PARTIE II, CHAP. XIX
Quitterie, tombent à ses pieds, embrassent ses genonx, la supplient, la conjurent de donner sa main à celui qui ne meurt que pour l'ayoir aimée. Quitterie , presgue sans connaissance , appujée sur ses compagnes , pouvait à peine répondre , cherchait à cacher ses pleurs , et regardait sans cesse son père, qui ne se pressait pas de s'expliquer; mais le curé Vj força. Le curé , d'une-yoix sévère , déclara que le triste Basile touchait à son dernier instant ,. et qu'il fallait se décider, ou répondre de tout à Dieu. Alors le père de Quitterie fit un signe de consentement ; celle-ci l'eut à peine aperçu qu'elle vole , se précipite vers Basile , tombe à genoux, saisit sa main, la presse, la couvre de larmes , et d'un accent entrecoupé , les jeux fixés sur les jeux du mourant : Basile , dit-elle , Basile , recevez ma main et ma foi ; je suis à vous , je vous appartiens, je jure que je suis votre épouse. Ah ! Quitterie , répond-il , puis-je compter, pui»-je être sûr que ce que vous faites pour moi n'est pas l'effet delà compassion ? Ne me trompez-vous pas , Quitterie ? Répétez , répétez encore que vous m'appartenez, que je suis votre époux, que vous me donnez 'votre main de votre plein gré, sans violence , sans restriction , sans aucune feinte, sans avoir égard k l'état où je suis. Oui , oui ,
i5o DON QUICHOTTE.
s écria Quitterie^je me donne à vous , je suis votre épouse , quelque événement qui puisse arriver, soit que j'aie Taffreuse douleur de vous voir mounr dans mes bras, soit que nous passions ensemble de longues et heureuses années. Il suffit , reprit Basile , recevez donc de nouveau ce que je vous ai donné depuis si long-temps , mon cœur , mon âme , ma foi, ma vie, et tout ce qui est en moi.
Monsieur le curé , bâte^vous de bénir notre mariage.
Sancho , témoin de ce qui se passait , disait «n essujant ses pleurs : Ce pauvre jeune homme , malgré le sang qu'il a perdu , parle encore ave<^ bieu de la force. Le bon curé tout attendri donna la bénédiction aux époux , en j joignant une prière à Dieu de recevoir dans sa miséricorde l'ftme du malheureux Basile.
Celui-ci n'eut pas plus tôt entendu que la cérémonie était achevée, qu'il se relève légèrement , tire le fer de sa blessure , et , retombant aux pieds de Quitterie, lui demande de lui pardonner ce qu'il osa tenter pour l'obtenir. Tout le monde resta muet de surprise ; quelques-uns , plus simples que les autres , crièrent , miracle! miracle! Non, répondit Basile à haute voix, point de miracle, mais adresse? mais industrie , mais ruse permife à. l'amour.