‹ Œuvres diverses de Jules JaninChapitre 6 sur 21 · THÉÂTRE DE ROTROU SAINT GENEST · texte numérisé non relu

THÉÂTRE DE ROTROU SAINT GENEST

Le sublime comédien di Rotrou et le comèdi en de Mme Q. Sand.

Je digne père du grand Corneille, le jcourageux, généreux et grand poëte Rotrou, a laissé sa trace au théâtre, une trace calme, éloquente, inspirée. Il a marché d'un pas ferme et courageux dans le sillon de Corneille, à l'heure où le Cid emportait dans sa lumière et dans sa gloire les poètes et les chefsd'œuvre d'alentour. Il est impossible, absolument, de ne pas aimer et de ne pas honorer ce jeune Rotrou, parce qu'il est beau, parce qu'il est jeune, parce qu'il est bien inspiré, parce qu'il a bonne grâce dans son esprit, dans ,sa démarche, dans son talent ; enfin il est fécond et joyeux, et

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il ne tient pas dans nos respects toute la place qu'il y pourrait tenir.

A côté de la figure un peu sombre de son ami Corneille, la face joyeuse de Rotrou se détache d'une façon nette et vive ; on lui sait gré même d'être un joueur et d'obéir à la fantaisie, une amie, une compagne des poètes. Il a vécu comme un galant homme, il est mort comme un héros, indiquant à un autre débauché comme lui, à M. de Belsunce, comment on rachète les courtes folies de la jeunesse par une heure éclatante, immortelle, de dévouement et de courage. La peste était à Dreux, sa ville natale ; Rotrou était à Paris, il faisait répéter une comédie nouvelle; aussitôt, sans dire adieu à personne, et pas même à cet enfant naissant de son génie, le généreux poëte revient aux lieux dangereux où le ramenaient le dévouement et le devoir. La ville entière était courbée et gisante sous l'horrible contagion; tout s'enfuyait, et ce fut une admiration générale lorsque du sein des fêtes, des plaisirs et de toutes les ivresses de la poésie et de l'amour, ces malheureux qui se mouraient virent accourir ce galant homme ! Aussitôt, pour honorer son retour, les rues se tendirent du drap mortuaire ; les mourants chantaient le De profundis, les cloches sonnaient le glas de la mort... Au bout de trois

jours, les cloches sonnaient pour ce poëte, ami de son devoir plus qu'il n'était amoureux de la renommée et même de la gloire. Il a bien fait. Sa poésie est passée à l'état des fables oubliées... la cloche funèbre qui annonçait aux fidèles la mort de M. de Rotrou retentit encore, après deux cents ans, sur cet honorable cercueil.

Comme on le sait, Rotrou, impatient et plein de cette verve heureuse de la jeunesse, avait devancé Corneille ; mais Corneille, d'un pas héroïque et sûr, vieux Romain qui ne se hâtait jamais, après avoir bâti sa voie Appienne, qui le menait sans cahot du Capitole romain au Louvre de nos rois, avait bien vite regagné le terrain perdu. Rotrou était plus jeune que Corneille ; pourtant celui-ci appelait Rotrou son père, par un charmant et divin pléonasme qui était la gloire de tous les deux. Polyeucte a devancé le martyre de saint Genest ; Polyeucte était une révolution dans le sens inverse du Cid, Le Cidj c'est la tragédie du grand siècle qui se révèle aux hommes enchantés ; Polyeucte est le souvenir des mystères, des tragédies saintes, des actes de foi, dans l'art croyant et naïf du moyen âge.

Le titre même de la tragi-comédie de Rotrou rappelle déjà le ton et la forme des anciens mys-

tères : Saint Genest, comédien païen, représentant le martyre d* Adrien. Dès les premiers vers, vous retrouverez la forme de Corneille; cette fois c'est le fils qui venait en aide et en inspiration à monsieur son père. Écoutez donc ce drame et ce martyre en Phonneur des comédiens !

