère ! Les songes, les visions, les tonnerres, les lugubres histoires, Scylla arrachant le cheveu d'or de son père endormi, servent de lugubre repos à cette action qui marche à pas lents et couverte de crêpes, comme une procession funèbre. De temps à autre, la nourrice d'Oreste ajoute, par ses lamentations, à toutes ces douleurs. A la fin, le meurtrier Égisthe tombe

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égorgé comme la victime attendue. Clytemnestre aux pieds de son fils implore en vain la grâce et la pitié d'Oreste... Oreste est inflexible comme les Furies; il frappe, et voilà qu'il a payé par le sang de sa propre mère le sang de son père égorgé par Égisthe. Athéniens d'Athènes, battez des mains, ceci est du véritable grec, c'est plus grec que Sophocle lui-même, c'est de l'Eschyle.

Au cinquième acte de cette élégie, Electre se repaît de sa vengeance. Les deux cadavres expiatoires sont exposés à la clarté du jour, afin que le fils parricide atteste les dieux et le peuple de la vérité et de la justice de .sa vengeance. Alors arrivent les Furies, c'est-à-dire que le remords s'empare aussi de ce cœur parricide. Crains les chiens irrités! s'écriait Clytemnestre. Tout s'arrête alors. Aux prochaines solennités ce même Eschyle vous présentera dans un nouvel hymne, Oreste poursuivi des Furies, un de ces procès de la religion, de la politique et de la morale que le peuple d'Athènes se plaisait à évoquer tour à tour devant ses comédiens, ses philosophes, ses magistrats et ses rhéteurs.

Si YElectre d'Eschyle est un chant funèbre, c'est toute une fable, YElectre d'Euripide ! On y retrouve le poëte qui invente des incidents, qui cherche des péripéties, qui s'éloigne de l'autel des

dieux pour se mieux rapprocher du théâtre. Dans le drame d'Euripide, Electre est mariée à un gentilhomme de Mycènes, pauvre et loyal, qui respecte en sa femme la fille de ses rois. La noble Electre, restée chaste et pure sous l'humble toit qu'elle habite, partage les travaux de son mari : elle va aux champs, elle va à la fontaine, elle porte fièrement l'amphore remplie à la source voisine; il y a dans cette Electre des champs quelque chose d'humble et de charmant tout à la fois, d'un effet irrésistible. Autant la première Electre, celle d'Eschyle, est terrible, autant celle de Sophocle est éclatante ! On se prosterne auxj)ieds de l'Electre de Sophocle ; on pleure, on est surpris au charme de l'Electre d'Euripide. L'hymne plus humaine d'Euripide touche à la bucolique; on dirait que tout le premier acte est une idylle doucement murmurée à l'ombre des buissons, pendant que les oiseaux chantent leurs madrigaux mélodieux, comme dit un des héros de Shakespeare.

Suprêmes enchantements d'une poésie où la terre et le ciel se rencontrent d'une façon divine ! Aussi bien nous allons, comme en pèlerinage, à la fontaine d'Euripide. Or la fontaine dans laquelle l'Electre d'Euripide plongea sa cruche élégante murmure autour du tombeau d'Agamemnon comme une plaintive et mélancolique chanson

qui n'a rien de menaçant ou de funeste. A cette source sacrée se rencontrent Oreste et sa sœur ; mais ici s'arrête enfin ce prélude champêtre. Soudain quels terribles accents! quel funèbre et sanglant dialogue entre le frère et la sœur !

« Auras-tu la force de m'aider à égorger ma mère ? s'écrie Oreste. — Compte sur moi !» répond Electre. On dirait l'écho des imprécations d'Eschyle. En ce moment vous cherchez en vain l'Electre de tout à l'heure, l'Electre de la chaumière, la jeune Baucis du jeune Philémon : vous retrouvez la Furie obéissant à la fatalité. Tout ce détail minutieux des travaux et des félicités champêtres n'était qu'un leurre du poëte : habile artiste, il avait longtemps réfléchi sur les difficultés de son art. Eschyle en comprenait énergiquement tous les principes; Euripide en savait tous les secrets; Sophocle en a découvert toutes les grâces, toutes les beautés.

