PARTIE 11, CHAP. XV
alors à raconter en détaU , et non sans de grandes louanges de don Quichotte, comment le lion effirajé n'avait pas voulu ,' n'avait pas osé combattre , et comment notre héros , après avoir laissé long-temps la cage ouverte ,, ne venait que de consentir à ce qu'on la refermât. Eh bien , que t'en semble , ami Sancho ? s'écria don Quichotte charmé ; penses-tu que le vrai courage soit toujours victime des enchanteurs ? Va , mon fils , je sais trop bien qu'il» ont quelque pouvoir sur la fortune , mais ils n'en ont pas sur la vertu.
Sancho donna les écus d'ot. Le conducteur et le charretier vinrent baiser la main du héros , le remercièrent de V* dons, et lui promirent de raconter au roi l'action dont ils avaient été témoins. Messieurs^ répondit don Quichotte, si sa majesté vous demande quel est celui qui osa mettre à fin cette aventure , je vous serai obligé de lui dire que c'est le chevalier des Lions. Je suis- résolu de m'appeler ainsi désormais, et de quitter le surnom de la Triste Figure, que j'avais porté jusqu'à présent : en cela , mcssieurg , vous pouvez être sûrs que je suis autorisé par l'antique privilège des chevaliers , qui changeaient tant qu'il leur plaisait et d'emblèmes et de surnoms. Le conducteur et le chavi'etier ne s*«pposèrent point à ce change-^
mB don quiçhottç.
«lent; ils prirent cpngié de d^n Quichotte, et continuèrent le^r route , tandis que eelui-ci poursuivait la si«nn« av^^ don Diè^e çt son écujer.
Ce hon do* Diègue , de plus en plu»
étonné , ne dis^t pas une parole , et réâé- «Iiissait en lui>]&eme sur l'opinion qu'il devait avoir de la sagesse ou de la folie de don Quichotte. 11 n^vait pas encore lu I9 première partie de son histoire : il rapprochait tout ce qu'il lui avait entendu dire de raisonnable, de poli y d'élégant , et ce qu'ensuite il lui avait vu faire ; son discours sur la poésie , et ce casque plein de froma^ , qu'il jegard^it comme un tour que lui jouaient ^^ enchanteurs ; ces conseils pleins de sagesse sur l'amour, sur l'autorité paternelle , et cette résolution sou>. daine d'attaquer deu?^ lions qu'il rencontrait. Tant de contradictions l'occupaient £>rtement. Don Quichotte s'en aperçut : $eigReur don Diègue , dit-il , je cr^ois être certain que vous pensez à moi , et je vous passe de tout mon cœur de me regarder comme un ibu ; mais raisonnons un peu , s'il vous plait.
On estime l'adroit chevalier qui , dans une grande place, en présence de la cour, perce de sa lance un taureau 6irieux; on applaudit à celui qui ^ pour plâtre à^U beauté qu'il
PÀRTiÉ II, citAi». Xy. \it)
aime, remporte rhonneiir d'un tournoi. Je suis loin de mépriser cette gloire : mais il en est une plus belle, parce qu elle est plus utile ; c'est celle du cbeyalier errant , qui y& parcourant les déserts , les solitudes , les montagnes , affrontant , cherchant les périls , uniquement pour défendre , pour soulager quelques infortunés, pour faire de bonnes actions qui raient mieux que des actions brillantes. Que d'autres par leur râleur , leur magnificence , leurs grâces , soient les faroris des roift , l'ornement des cours , les amis des belles ; j'aime mieux être le soutien de la reure et de l'orphelin : souffrir pour les autres me parait plus doux que de jouir pour moi seul ; et , afin d'arrirer promptement à cette perfection de rertu à laquelle je roudrais atteindre, je dois, autant qu'il est en moi, endurcir mon corps aux fatigues , accoutumer mon âme aux dangers ; je dois rechercher ces dangers , les brarer , m 'y jeter, m y plaire, travailler à chaque instant à me rendre inaccessible aux rices et à la peur. Ainsi je rencontre sur mon chehiin des lions , je les attaque sàùd hésiter ï je ^ais ^u^ cette entreprise peut paraître tcrtiéraire ; je sais que la rraie râleur esi atissi loin de la léinëHté que la cfkinté : mais en rertu , seigtieur don Diègue, en ihdrale, surtout en codrâge, U
lao DOH QUICHOTTE. '
Tmiit mieux risquer de paiser le bat que de demeurer en-deçà.
ije ne puis m'empèeher, reprit doo Diègue, d'applaudir k tout ce que tous dîtes : la raison elle-même semble parler par votre bovcbe ; et si jamais les lois si pures de la cheyalerie errante étaient perdues sur la terre, on les retrouverait dans votre cœur. Mais je vous demande d'allonger le pas afin d'arriver k ma maison , où j'espère que vous voudrez bien vous délasser quelques jours. Notre béros le remercia poliment; et, pressant le paresseux Rossinante, ils arrivèrent vers les deux heures chez don Diègue , que don Quichotte appelait le chevar lier du manteau vert.