L'empereur Dioclétien marie en ce moment sa fille Valérie, et pour célébrer la joie de cet hymen l'empereur veut donner une fête, à peu près comme le jeune roi Louis XIV en donnera tout à l'heure sur le Tapis- Vert, à Versailles, quand les jardins seront sortis de ces incultes gazons, quand la vieille forêt de Louis XIII obéira, complaisante, au génie de Le Nôtre, quand M 116 La Vallière aura éveillé les instincts amoureux du jeune roi, et quand le roi, d'un geste, aura donné le signal à son siècle. Or, pour en revenir à la fête que veut donner l'empereur Dioclétien, quelle plus belle fête et plus digne de ces rois de la république expirée que le projet d'un drame écrit exprès pour célébrer ces hyménées, joué par de grands comédiens? Voilà pourquoi le célèbre comédien Genest vient offrir ses services et ceux de sa troupe (on ne disait pas encore de sa compagnie) à l'empereur Dioclétien. Cette entrée des comédiens, dans leur costume de voyage, est un petit coin du Roman

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comique, un petit coin galant, spirituel et dameret.

En ce temps-là aussi un comédien s'en allait de ville en ville, poussé par son génie, et offrant à qui voudra s'en réjouir les prémices de sa poésie. Ce comédien, vous l'avez nommé, c'est Molière ! Cependant le poëte-comédien Genest et sa bande sont accueillis à merveille par l'empereur. « Que nous jouerez-vous ? » dit la princesse. Et tout de suite, curieuse et friande de nouveautés, la jeune femme déclare qu'elle ne veut pas entendre parler des vieux poètes comiques ou tragiques. Plaute et Térence, à la bonne heure ! Euripide et Sophocle, c'est très-bien dit ; mais la nouveauté a des charmes si puissants ! Genest alors d'obéir et d'offrir à Dioclétien, le persécuteur du crucifié, un drame nouvellement sorti des catacombes : le Martyre de saint Adrien.

L'empereur accepte cette histoire de martyre avec autant de joie que Louis XIV, plus tard, lorsque Molière lui propose les trois premiers actes de Tartuffe. Donc tout est convenu ; vous n'avez plus qu'à préparer le théâtre, à disposer les acteurs.

Quand la toile se relève , le théâtre est tout prêt ; Genest, en homme habile, s'occupe des moindres détails de l'œuvre dramatique : c'est

tout à fait Molière créant toutes choses, même la décoration, même le costume. Nos plus habiles comédiens, s'ils voulaient les bien mettre en œuvre, auraient un grand parti à tirer des conseils que donne à ses comédiens Hamlet, prince de Danemark, des conseils que donne à sa troupe le directeur-comédien Genest. Ce comédien errant est un homme habile et versé dans toutes les choses de son art, il est à la fois son metteur en scène et son décorateur, son souffleur et son propre machiniste. Le théâtre, en ses moindres détails, attire l'attention de maître Genest : les marbres, les colonnes, les tympans, la scène, tout l'occupe, et surtout la vérité des ciels :

Et que la toile où tous peignez vos deux Fasse un jour naturel au jugement des yeux !

Resté seul, le comédien répète son rôle; mais de temps à autre il est dérangé par ses comédiens : « Comment s'habiller, maître, et de quel côté faut-il entrer? de quel côté sortir? » Et tout ce papotage de comédiens malhabiles, qui ne s'en rapportent qu'aux décisions de leur chef. La comédienne elle - même , l'amoureuse coquette et jolie, amoureuse comme une chatte éveillée, ne songe qu'à se regarder au miroir et à compter sur ses doigts le nombre de ses amours.