Laissez cependant le poëte Euripide célébrer les fraîches campagnes qu'arrose l'Inachus , la sombre nuit, mère des astres d'or, le joyeux matin, comme dit Roméo, la pauvreté bienveillante du toit rustique; il n'en sera que plus violent à maudire les crimes de la fille de Tyndare/Comme un grand poëte qu'il était, comme un vrai poëte bien disposé pour le drame, Euripide savait la

toute-puissance de deux idées opposées l'une à l'autre; il aimait le détail; l'ornement ne lui déplaisait pas, et cela le charmait de montrer à son peuple les robes phrygiennes que retiennent des agrafes d'or. Il en voulait à l'attention en même temps qu'à l'esprit de son auditoire ; il était suivi et précédé de sentences, de moralités, de paradoxes, parfois même de ces fortes impiétés qui n'ont jamais trop déplu au parterre de Paris non plus qu'à celui d'Athènes.

Dans le récit d'Electre, pendant qu'Eschyle s'arrête pour se rappeler tous les crimes des Atrides, Euripide, plus bienveillant, célèbre la gloire des rivages troyens, les conquêtes des Argonautes, et les Néréides qui dérobent à Venclume d'or les armes d'Achile.

De son côté, le chœur chante sur un mode moins plaintif; les personnages épisodiques commencent à se montrer; l'ironie, en plein drame, se fait jour, et le poëte Euripide n'est content que lorsqu'il s'est moqué de son antagoniste, de son maître... le vieil Eschyle. En un mot, toutes sortes de grâces hospitalières sont répandues dans le récit déjà compliqué de notre poëte ; il vous indique les moindres difficultés, les plus légères nuances, jusqu'à ce qu'enfin, dans ses murmures poétiques, s'élève la grande clameur, se dressent

le grand crime et la fatale vengeance : Clytemnestre égorgée! Égisthe égorgé ! Electre heureuse!

« Joignez-vous à nos chœurs, chère princesse ; sautez de joie comme un faon léger qui d'un rapide élan a franchi les rives de l'Alphée, ô lumière ! ô char étincelant du soleil! » Si bien que l'élégie champêtre devient une fanfare. Et comme les femmes grecques applaudissaient à cette imprécation d'Electre : « Ma mère ! de toutes les femmes grecques vous êtes la seule qui ayez jamais formé des vœux contre la patrie. » On raconte que pour ses insolences Euripide a été fustigé par les matrones athéniennes... mais elles ont dû vivement l'applaudir ce jour-là, tant c'était une passion vraie, l'amour et l'enthousiasme pour une patrie adorant à de si beaux autels les dieux de Ylliade, et qui donnait de si grandes fêtes à ses enfants.

Le drame d'Electre, dans Euripide, se termine par l'entremise des deux frères Castor et Pollux, ce démenti divin à la fable d'Atrée et de Thyeste. Le merveilleux plaisait à ce grand poëte, il ne plaisait pas moins à ce peuple, enfant du génie. L'Athénien aimait cet esprit, cette imagination, cette abondance, ces magnificences du spectacle, cette fantaisie, si l'on peut se servir d r un mot si nouveau à propos de ce chef-d'œuvre impérissable de la douleur et de la majesté antiques.

La véritable Electre, l'héroïne inspirée, éloquente, lugubre, entourée d'intérêt, de pitié, de respect, de cette majesté du malheur qui s'attache à toutes les idées vraiment grandes, battez des mains, c'est l'Electre de Sophocle î Elle domine toutes les héroïnes de son nom, à peu près comme fait la Vénus de Milo, placée sur la table ambulante des marchands de plâtre, au milieu de toutes sortes de Vénus accroupies. Le souffle inspirateur, la vie éternelle anime encore, après trois mille années, cette grande image. Le ciel d'Athènes, et la terre, et la mer, et toute cette nature exquise, respirent dans la composition de Sophocle. Moins féroce que l'Electre d'Eschyle, et plus simple que celle d'Euripide, l'héroïne de Sophocle se présente à nous entourée de toutes les grâces et de toutes les grandeurs. C'est quelque chose de si vivant, de si vrai, un si noble instinct, un si fier courage, un cœur animé de sentiments si tendres et si furieux, une émotion si intime enfin, que rien ne saurait se comparer à cette illustre et excellente tragédie.

