PARTIE II, CHAP. IX. 6x
couvert de grelots : au bout d'un bâton qu^il portait à la main étaient attachées trois vessies , dont il frappait vivement la terre , et <^i'il agitait dans l'air , en «autant avec ses grdiots. Rossinante eut peur de ce bruit; pour la première fois de sa vie il s'avisa de prendre le mors aux dents , et d'emporter son maitre dans la campagne. Sancho , voulant le ramener , se jette à bas de son âne , et court après Rossinante; le diable aux grelots saute à l'instant B^ème sur l'âne laissé par Sancho , le force d'aller à coups de vessie, et vole avec lui vers le village. Pendant ce temps , le pauvre Rossinante ne manqua pas de faire ce qu'il faisait toutes les fois qu'il lui arrivait de s'égayer ; il tomba rudement avec don Quichotte , et demeura couché près de lui. Sancho , voyant d'un côté son maître à terre , de l'autre , son âne allant au galop , frappé continuellement par les bruyantes vessies , ne savait plu» auquel courir. Son bon naturel l'emporta cependant ; ce fut son maître qu'il préféra , malgré les douleurs profondes -que lui causait chaque èoup de vessie donné sur son âne , et qui venait retentir au fond du cœur de Sancho. Inquiet, troublé , désolé , le triste écuyer releva le héros , le remonta sur Rossinante , en lui disant : Monsieur, le diable emporte mon âne. Quel 3. 6
6a PON QUICHOTTE.
diable ? reprit don Quichotte. — Pardi ! celui des vessies. Vo jez , à mon Dieu ! vojez comme il le fait galoper. Suis-moi , je vais te le faire rendre , Âissent-iis déjà tous deux arrivés dans le plus profond de Tenfer.
Par bonheur , dans ce même instant Tâne et le diable culbutèrent ; et l'âne , libre après sa chute , s'en revint au grand trot vers son maître. Le voici! s'écria Sancho! le, voici! Oh! je m'en doiit:us, le bon animal ne peut vivre long- temps sans moi. Ce n'est plus la peine de vous fâcher. Comment! s'écria don Quichotte , tu penses que je laisserai l'audace de ce diable impunie ? Non , je veux le châ-
tier , iùt-ce sur l'empereur lui-même. — Ne vous j frottez pas , monsieur, il n'j a rien à gagner av( c des comédiens. Ceux dont le métier est d'amuser les autres ont toujours tput le monde pour eux; jamais on ne leur donne tort. — N'importe , Sancho ; mon bras me suffît , quand mOme l'univers combattrait pour eux.
Il court aussitôt après la charrette , en proférant des menaces terribles. Les comédiens , qui les entendirent et qui le virent s'approcher , se jt'tèrent promptement à terre , ramassèrent de gros cailloux ; et la mort , rangeant en bataille l'empereur, l'ange, l'amour, la