M u " Béjart a dû jouer ce rôle à ravir. A la complaisance qu'il met dans ces détails d'intérieur, on comprend que mons Rotrou ne haïssait pas le frôlement de la soie et le craquement d'un soulier neuf; on voit qu'il entend la coulisse et qu'il l'aime autant pour le moins que bientôt l'aimera le jeune Racine, quand la jeune Champmeslé fera ses premiers débuts. Bientôt arrive la cour ; l'empereur Dioclétien, sa fille et son gendre prennent place sur des sièges qui leur sont préparés, et la tragédie commence. Cette tragédie chrétienne, intercalée dans un intermède comique, est remplie de très-beaux vers. Le souffle de Corneille passe, actif et sonore, dans ces motifs heureux d'une grande et éclatante poésie. Genest, ou plutôt Adrien, célèbre à la façon d'un inspiré qui pressent le martyre la religion nouvelle et les pieuses résistances :

J'ai vu tendre aux enfants une gorge assurée, Et tomber sur le coup d'un trépas glorieux Ces fruits à peine éclos, déjà mûrs pour les deux !

C'est du beau Polyeucte ! La poésie est pleine d'éclat, l'idée est pleine de majesté, la pensée est pleine de grandeur. On écoute ces belles choses, ces vieilles choses, avec une joie infinie ; on dirait une de ces douces élégies que raconte à son fils

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une mère tendre, et que l'enfant, devenu vieux, retrouve au fond de son âme un instant rajeunie. O la rare et charmante surprise de retrouver intact, vivant et vivace, un pareil chefd'œuvre entre Hernani et Marion Delorme l L'action marche ainsi, très-dramatiquement, au milieu des interruptions les plus aimables. Tantôt c'est l'empereur charmé qui veut aller lui-même surprendre messieurs et mesdames de la comédie dans leur tripot (cela se fait encore aujourd'hui, chez l'empereur du Nord) ; tantôt c'est un petit comédien, M. Laverdure ou M. Petit-Jean, qui, d'un ton moitié gai, moitié chagrin, vient se plaindre à l'empereur que les muguets de la cour, M. de Bassompierre ou M. de Brancas, ou le vieux M. de Montbazon, viennent muguetter à leur nez, à leur barbe. A quoi l'empereur répond, en homme bien élevé, par des compliments à ces dames :

De vos dames la jeune et courtoise beauté Vous attire toujours cette importunité!

La chose ainsi poursuit sa route cahin-caha, sans se gêner de part et d'autre ; tantôt c'est le comédien qui coupe l'action, tantôt c'est l'empereur. Bref, tout se passe en famille, comme une répétition générale; et cependant, malgré soi, on

se remémore la scène. des comédiens dans Hamlet, et Ton y revient tout d'une haleine, afin de comparer les deux façons des deux poètes.

Pourtant, si dans YHamlet... et dans le Saint Genest, Ton retrouve les mêmes comédiens ( ils sont tous les mêmes !), on les retrouve mêlés à d'autres passions! Le prince de Danemark, tout familier que vous le voyez avec ces pauvres diables de vagabonds sur lesquels il jette son amère ironie, va les employer cependant à quelque projet fatal et terrible : il va faire, et sans pitié, de ces mendiants lettrés, comme une torche allumée qui jettera une clarté funèbre dans les consciences coupables, pendant que Pempereur Dioclétien, tout entier à Faction dramatique, ne voit rien au delà de ces comédiens qui j<roent leur rôle banal. Des comédiens de Shakespeare aux comédiens de Rotrou la différence est énorme : c'est la différence même d'un spectacle de marionnettes avec des comédiens en chair et en os ; ils sont, les uns et les autres, à la distance de la pantomime à la voix !

