PARTIE II, CHAP. XI
mais croyez que si la vôtre bronche , U nôti^ tombe à chaque pas.
Pendant cette conversation, Sancho toutsait et crachait fréquemment comme quelqu'un qui a besoin de boire. Vous avez la langue sèche, dit lecuyer inconnu; je vais vous chercher un excellent remède, que je porte toujours avec moi. Il se lève alors, et revient avec une grosse bouteille de cuir pleine de vin, et un pâté long d'une demiaune. — Ah ! mon dieu ! s'écria Sancho , qu'est-ce que cela , monsieur ? — C'est un méehant pâté de levraut. — Juste, ciel I ce levraut-là était aussi gros qu'un chevreuil!
Quoi ! monsieur , vous portez avec vous des pâtés pareils? -^ Je n'y manque jamai»*; et vous ne voyez que le reste de nost provisions. — Diable ! répétait Sancho en se hâtant d'ouvrir le pâté , dont il saisit une part énorme , vous êtes , je le confesse , un écuyer admirable , magnifique , grand , libéral , digne d'être à jamais aimé de ceux à qui vous faites l'honneur de les admettre à votre table. Ces mots étaient prononcés avec de longs intervalles à chaque morceau qu'il avalait. Je ne puis, ajoutait-il, vous exprimer assçzma reconnaissance pour voti% aimable politesse : ce pâté a l'air d'être venu là par enchantement. Hélas !
malheureux que je buis ! mon pauvre bissac ne contient qu'un peu de fromage, si dur, qu'il casserait la tête d'un géant, quelques carottes, quelques avelines ; yoilà tout : mon maître pré-, tend que les chevaliers ne doivent manger que des fruits secs. Fi donc ! mon confrère, répond l'inconnu : ah! je voudrais voir que mon maître s'avisât de m'imposer ce régime ! Ces messieurs n'ont qu'à vivre selon leurs lois ; mais j'ai toujours à mon arçon, d'un côté, une bonne cantine de viandes froides , de l'autre , cette bouteille que j'aime , que je chéris , et que j'embrasse à tout moment. Monsieur, reprit Sancho d'une voix tendre , voulez-'vous bien me permettre de l'embrasser une fois ?
L'inbonnu remit alors la bouteille dans ses mains. Sancho la porte à sa bouche, et^ se renversant sur le dos , il se met à regarder les étoiles , et demeure au moins un quart d'heure dans cette position qui lui plaisait. En se relevant, il fit un soupir, laissa tomber sa tête sur son sein. Ah! monsieur, dit-il, ah! monsieur, c'est lui, je le reconnais; il est de Giudad-réal. — Vous avez raison ; c'est de là qu'il est ; de plus , il a quelques années. — A qui le dites-voys? mon dieu! 11 n'j a pas de vin dont je ne devine , à la seule odeur , le pajg et la qualité ; c'est une vertu , un don de