CHAPITRE IX
Aventure du char de la mort.
Dots Quichotte, triste et pensif, marchait en réfléchissant à la malice des enchanteurs , et aux mojens de rendre à Dulcinée sa figure et sa dignité première. Ces idées l'occupaient si fort , que les rênes de Rossinante étaient échappées de ses mains sans qu'il s'en fÙt aperçu. La pauvre bête en profitait pour s'arrêter de temps en temps , et paître l'herbe qu'elle rencontrait. Monsieur, lui dit tout à coup Sancho , le désespoir ne sert jamais qu'à* augmenter le mal. Je ne vous reconnais plus du tout. Qu'est devenu ce courage dont vous ayez fait preuve dans tant d'occasions? Que
diable est ceci? Sommes-nous Espagnols on non? Que Satan puisse emporter toutes les Dulcinées du monde , plutôt que de voir un chevalier errant comme vous tîimber malade de chagrin ! Ah ! mon ami , répondit le héros en soupirant , respecte y respecte dans tes discours celle dont j'ai causé Tinfortune. Sans moi , sans Thorrible haine de mes ennemis , elle serait encore l'ornement de l'univers.
Qui le s^t mieux que toi , trop heureux écujer , k qui du moins les méchans n'ont pas été le bonheur de contempler sa beauté divine ? — C'est vrai , je l'ai toujours vue comme elle est , et je suis encore ébloui de l'éclat de ses deux yeux, qui ressemblaient à deux grosses perles. — Deux perles ! mon fils ; tu te trompes ; ses yeux devaient ressembler à des saphirs. Tu veux sans doute parler de ses dents. — Il est possible, monsieur, que j'aie pris l'un pour Fautre ; j'étais troublé presque autant que vous. Ce qui me fait le plus de peine , c'est de songer que dorénavant les géans ou les chevaliers vaincus que vous enverrez aux pieds de madame Dtilcinée auront beaucoup de •peine à la reconnaître sous sa nouvelle figure. Je crois les voir , ces pauvres diables courant les rues du Toboso , comme des imbéciles , demandant partout la princesse , qui leur pas-