Shakespeare a beau dire que « tout homme peut venir avec une lanterne et un fagot », il y a dans le cœur humain des épines et des épines ; il y a une certaine façon de tenir la lanterne qui fait que l'on rencontre un homme... ou un âne dans

le même chemin. Hamlet, lui aussi, tout comme le comédien Genest, cherche une foi qui lui manque; il la cherche par les mauvais sentiers; il va de paradoxes en paradoxes, de cruautés en mensonges; il est railleur, il est hâbleur, il manque de simplicité et d'énergie ; il possède, ou pour mieux dire il est possédé d'un malheureux esprit traînant le doute en son chemin, et qui le traîne comme le forçat traîne sa chaîne, tout au rebours. Il ne raisonne pas, il obéit aux devoirs de sa conscience; à la première clarté qui lui vient d'en haut, il ouvre les yeux et il espère. Dans Hamlet y c'est le hasard qui fait entendre ses murmures; dans la tragédie de Rotrou, aussi bien que dans le Polyencte de Corneille, c'est la Providence qui dicte ses lois, c'est Dieu lui-même, qui indique la maison de son éternité. Mais quelle étrange aventure cependant, que cette œuvre toutepuissante de Shakespeare échappe à Corneille, échappe à Rotrou, à la France entière, qu'elle ne soit pas encore même soupçonnée au beau milieu du XVII e siècle, et que tant de génie soit à la fois si loin de nous, si près de nous !

La conversion de Genest s'opère d'une façon toute divine. Lui aussi, tout comme Pauline, cette divine et adorable Pauline, la digne sœur des créations les plus poétiques, Genest est touché

ÔO CRITIQUE DRAMATIQUE.

de la grâce; la douce rosée qui enfanta le Sauveur tombe goutte à goutte sur cette tête païenne ! D'ineffables harmonies se font entendre: a Chantez, oiseaux du ciel ! » disait saint Jean Chrysostome aux anges delà-haut! A proprement dire, c'est un enchantement que tout cela. Arrive alors la grande scène de l'aveu, le grand mot dés miracles : Je suis chrétien! l'idéal divin, après l'autre idéal, c'est-à-dire l'idéal du rêve. Le pauvre Genest comprend enfin, c'est-à-dire qu'il vient d'obtenir l'intelligence, la suprême récompense de la foi ? fidei prœmium, intellectus..

Puis tout ce beau mouvement à la Polyeucte s'alanguit et s'efface. Retombé du haut du ciel et du théâtre, le comédien Genest n'est plus occupé qu'à encourager, à consoler les pauvres camarades dont il était toute la renommée et toute la fortune! En vain la comédienne élégante et jolie, avec les larmes les plus charmantes, se jette aux pieds de ce Molière sacrifié, Genest tient bon, et il va mourir d'un pas plus tranquille que s'il s'agissait d'aller, hors de la coulisse, recevoir le coup de poignard, ou de vider la coupe remplie de ce poison menteur si cher aux poètes, et qui leur coûte si peu d'invention et de remords. Pendant le supplice du martyr, Rotrou revient à ces comédiens, humbles enfants de son génie, et l'on sourit

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des embarras de cette illustre troupe, veuve de son chef. Ces comédiens sont jolis, ils sont naïfs, ils sjétonnent de tout; à la grande apostrophe de Genesf en plein théâtre, ils s'écrient que le maître a manqué sa réplique, qu'il ajoute des vers qui ne sont pas dans son rôle; et lorsque enfin ils comprennent que ce jeu-là est un jeu sérieux, qu'il y va, pour leur maître, de la vie et de la mort, ils tremblent pour eux-mêmes ; ils expliquent au préfet du prétoire leur position dans cette' troupe décimée ; les hommes invoquent Jupiter, la tragédienne se réfugie à l'autel de Vénus, car elle n'oserait pas, en ce moment, invoquer la déesse Vesta, qui doit être un peu chrétienne; ainsi, jusqu'à la fin, le sourire se mêle aux larmes, et si l'Évangile intervient, ce n'est, on le voit, que par échappées, à peu près comme cela se passe dans les Martyrs de M. de Chateaubriand.

Quel charmant jeune homme, ce Rotrou, faisant en plein théâtre la louange de Pierre Corneille en récitant

Ces poèmes sans prix, où son illustre main D'un pinceau sans pareil a peint l'esprit romain !

