SCÈNE I
ÉRiPUILE, DORIS.
ERIPHILB.
Ne les contraignons point, Doiis, retirons-nous, Laissons-les dans les bras d'un père et d'un époux ; Et tandis qu'à Tenvi leur amour se déploie, Mettons en liberté ma tristesse et leur joie ^
DORIS
Quoi ! madame, toujours irritant vos douleurs, Croirez-vous ne plus voir que des sujets de pleiurs? Je sais que tout déplaît aux yeux d'une captive; Qu'il n'est point dans les fers de plaisir qui la suive : Mais dans le temps fatal que, repassant les flots, Nous suivions malgré nous le vainqueur de Lcslx)s, Lorsque dans sou vaisseau, prisonnière timide, Vous voyez devant vous ce vainqueur homicide *, I^ dirai-je? vos yeux, de larmes moins trempés, A pleurer vos malheurs étoient moins occupés. . Maintenant tout vous rit : l'aimable Iphigénie
1 C'est avec ane adresse bien digne de lui que Racine fait paraître PIriphile avant qu'on ait vu Iphigénie. Si Tamante aimée d'Achille s'était montrée la première, on ne pourrait souiTrir Eriphile, sa rivale. Ce personnage est absolument nécessaire à la pièce, puisqu'il en fait ]c dénouement; il en fait même le nœud ; c'est elle qui, sans le savoir, inspire des soupçons cruels à Clytemnestre, et une juste jalousie à Iphigénie; et, par un art encore plus admirable, l'auteur sait intéresser pour cette Eriphile elle-même. Elle a toujours été malheureuse, elle ignore ses parents ; elle a été prise dans sa patrie mise en cendres : un oracle funeste la trouble ; et, pour comble de maux, elle a une passion involontaire pour ce même Achille dont elle est captive. (Volt. )
s La granamaire demandoit voyiez. Toutes les éditions faites pendant la vie de l'auteur portent voyez à l'indicatif. La même faute se retrouve dans MithridaUy acte III, se. m.
D'une amitié sincère avec vous est unie; Elle vous plaint, vous voit avec des yeux de sœur; Et vous seriez dans Troie avec moins de douceur. Vous vouliez voir TAulide, où son père rappelle, Et TAulide vous voit arriver avec elle : Cependant, par un sort que je ne conçois pas. Votre douleur redouble et croît à chaque pas.
ÉRIPHILE
Hé quoi ! te semble-t-il que la triste Ériphile
Doive être de leur joie un témoin si tranquille?
Crois-tu que mes chagrins doivent s'évanouir
A Taspect d'un bonheur dont je ne puis jouir?
Je vois Iphigénie entre les bras d'un père;
Elle fait tout l'orgueil d'une superbe mère ;
Et moi, toujours en butte à de nouveaux dangers,
Remise dès l'enfance en des br^s étrangers.
Je reçus et je vois le jour que je respire.
Sans que père ni mère ait daigné me sourire ^
J'ignore qui je suis; et, pour comble d'horreur,
Un oracle effrayant m'attache à mon erreur.
Et, quand je veux chercher le sang qui m'a fait naître,
Me dit que, sans périr, je ne me puis connaître.
DORIS
Non, non, jusques au bout vous devez le chercher. Un oracle toujours se plaît à se cacher; Toiyours avec un sens il en présente un autre : En perdant un faux nom, vous reprendrez le vôtre. C'est là tout le danger que vous pouvez courir; Et c'est peut-être ainsi que vous devez périr ; Songez que votre nom fut changé dés l'enfance.
ÉRIPHILE
Je n'ai de tout mon sort que cette connoissance ;
1 Quelques commentateurs ont vu ici une imitation de cette pensétde Virgile, ég. IV, v. 61 :
« Cui non risere parentes, « Nec deus hune mensa, dea née dignata cubili est. »
« Aucun dieu ne reçoit à sa table, aucune déesse ne trouve digne de son lit celui qui n'a pas vu ses parents lui sourire. »