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été témoin des désordres et du défaut absolu d'éducation que présentaient les écoles centrales? N'y avait-il d'ailleurs aucune amélioration prochaine à espérer , soit du temps sans lequel rien ne se fait de bien ni de solide, soit du choix des nouveaux membres du corps enseignant? Il m'est peut-être permis d'attester le contraire, à moi qui ai vu réaliser sept ans après, par M. deFontanes, une grande partie de mes espérances, lorsque je fus appelé au conseil de l'université où déjà siégeaient alors M. le cardinal de Beausset, M. l'abbé Émery, MM. de Bonnald, Cuvier, etc.
Le directeur général de l'instruction publique nyant créé une commission chargée d'examiner les livres servant alors à l'enseignement et d'en rédiger de nouveaux , on me fit l'honneur de m'adjoindre à cette commission , et je publiai successivement: i°un Excerpta ou choix des fables de La Fontaine; i" une nouvelle édition de \ Âppendix de Diis y de Jouvency, petit livre admirable oii ce bienfaiteur de la jeunesse a le double mérite d'enseigner aux enfants la mythologie par le latin et le latin par la mythologie; 3° un volume intitulé Théâtre classique et contenant Esther, Aihalie^ Polyeucte et le Misanthrope , avec un commentaire de ces quatie chefs-d'œuvre et des notices sur Corneille, Racine et Molière*.
(i) A Paris, chez Migneret, imprimeur, rue du Dragon, n. 20.
Je Irouvais dans ces divers travaux une faible distraction aux événements douloureux qui démentaient sitôt les prémices du pouvoir consulaire, tels que l'attentat de Vincennes, la fin tragique de Pichegru et le procès de Moreau , épouvantables taches qu'aucune gloire militaire, qu'aucune espèce de gloire ne saurait efTacer et qui révoltaient également mon cœur et ma raison; car je ne partageai dans aucun temps la politique des hommes qui se consolent des crimes du parti contraire au leur, dans l'espoir que sa chute en sera plus prochaine. Je crois, aujourd'hui comme alors, que du mal ne peut jamais naitre le bien, que l'ordre ne peut sor tir du désordre et que jamais les méchants ne sont bons à rien de bon.
C'était dans l'amitié, plus encore que dans l'étude, que je me réfugiais pour échapper, s'il était possible, aux soucis politiques qui m'assiégeaient sans cesse. Aussi, l'un des plus doux souvenirs qui me soient restés de ma rentrée au ministère de l'intérieur, c'est d'y avoir connu M. Auger, cet ami franc jusqu'à la rudesse, spirituel jusqu'à la malice, bon, humain, tendre jusqu'à la fadjlesse, d'une probité ferme comme sa raison et sa logique, d'un conmierce sur comme son goût, et d'une gaîté qu'on n'aurait pas cru compatible avec un esprit naturellement sérieux. 11 débutait alors dans le monde littéraire par V Éloge de Boileau , couronné par l'Académie française, connue M. Villemain dé-
buta depuis par V Éloge de Montaigne , c'est-à-dire avec un éclat égal et dont il y a peu d'exemples dans les fastes académiques. Ni l'un ni l'autre de ces habiles écrivains n'a manqué à sa vocation; tous deux ont contribué pour leur grande part à donner à la critique le rang élevé qu'elle occupe aujourd'hui dans les lettres^. Pourquoi faut-il que l'un de ces défenseurs des nobles et salutaires doctrines du xvii* siècle nous ait été si prématurément ravi, et dans le moment même où il aurait eu plus de combats à livrer au mauvais goiit, à la dégradation du langage et à la déraison qu'on appelle aujourd'hui du génie !
Dans les premiers mois de i8o4, le Premier Consul , devenu Empereur , appela à la tète d\ine administration financière nouvellement créée 2 un homme probe et spirituel, qui sembla n'avoir accepté des fonctions fiscales qu'avec le dessein d'en tempérer la rigueur par une continuelle et, je dirais volontiers, par une ingénieuse bonté; c'était M. Français. Il me fit offrir, par un ami commun,
(i) Ce serait peut-être ici le lieu d'examiner les services que cette critique a rendus ; mais cet examen trouvera mieux sa place dans la préface de la Revanche, où j'esj)ère pouvoir offrir au lecteur un tableau abrégé de la littérature, depuis 1800 jusqu'à 1810.