Quel beau mouvement, ce comédien Genest, interrompu dans la vision, et forcé de revenir au drame qui se joue en présence de l'empereur :

Allons I tu m'as distrait d'un rôle glorieux Que je représentais devant la cour des cieux!

Et que nous voilà loin du comédien de M me Sand, M. Lélio, un Lélio joueur subalterne de tragédie, un comédien d'antichambre, un pauvre hère qui déclame en chantant les grands vers de Corneille. Il est vrai que ce Lélio est un homme passionné; il comprend, et il dit comme il comprend. Il est vulgaire, il est trivial, il est emporté, il est sublime; et justement, ce fut en lui voyant jouer le Cid que la marquise de R...

devint amoureuse de Lélio; mais là ce qui s'appelle amoureuse, et tout de bon, de tout cœur, de toute âme, amoureuse à en perdre la tête; amoureuse pendant cinq ans, et sans en rien dire à personne, pas même à Lélio.

Lélio jouait la tragédie au moins deux fois par semaine, et deux fois par semaine la marquise allait voir jouer la tragédie. O misère! A l'heure du spectacle, et quand sonnait le clocher voisin, chaque coup de cette heure fatale retombait en mille vibrations sur le cœur de cette pauvre femme! Aussitôt elle jetait là ses riches atours, ses robes à la grand'gorre, écharpes, perles, diamants, jupes bigarrées, paniers, ailerons de dentelles, manteaux de moire aux queues traînantes, et tant de charmants atours qui faisaient de toutes ces

femmes du siècle de Louis XV, autant de beaux cygnes blancs qui chantaient toujours leur dernière chanson d'amour. Donc, ni rubis, ni bouffante, ni pierreries, ni mules à talons, et pas un seul panache. Aussitôt la marquise devenait un petit abbé grêle et brun, un prestolet en bonne fortune; et, sous cet habit, «lie allait au théâtre, afin de voir à son bel aise, et de toute son âme, et de tout son cœur, le grand comédien, le fameux Lélio.

Non pas Lélio, mais Xipharès, mais Hippolyte et le Cid :

Paraissez, Navarrois, Maures et Castillans!

La passion espagnole du vieux Corneille réveillait l'âme espagnole de la marquise. A présent, grâce à ce pauvre grand comédien de cinq pieds, la marquise comprenait qu'elle avait une âme et qu'elle venait de trouver la manière de s'en servir.

Elle arrivait donc en crachoir (c'est le nom que portaient certaines loges des baignoires au Théâtre-Français) , et du fond de ce crachoir elle subissait toutes les transes, toutes les joies, toutes les adorations et les fièvres que la tragédie ait jamais imposées à ses adeptes. Spasme affreux et charmant! Or cela durait tant que la dame voyait,

tant que la dame entendait le fameux comédien Lélio.

Cependant le parterre, assez peu disposé à tout accepter de prime abord, hésitait, se troublait et battait froid à ce nouveau venu dans les poèmes de Racine ou de Corneille. Le parterre ne savait (il était la loi suprême en ce temps-là) que répondre à ces nouveautés qu'il ne comprenait pas toujours; il hésitait, il se troublait, il se fâchait; confuse était son admiration; son blâme était plein de trouble, et souvent plein de remords. Or ces troubles de l'intelligence se traduisaient, dans cette foule impatiente d'elle-même, par toutes sortes d'ivresses, d'applaudissements, de sifflets. Lélio sifflé n'en était que plus grand aux yeux de la marquise, comme cela arrive à tout comédien sifflé. Que disons-nous ? aux yeux de la marquise, rien n'était grand, rien n'était beau comme Lélio sifflé. Un jour Lélio avait été si grand, c'està-dire si vertement sifflé, que la marquise, en petit rabat, le suivit au cabaret, lieu paisible où Lélio, applaudi ou sifflé, venait chaque soir se consoler de toutes ses grandeurs.

