I. JO
ainsi que je me tourmentais à y clierclier des défauts, comme ces hommes d'un tempérament robuste, mais d'une imagination malade, qui, se tâtant sans cesse et portant la main sur tous leurs membres, s'étudient à y trouver, en dépit du médecin, les symptômes d'une maladie que peut-être ils n'auront jamais.
Durant toute la tragédie à' Esther, représentée avant V Avocat^ cette espèce de fièvre ne me quitta point. Mais, dans l'entracte, qui fut au moins de vingt minutes, de quel effroi nouveau et cette fois bien fondé je me sentis saisi! Une musique terrible s'éleva tout à coup du milieu et de tous les coins du parterre. Les instruments n'étaient pas seulement de simples clés; c'étaient de véritables sifflets de toute grandeur, jouant sur tous les tons, non pas tels qu'il s'en étaitvu jadis diXAspar du sieur de Fontenelle*, mais des sifflets perfectionnés avec un art infernal et rangés en batteries de façon à ne laisser ni paix ni trêve à leur victime. — «Je suis perdu, dis-je à mon oncle Jolly que j'avais amené dans ma loge; il est évident qu'il y a dans le parterre une cabale habilement organisée qui ne laissera pas ma pièce aller jusqu'à la fin. — Rassure-toi, me répondit mon oncle; ce sont tous jeunes gens, n'est-ce pas, qui remplissent le parterre? — Sans doute. — Eh bien! ce qui l'épouvante va servir à ton succès. — Comment
(i) Épigramme de Racine sur l'origine des sifflets.
DE L'AVOCAT. i.)i
cela? — Je parie que le titre de ta pièce, qui n'annonce pas clairement si tu veux louer ou ridiculiser la profession d'avocat, aura trompé tous les étudiants en droit , qu'ils ne se sont armés de sifflets que pour la défense de Vordre, en cas d'attaque, et qu'ils te régaleront d'un tout autre concert dès la fin de ta première scène.» Et en effet, au huitième vers, le parterre reconnut sa méprise et des applaudissements unanimes accueillirent tout le monologue à' Armand. J'eus cependant, vers la fin de ce monologue, encore un instant d'inquiétude *. Un avocat qui fait des vers ! et pour sa partie adverse ! Qu'en allait-on penser ? Mais, soit que cette hardiesse fût du goût du public, soit que je l'eusse enveloppée d'une heureuse expression, elle ne fut pas moins applaudie que le reste. Je regardai dès lors le succès de mon premier acte comme assuré et bientôt je ne doutai presque plus de la réussite des deux autres. Que le cœur de l'homme est ondoyant, a dit Montaigne! J'a\ais passé de la terreur à l'espérance; j'étais tout près de passer de l'espérance à la présomption. De quel droit? me serais-je imaginé par hasard que j'avais prêté à mon avocat réloc[uence
(i) « Chère Cécile ! au moins, si tu pouvais savoir
«Ce qu'il va m'en coûter pour remplir mon devoir !...
'< Tu ne le sauras pas... tu ne liras pas même
« Ces vers... Eh ! oui, ces vers... car à mon trouble extrême
« Un sort bizarre ajoute encore ce travers;
« Je la combats en prose et je la chante en vers! »
et rautorité d'un Gerbier,d'iinBenyer*; que j'avais su comme eux captiver mon auditoire, en disposer à mon gré, et devenir ainsi qu'eux le juge de mes juges?.. Quelle folle pensée! et qu'il me faut de sincérité pour avouer aujourd'hui que je fus au moment de m'y abandonner!
Je dois dire à mes lecteurs, puisque je leur dis tout, que cette bouffée d'amour-propre fut de courte durée, et qu'après avoir reçu les embrassements de MM. Jolly et Bellart, plus heureux encore de mon succès que moi-mémè, je sortis bien vite de la salle par la porte intérieure du théâtre, pour échapper à la jeunesse de l'école de droit qui m'attendait sous le péristyle pour me féliciter.
Je m'étends longuement, contre ma coutume, sur la comédie dont j'écris aujourd'hui la préface; mais comment puis-je m'en dispenser? C est votre WarviCK (me disait, il y a quinze ou vingt ans, l'homme d'esprit de France qui a le plus d'esprit français ^)f c'est votre Warvick! ce qui voulait dire d'abord que r Avocat était ma meilleure comédie et puis
(i) En plaçant ici le nom de mon illustre ami M. Berryer à côté de celui de Gerbier, comme orateur du barreau, je ne proclame point la plus grande et la plus belle partie de sa gloire, celle dont la tribune politique a été pour lui le théâtre. C'est là surtout que son éloquence s'est acquis des droits immortels à la reconnaissance comme à l'admiration de ses contemporains et de la postérité.