(2) La régie des Droits-iéunis a été long-temps heureuse en directeurs généraux parmi lesquels la reconnaissance publique, non moins que mon attachement particulier, ne saurait oublier MM. de Baranio cl IJcnoist.
DE L'AVOCAT. s^^j
un emploi honorable dans son achninistralion. J'opposai durant quelques jours à sa bienveillaiict' mes goûts et mes habitudes httéraires et mon ignorance sur tout le reste ; à quoi il répondit gracieusement «que c'étaient précisément ces goûts et ces « habitudes qui t affriandalent ; qu'il n'avait garde « de vouloir faire de moi un maltôtier , et que si « je rencontrais chez lui beaucoup d'hommes de « finance, j'y verrais aussi beaucoup d'hommes de « lettres que son projet était d'y appeler bientôt. » La \ieille et la jeune littérature du temps savent si M. Français a tenu parole*. Pour moi, je trouvai auprès de lui tous les procédés qui pouvaient flatter mon amour-propre, mes inclinations littéraires et même mes affections politiques qu'il était cependant loin de partager. J'eus en effet, dès le premier jour, le plaisir de le voir accueillir et obliger
(i) Parmi ceux qu'il plaça des premiers, je puis, sans risquer de leur déplaire, nommer entre autres MM. Droz, Lebrun et Casimir Dclavigne, aujourd'hui tous trois de l'Académie française. Son salon de ville et de campagne était devenu le rendez-vous d'un î^and nombre d'hommes distingués parleur conversation ou leurs écrits, tels que MM. Suard, Morellet, Campenon, Andrieux, Féletz, et le docteur Pariset. Pariset ! c'est là que je le vis pour la première fois; c'est là que je m attachai à lui tendrement et pcui' toujours, long-temps avant d'avoir pu admirer cet esprit si fin, joint à tant de bonhomie, cette abondance d'idées , cette variété de connaissances, cette éloculion naturelle, persuasive, inépuisable, qui m'ont si souvent charmé depuis, et cet héroïque courage dont il a élonijd- Cadix, Ban elounc et l'Afrique.
28o PRÉFACE
un émigré de mes amis avec autant d'empressement que si c'eût été un aide-de-camp de l'Empereur. Si les solliciteurs ennuyeux lui donnaient des nausées et couraient le risque d'être éconduits, je ne sache pas que M. Français ait jamais rien refusé à un homme de cœur ou à un homme d'esprit; et, comme à ses yeux j'étais un homme de cœur, on peut juger que de faveurs j'obtins de lui pour une foule de compatriotes , d'amis et d'infortunés royalistes! « Je parie, me disait-il un jour en riant, qu'à vous seul vous m'avez fait donner de l'emploi à six cents personnes. — Ne pariez pas , lui répondis-je , vous perdriez. Je ne les ai pas comptés , mais il serait facile de constater dans vos bureaux que j'ai fait par vous trois fois plus d'heureux que vous ne croyez. »
M. Français ne borna pourtant pas là ses bonnes grâces; ce fut lui-même qui m'excita à reprendre mes travaux dramatiques, suspendus depuis cinq ans par d'autres occupations; et quand je lui fis part de mon prochain mariage , mon directeur général augmenta mes appointements à condition que j'apporterais à ma femme une comédie nouvelle, en manière de présent de noces. Je me mis tout de suite en mesure de me conformer à l'ordonnance; mais, quelque diligence que je fisse, mon présent de noces ne fut donné à ma femme qu'à la naissance de mon fils aîné; c'était ma coniédie de V Avocat.
Je roulais depuis long-temps ce sujet clans ma tète. Goldoni, à qui je l'empruntais, avait exercé lui-même la profession qu'il mettait en scène, IN'ayant pas cet avantage, j'avais du moins une estime égale à la sienne pour cette noble profession, et je voulais qu'on put dire de moi, en parodiant ce vers d'Œdipe :
Il fit un avocat, s'il n'eut l'honneur de l'être.
C'est une espèce d'expiation que j'entrepris; mais avec quel bonheur j'y travaillais, sans me douter toutefois des mille et une jouissances qui m'attendaient après le succès!