Quand il entra dans ce cabaret, chacun lui dit : « Bonjour, Lélio. » Le machiniste du théâtre le salua familièrement et lui donna la main : « Bonjour Lélio. » Or, ce machiniste disait au valet

de chambre de Baron : « J'ai l'honneur de vous saluer, monsieur Lafleur. » Lélio, bonhomme, disait bonjour à tout le monde. Puis il demanda : « De l'eau-de-vié !» Et il en but à longs traits. Il avait été si grand ce soir-là ! Le petit abbé, entendant Lélio demander de l'eaù-de-vie, demanda du vin chaud.

Pauvre marquise ! et que devint-elle quand, de la table où fumait son vin chaud, elle jeta les yeux sur Lélio ! Était-ce lui, lui, son rêve et son idéal, sa passion cachée, son feu couvé pendant cinq ans sous les cendres de son cœur, Lélio? Hélas! cette insensée avait sous les yeux un homme au teint hâve, aux yeux morts, usé, flétri, perdu ; un vieillard de trente-cinq ans ! Cet œil était éteint, ce visage était flétri, cette passion était absente, cette voix était rauque et rude ; ce geste était étrange ; cette démarche était ignoble ; cet habit était usé, ce linge était fripé, oui, fripé. C'en est fait, le héros s'est transformé, le dieu n'est plus qu'un polisson.

Voilà donc une marquise assez penaude, et qui s^enfuit sans boire et sans payer son vin; même il lui sembla que Lélio lui jetait un regard de mépris.

Ne croyez pas cependant que notre marquise exposée à ce spectacle hideux, soit corrigée. Elle

avait en horreur leLélio du cabaret... elle adorait toujours le Lélio du théâtre, et, comme elle avait sur le cœur les mépris de Lélio, un beau jour elle prit sa revanche en se montrant à ce fameux comédien sous rengageant attirail des marquises. Alors, à son tour, elle écrasa le comédien, et le comédien, à genoux, lui demanda grâce et pitié. Désormais il la suivit à pied, dans la foule; elle en voiture, et lui les mains jointes ; lui suppliant, elle dédaigneuse. Et pendant quarte années, elle et lui, ils ont joué cette comédie. A la fin la marquise, à bout d'indifférence, indique au comédien une petite maison propice aux amours des comédiens et des marquises. Dans cette maison de la complaisance et du mystère, l'heureux comédien joua près de la marquise le rôle du petit Jehan de Saintré près de la Dame des belles Cousines.

Notez bien que Lélio, pour bien faire, avait gardé la veste, et l'épée, et la toque, et l'habit de don Juan, « // mio tesoro! » chantait M mc la marquise à Lélio.

Et véritablement ces plumets, ce satin, ce velours, ces broderies, prolongèrent l'extase et l'adoration de la marquise. Elle n'aimait, elle n'admirait que le comédien ; elle admirait avec un ineffable ravissement sa fraise en point d'Angleterre, ses nœuds d'épaule en rubans rouges, son manteau

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cerise et sa toque ornée de plumes blanches. Malheureusement Lélio finissait par se montrer à travers don Juan; l'homme arrivait ou survenait qui détruisait le comédien et le replongeait dans son néant. Je vous ai dit que la marquise avait les hommes en horreur, grâce à son mari et à son amant.

Quand elle quitta Lélio, la toque de Lélio était tombée, son manteau s'était dérangé, sa dentelle était froissée, ses nœuds de rubans étaient flétris : le comédien s'était roulé dans la poudre, et l'homme restait... tout craché.

Depuis ce temps, la marquise n'a plus revu ni l'homme, ni le comédien.

Ajoutez, nous dit M me George Sand, et si M me George Sand ne le disait pas, je n'oserais jamais le redire, que la marquise fut bienheureuse de s 9 être fait saigner ce jour 4à,

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