(a) M. le comte Beuj;not. \o\. la prélace de la Res'anche.
(jue je ne ferais jamais mieux. Tenant la sentence pour bonne et l'augure pour accompli, ne suis-je pas excusable d'en parler avec quelque complaisance? Si dans cette préface j'ai francliement exposé non-seulement les critiques qu'on en a faites , mais encore celles cpi'on en aurait pu faire, est-il messéant de rappeler en même temps tout ce que le succès de cette pièce a procuré de satisfaction à mon amour-propre et de jouissances à mon cœur? Puis-je oublier que V avocat m'a ouvert les portes du premier corps littéraire de l'Europe et que le Prince que j'appellerais le plus poli des rois , si Charles X n'eût pas régné, lorsque je lui fus présenté par l'Académie, m'adressa ces paroles ; «Vous « aviez, monsieur, un trop bon avocat pour ne pas «gagner votre cause? » Enfui, quand je donne aujourd'hui au public une nouvelle et probablement une dernière édition de l'avocat, n'est-il pas naturel, n'est-il pas de mon devoir, que je remercie publiquement ceux de MM. les Bâtonniers qui, au nom de leur ordre, ont souscrit à mes ouvrages pour la bibliothèque des avocats, et qu'à leur tête je place M.Parquin, bâtonnier de Paris? La lettre qu'il m'a écrite à ce sujet, et qui a été publiée dans les journaux, est-elle un titre d'honneur dont il soit permis à moi seul de méconnaître le prix?
J'espère donc que ces particularités de ma vie, loin d'être repoussées pai- mes lecteurs, seront accueillies par eux avec queUpic intérêt; car ce n'esl
pas la vanité qui les dicte, c'est la reconnaissance. La reconnaissance! je ne sais s'il existe des cœurs assez malheureux pour ne pas éprouver tout ce que ce sentiment a de douceur et de charmes; mais je le trouve en moi si vif et si puissant que c'est presque uniquement pour avoir l'occasion de l'exprimer en liberté que j'ai conçu l'idée de ces préfaces, ou si l'on veut de ces dédicaces. Je sens une joie sans égale à y rendre hommage à d'augustes infortunes, à y nommer une grande partie de mes amis, à y proclamer ce que j'ai dû à leurs exemples, à leur crédit, à leurs conseils. Ce n'est pas un mérite, c'est un besoin. Cette édition est mon testament littéraire; je veux qu'elle soit aussi le testament de l'amitié.
Puisque j'ai prononcé les mots dédicace et reconnaissance, il est superflu d'expliquer pourquoi j'ai dédié l Avocat à M. Jolly, mon oncle.
Mais les premières éditions de ma pièce n'avaient qu'une épigraphe; pourquoi une seconde aujourd'hui?
Je ne devrais pas, ce me semble, provoquer cette question, car il est probable qu'elle ne me sera faite par personne. Qui ne connaît en effet le nom de M. de Peyronnet? qui ne sait combien ce nom, après avoir brillé à la tribune comme il avait brillé au barreau, s'est honoré à jamais dans l'administration de la justice, combien surtout il s'est encore agrandi dans les fers? Parmi les hommes de palais,
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en csl-il un seul (|ui ne sache que les paroles citées <laiis ma seconde épigraphe ont décidé rajjolilion d'un décret inique et injurieux pour la profession d'avocat *, qu'elles ont fait rendre à cet ordre ses anciennes et légitimes franchises, et que le rapport d'où elles sont tirées fut, à ce titre, imprimé , par délibération du conseil des avocats de Paris, en tète de son annuaire où il figure encore aujouid'hui?
V Avocat est, de mes comédies, celle qui a eu le plus de représentations. Cette pièce a joui d'une longue vogue, surtout dans les villes qui possèdent une école de droit ou une cour royale. Il n'aurait tenu qu'à moi de la voir souvent représenter en province et un jour, entre autres, à Màcon où je passais; mais me ressouvenant de mon aventure d'Arras 2^ je me suis contenté de m'y procurer l'affiche curieuse que je transcris textuellement ici :