Mon premier acte fini, j'allai le lire à Collind'Harleville. CoUin admirait Goldoni ; le sujet de son Avocat lui semblait heureux et le principal personnage intéressant ; mais c'était à peu près tout. Lorsque je lui en avais parlé pour la première fois : « J'espère, m'avait-il dit, que vous ne songez pas à « mettre la plaidoirie sur la scène et à faire du « théâtre une salle d'audience. Il faut un troisième fc acte entièrement nouveau. Quant aux deux pre- « miers, j'imagine que vous en ferez disparaître les « personnages inutiles, que vous donnerez aux au- « très un caractère et une physionomie plus confor- « mes à nos mœurs; que votre avocat n'excitera la « défiance de son client que par des moyens vraici semblables et décents; ([u'il n'aura point , par '< exemple, le portrait de sa belle adver^>alic cach('
^8a PREFACE
« dans une labalière; qu'il ne tirera point l'épée « contre son rival; qu'il ne jouera point aux cartes c< avec sa maîtresse, et que celle-ci n'ira pas lui faire « visite. Arrangez-vous pour éviter tous ces inci- « dents contraires à nos bienséances et pour en « trouver d'autres. Mais ce à quoi il faut songer « avant tout, c'est à imaginer pour le procès que « doit plaider votre avocat une autre base qu'une « donation, car au théâtre une sinn)le question « d'argent n'émeut personne.»
Je fus donc peu surpris de la satisfaction de Col- Jin quand il vit, dès l'exposition, la manière dont j'avais évité moitié de ces difficultés et dont je me préparais à éviter l'autre moitié. 11 m'applaudit vivement surtout d'avoir substitué dans le procès une intéressante question d'état à une question pécuniaire. «Allons, me dit-il, mon ami, cela va bien ; continuez. J'irai de temps en temps savoir où vous en êtes , et je vous dirai à l'oreille : V Avo~ catl VAvocatl comme on disait les Athéniensl à Xercès. »
Hélas! quelques mois s'étaient à peine écoulés que la maladie dont cet aimable et excellent homme était attaqué fit des progrès menaçants. A la première nouvelle du danger, je courus chez lui, mais non, comme on le pense bien, pour lui lire ma comédie, ainsi que V égoïste Barthe à Colardeau mourant. Déjà il ne recevait plus personne. Trois jours après il m'écrivit de son lit de mort pour me
prier d'adoucir la fin de sa vie, en obtenant démon directeur général un modeste emploi nécessaire à l'existence d'un de ses parents. La réponse de M. Français ne se fit pas attendre un quart-d'lieure. Ce ne fut pas le dernier bienfait de celui-ci, mais ce fut la dernière joie de Collin.
L'intérêt qu'Andrieux portait à mes travaux redoubla après la mort de son plus ancien ami et ne contribua pas médiocrement à me faire achever r Avocat. J'écrivis le second acte avec. rapidité, et, je crois, avec quelque verve; le troisième me coûta davantage. Aux difiicultés qu'éprouve tout auteur comique à rendre un dénouement naturel, vraisemblable et complet, sans longueurs comme sans brusquerie, s'en joignait une autre fort sérieuse et que je m'étais créée moi-même. ISe pouvant ni ne voulant mettre l'audience en scène, il me fallait un récit; il m'en fallait même deux, un faux et un vrai : un faux qui, donnant d'abord des espérances à Cécile et à Courville ^ en même temps que de justes craintes à Duclos, fournît à ces trois personnages l'occasion de développer leurs caractères ; un vrai qui, rétablissant les faits, opérât une péripétie inattendue et dramatique dans les caractères et la position des personnages.
Or, pour que mon récit faux eût quelque vraisemblance, il était nécessaire que Duclos ne restai pas à l'audience jusqu'à la fin. Mais conmienl l'en faire sortir ? Mes amis Andrieux , Picard et Desfau-
cherets*, avaieiil jugé la difficulté insurmonlable,
et tous, comme dit La Fontaine, y jetaient leur
bonnet.
Un jour que je croyais avoir épuisé à ce sujet toutes les ressources de l'amitié et tous les efforts de mon esprit, il me vint tout à coup une idée, comme au pacha Schahabaham de M. Scribe 2; c'est que cette difficulté n'était point de la compétence des gens de lettres et qu'il me fallait, pour la résoudre, une consultation d'avocat. J'allai trouver Bellart.