L'Electre de Sophocle se vante elle-même d'être une princesse bien née; ainsi elle se fait à ellemême une louange insigne, une louange que l'on dirait réservée aux princesses de Racine. Elle occupe une immense place dans la tragédie; elle

l'occupe simplement, naturellement, parce qu'*7 faut, c'est un mot d'Aristote, il faut que Clytemnestre meure.

En puis, quelles merveilles dans le détail de cette œuvre immense! Un goût exquis, un art parfait; le dialogue est clair, triste et sérieux, saus aucune des recherches d'Euripide, aucune des violences d'Eschyle; les sentiments s'élèvent à mesure que se perfectionne l'art du poète. Ce jour-là le génie de l'Attique devait atteindre une sphère haute et calme qu'il n'avait pas même espérée.

En effet, dans cette Electre , la lutte de Clytemnestre et de sa fille est pleine d'énergie, et cependant elle ne dépasse pas les justes bornes; la mère se montre enfin, la fille aussi se montre. On dirait que l'Iphigénie égorgée par Calchas projette sur sa sœur une ombre favorable, quelque chose qui ressemble à la résignation :

«c Prenez ces cheveux, c'est tout ce qui me reste, et leur désordre atteste ma douleur. Prenez aussi ma ceinture, la ceinture d'une vierge esclave : mais elle peut servir pour les bandelettes de son tombeau. » Toutes ces indications merveilleuses, notre Voltaire, avec son seul esprit, les a comprises; il a deviné la tristesse sincère, l'émotion maternelle, la haine vengeresse, la patience de

PÉlectre de Sophocle; il aura pleuré à cette scène de reconnaissance que pourtant il a manquée , car lui aussi il a voulu refaire Electre après ces trois poètes immortels.

En même temps il entendait chanter, dans les vers du poëte grec, les oiseaux du ciel; il admirait avec toutes les passions de son âme et toute Tintelligence de son cœur cette illustre image de l'urne d'Oreste, éloquent prétexte à tant d'immenses douleurs. Il avait compris cette amitié triste, sainte et maternelle du frère et de la sœur, deux proscrits, et sans doute il fut touché de la sincérité de ce dévouement, de la vive ardeur de cet enthousiasme. Il a suivi le poëte dans son vol quand il désigne comme un inspiré remplacement de sa tragédie, Argos, le Lycée et les bois d'Apollon, le temple de Junon, Mycènes et le palais ensanglanté des descendants de Pélops !

Certes, Voltaire a vu tout ce chef-d'œuvre ; il Ta compris, il Ta aimé, il s'est pénétré de ces grandes passions, éternelles comme le cœur humain; cependant toutes ces magnificences qu'il comprenait si bien, toutes ces douleurs sur lesquelles il a pleuré, il les a gâtées comme à plaisir. De ces trois poètes, Eschyle, Euripide, Sophocle, torturés dans le même sens, il a voulu faire un seul poëte... il a fait Voltaire! Il emprunte à

Eschyle ses Euménides, à Euripide la richesse et le détail scénique, à Sophocle la vivacité, l'inspiration, l'élégance, et de ces trois belles œuvres d'une simplicité si différente il compose je ne sais quoi de triste, de diffus, d'impossible ! une déclamation! « Applaudissez, disait-il i c'est du Sophocle î »

Ce n'était pas du Sophocle, ce n'était pas de l'Euripide, encore moins de l'Eschyle : c'était un étrange assemblage de toutes sortes d'admirations confuses, un pêle-mêle de divers styles mal combinés. On dirait, à relire Oreste, l'improvisation d'un homme qui s'est procuré chez un marchand d'antiquités les diverses parties d'un costume du temps de Périclès, et qui se veut promener dans la rue les sandales à ses pieds, le manteau sur les épaules, débraillé, à demi-nu. On a beau dire: « Je me fais Athénien... » On ne se fait pas Athénien ! ou bien on s'empoisonne soi-même avec les mets les plus exquis de la cité d'Aspasie et d'Anitus, comme cela est arrivé à M me Dacier le jour où elle a entrepris ce repas athénien qui pensa les laisser, elle et ses convives, sur le carreau de la salle à manger.

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