PARTIE n, CHAP. XIV. io
Homère , l'Iliade espagnole vaudrait la grecque. Ne vous opposez point à sa passion pour les vers : recommandez-lui seulement de n'en faire que de bons; d'imiter ces auteurs anciens qu'il a raison d'adorer; de faire la guerre aux yîces sans jamais la faire aux personnes; de chanter , de célébrer , d'inspirer des sentimens aimables , de se souvenir toujours que le véritable génie vient du cœur , et non de la tête ; que la plume est la langue de l'âme , et que le plus sûr moyen de bien peindre les vertus , c'est de les posséder soi-même. Vous verrez , seigneur gentilhomme, qu'en suivant une telle route votre fils se fera bientôt estimer , aimer , honorer. La fortune même aura honte de ne pas lui accorder quelques faveurs ; et les rois , les grands de la terre , se verront forcés par la renommée de le couronner un jour de cet immortel laurier qui jamais n'est frappé de la foudre , pour avertir les humains du respect qu'on doit au génie.
Don Diègue de Miranda écoutait don Quichotte avec plaisir , et se reprochait la mauvaise opinion que lui avaient donnée de son bon sens les premiers discours qu'il avait tenus. Sancho , que cette longue dissertation n'amusait guère, s'était détourné du chemin pour aller demander du lait k des bergrrs
io6 DON QUICHOTTE.
qu'il yojaît dans les champs. Le gentilhomme ^ enchanté de l'instruction , de l'esprit de notre héros , allait renouer l'entretien , lorsque don Quichotte , levant la tête , aperçut devant lui , sur la route , un grand chariot sur lequel flottaient des handeroles aux armes du roi : il ne douta point que ce ne fût une aventure , et , pressé de reprendre son casque , il appelle à haute voix son écujer. A ses cris, Sancho quitte les bergers , et revient auprès de sou maître au plus grand trgt de son âne.