PARTIE II, CHAP. XXIV
de YOtre religion ? Etes-vous donc insensibles à la Yoi^x de Thumanité ? Allons , mes braves amis , plus de haine , plus de colère : aimonsnous ; cela vaut mieux que de vaincre. N a- Yons-nous pas assez de maux que nous ne pouvons empêcher , sans nous en faire encore
nous-mêmes ?
Le diable m'emporte, disait en lui-même Sancho, si mon maitre n'est pas aussi *bon théologien qu'un évêque ! Il faut que j'essaie aussi de faire de petits sermons : je suis persuadé que je m'en tirerai fort bien ; je me sens du talent pour parler en public , et je vais m'essajer avec ces gens-ci. Notre écuyer profite aussitôt du silence qu'observait encore le bataillon , presque persuadé par don Quichotte. Messieurs, dit-il d'une voix haute, celui que vous venez d'entendre, monseigneur don Quichotte de la Manche, qui s'appelait jadis le chevalier de la Triste Figure , et se nomme à présent le chevalier des Lions , est un homme qui n'ignore de rien^ qui sait du latin et de l'espagnol plus que nous tous , qui connaît tout ce qui concerne la partie des batailles et des affaires d'honneur mieux qu'aucun bachelier du monde ; ainsi je vous exhorte fort à suivre ce qu'iWous dit , et je m'en rends caution d'avance. Que diable !, messieurs ,
faut-il donc t échiner les uns les autres parce qu'on vient nous braire aux oreilles ? £h I quand j étais petit garçon , je tirais Tanité de savoir braire ; personne ne s'avisait de m'en railler ; au contraire , les plus huppés de mon village portaient envie à mon talent. Tenez, messieurs , vous en allez juger ; car cette science est comme celle de nager, elle ne s'oublie ^mais : écoutezr^moi donc , je vous prie.
Sancho serre alors son nez d'une nain , et se met à braire avec tant de force , que toute la vallée en retentit. Un des pajsans qui l'environnaient crut que Sancho se moquait d'eux ; et levant le gros bâton qu'il portait , lui en appliqua sur l'épaule un coup si pesant , que notre pauvre écujer tomba de son âne à terre. Don Quichotte voulut frapper le pajsan ; le bataillon tout entier presse , menace le héros ; les lances , les arquebuses se dirigent toutes sur lui ; mille pierres lancées par des bras robustes sifflent déjà près de sa tète. Ces lances» ces pierres ne l'eussent guère ettnjé , mais la seule vue des armes à feu , que toute sa vie il avait détestées , le força de tourner bride. Il fit plus \ il piqua des deux , et sortit au grand galop du milieu de cette troupe d'ennemis, en se recommandant à Dieu , et se crojaat à chaque instant atteint et percé d une balle.