Cet homme de bien, de cœur et de talent, ne plaidait plus depuis le jour où , déjà malade de la poitrine, il avait rassemblé toutes les forces de son ame et de sa voix pour la défense de mademoiselle
(i) Auteur du Mariage secret, l'une des plus agréables comédies qui soient au théâtre, homme d'un esprit charmant et d'un cœur plein de droiture et de chaleur. J'ai fait, en société avec lui, deux pièces de théâtre qu'on ne trouvera point dans cette édition : Ariostc gouverneur et la Pièce en répélidon. La première était un vaudeville que le public trouva gracieux, mais froid, et qui ne se soutint pas long- temps au théâtre ; la seconde était une comédie qui tomba. — Il y avait donc cabale? — Certainement! cabale des auteurs contre le public,
(2) Il y aurait de ma part un oubli de toutes convenances à ne nommer M. Scribe dans mes préfaces qu'à l'occasion de l'Ours et le Pacha. C'est peut-être , il est vrai, la plus jolie de toutes les farces ; mais qu'est-ce que cette débauche de gaité spirituelle auprès de tant de comédies charmantes dont il a enrichi la scène, et surtout auprès de Bertrand et Raton ?
tleCicé, prévenue d'un crime capital. Trente ans sont écoulés et cette séance judiciaire m'est aussi présente que si j'en avais été témoin hier. Je vois encore Jes juges émus, l'auditoire attendri, et jusqu'aux vieux gendarmes, oubliant la consigne, laissant tomber le fusil de leurs mains, pour essuyer leurs veux mouillés de larmes. Bellart ne fut point, comme le vaillant Machabée , enseveli dans son triomphe; mais ce fut le dernier que lui offrit le barreau .
Quand j'arrivai chez lui, le salon qui précédait son cabinet était rempli de monde. A voir cette foule de clients qui venaient le consulter, on pouvait croire que Bellart amassait une grande fortune; mais tous ceux qui l'ont connu savent avec quel noble désintéressement il a parcouru sa carrière et dans quelle médiocrité il a terminé son honorable vie. Ne demandant jamais, même aux riches, le prix de son travail, il se montrait satisfait de leurs offres les plus modestes et ne repoussait que les offres trop généreuses. Quant aux pauvres, il n'acceptait jamais rien d'eux et le plus soiFsent il les aidait de sa bourse. Ainsi en avait agi pendant trente ans son ami M. Jolly; ainsi, à l'exemple de ces vertueux modèles, en agissent encore aujourd'hui tous les avocats qui comprennent la dignité de leur profession et qui , grâce au ciel , sont encore en grand nombre dans cette société française, si menacée d'ailleurs de se voir as-
•i86 PREb'ACE
servie à l'empire des intérêts matériels. Oui, la délicatesse et le désintéressement sont des vertus innées dans le barreau français et les vices contraires y sont des exceptions. Oui, plus heureux en cela que les avocats de l'ancienne Rome , il n'est pas permis aux nôtres de préférer les causes brillantes aux causes justes, le profit à l'honneur et les richesses aux bienséances sociales. Si Hortensius et Cicéron n'ont rien perdu dans l'estime des Romains, l'un en plaidant pour l'infâme Verres, l'autre en se montrant un jour tout prêt à plaider pour Catilina, accusé de concussion*, c'est qu'à Rome on ne connaissait aucune espèce de solidarité morale entre le défenseur et le client; c'est que, dans un état de choses où chacun pouvait, sans encourir de blâme, se porter accusateur d'un homme de bien, il était tout simple qu'il n'y eût pas de déshonneur à défendre un homme décrié. Mais dans nos sociétés modernes, mais en France surtout, ils ne l'auraient pas osé, et la pensée même ne leur en serait pas venue.
Revenons à ma visite àBellart. — « Je viens, lui dis-je, en entrant dans son cabinet, vous demander une consultation. Voici les faits. Un jeune avocat de Paris que vous ne connaissez pas encore, et que
(i)Ilne s'agissait point alors de la Conjuration de Catilina, mais d'une accusation portée contre lui, à raison de ses violences dans le gouvernement d'Afrique.
(Lettres à Atticus, i et i.)
je vous présenterai sous peu, doit plaider à Rouen dans une question d'état. Sa cause est bonne et juste et il espère la gagner, bien qu'il soit fort amoureux de la belle orpheline qui est sa partie adverse. — Ah! ah! c'est avoir du courage, ou de la présomption. — Ce n'est pas là ce qui l'inquiète le plus. — Peste! il y a pourtant de quoi! — Ce qui le tourmente c'est son client, un marin qui se nomme Duclos, homme brusque, humoriste, impatient et méfiant à l'excès. — Qu'y faire? — Il a surpris (je vous dirai plus tard comment) des preuves écrites de l'amour de son avocat pour l'orpheline, et, dans sa méfiance, il a voulu d'abord lui retirer les pièces du procès. — Ma foi !.. pourtant ce serait un déshonneur. — L'avocat s'est si vigoureusement défendu que le client n'a pas persisté. — Très bien! — Mais il veut absolument assister à l'audience. — Rien de plus naturel, et il n'v a nul moyen de l'en empêcher. — Et si, comme tout le fait craindre, ce bourru de marin s'avise de troubler son avocat dans sa plaidoirie, de l'interrompre à chaque instant et de se nuire à lui-même par son impatience, ses interpellations et peut-être pis encore?...— C'est un malheur qu'il faudra subir. — Quoi! vous ne verriez là aucun inotif de le fiiire sortir de la salle? — Non, à moins que son emportement n'ait troublé l'audience elle-même, qu'il n'ait interrompu les débats et que le client n'ait man(jué de respect à la Cour. — Au quel cas?... —
Âuquelcas, comme nous disons élégamment, nous autres avocats, vous pouvez être certain que le président n'attendra pas que le scandale soit à son comble pour dire à l'huissier : Faites sortir monsieur. — Cela s'est-il vu souvent? — Souvent? non, grâce au ciel ; mais quelquefois , et même en ma présence. — Ah! que je vous embrasse! voilà ma comédie faite! — Comment, votre comédie? — Oui; il me manquait une scène et c'est vous qui l'avez trouvée. — Expliquez-moi... — Dans quinze jours je viendrai vous lire mon yivocat. — Quoi! allezvous nous jouer sur le théâtre, commeDancourt et Boursaut ont joué les procureurs? — Vous en jugerez à ma prochaine visite. Je me sauve. — ■ Un moment, s'il vous plaît; et le prix de ma consultation? — C'est trop juste. — Écoutez ; je ne vous demande aujourd'hui qu'une hypothèque; mais, comme je la veux sûre, je la prends sur votie première représentation. »
Ce jour si heureux pour moi ne tarda pas à venir, car jamais la Comédie-Française ne m'avait fait long-temps attendre, et, cette fois, j'attendis encore moins que jamais. Ma pièce fut montée (c'est l'expression du théâtre) avec un soin particulier. Les meilleurs acteurs y avaient pris des rôles, et pourtant je tremblais. C'était mon quatrième ouvrage ; on pouvait se lasser de me traiter avec indulgence. J'avais toujours repoussé les applaudisseurs à gages; ils pouvaient se venger de mes dédains. «Enfin,
« me disais-je, j'ai cru faire une pièce intéressante « et comique et je me suis flatté de plaire ainsi à « ceux qui aiment à rire comme à ceux qui se «laissent aller volontiers aux tendres émotions. « Mais ne me suis-je point trompé? en passant d'un « ton à l'autre, ai-je conservé Tharmonie, et mes « auditeurs ne trouveront-ils pas que j'ai fait quel- « quefois y«rer l'archet? En croyant m'étre tenu « ferme sur la lisière qui sépare le drame de la co* « médie, n'aurai-je pas trop versé du côté du drame? u Si j'ai mis du naturel dans mon style, n'ai-je pas « donné aux personnages de V Avocat et de Cécile « des sentiments un peu romanesques? Et le soin « même que j'ai pris de les entourer de caractères w d'une nature plus vraie et malheureusement plus « commune, ne fera-t-il pas ressortir encore plus « ce défaut? Ai-je assez motivé la fierté de Cécile « qui, après avoir perdu son procès, refuse tout en- « semble et les dons de Duclos qui n'a pas voulu la « reconnaître pour sa nièce, et la main de V Avocat « qui peut réparer tous ses malheurs? Et cette lettre « qui pouvait assurer le gain de son procès et dont « elle s'abstient pour la seconde fois de se prévaloir « à l'audience, cette lettre mystérieuse est-elle un « artifice dramatique suffisamment vraisemblable? « le public s'y laissera-t-il prendre aussi facilement « qu'aux billets de Tancrède et de Zaïre? n
C'est ainsi que, malgré le suffrage rassurant de mes amis, j'analysais et disséquais ma pièce; c'est