ACTE U, SCÈNE I. ST
BAJAZBT.
Vous pouvez me Tôter, elle est entre vos mains : Peut-être que ma mort, utile à vos desseins, De rheureux Amurat obtenant votre grâce. Vous rendra dans son cœur votre première pi ice.
ROXANE
Dans son cœur? Ab ! ci ois-tu, quand il le voudroit bien i, Que si je perds Tespoir de réjoier dans le tien. D'une si douce erreur si longtemps possédée. Je puisse désormais souffrir une autre id(H3, Ni que je \ive enûn, si je ne vis |H)ur toi ? Je te donne, cruel, des armes contre moi,
mais toute Téiiergie de sa phrase disparoissoit. Cet imparfait et ce présent n'ont donc point été mis là sans raison. La longueur de Tun augmente la vivacité de l'autre. Il semble que Roxano veuille marquer par le premier verbe qu'elle est bien éloignée de vouloir prononcer ce mot fatal, et que par le second elle fasse sentir cependant avec quelle rapidité elle seroit obéie si le mot lui échappoit. Cette nuance dans la pensée et dans l'expression se fait sentir surtout lorsqu'on essaie de construire la phrase d'une autre manière ; car alors l'efTet est entièrement perdu. C'est ainsi que d'une faute Racine sait faire sortir une beauté qui le fait pardonner, et que souvent une critique grammaticale est terminée par un éloge du style.
1 Tout ce morceau, pris bien avant dans le cœur humain, n'est que le développement de ce vers si frappant de passion et de vérité :
Bajaiel, écoutez; je sens qae je vous aime;
vers qui est du nombre de ceux qui valent ime belle scène, parcequ'ils la renferment tout entière. Observons dans un art infiniment moins difficile sans doute que la tragédie, puisqu'il n'en est que la copie, dans l'art de la déclamation, un degré de perfection qui n'est guère moins rare que celui de la tragédie elle-même, et dont le mérite ressemble ici à celui de Racine. Quand la célèbre Clairon prononçoit ce vers :
Dans son cœnr? Âh! crois-tà, etc.,
on accent prononcé et varié, son geste, ses yeux, toute son action dans cette seule exclamatiou ah ! exprimoient le couplet tout entier, au point qu'avec un peu d'intelligence on auroit deviné tout ce qu'elle alloit dire. Ce prodige de déclamation et de pantomime, et un autre du même geqredans le rôle d'Œdipe, joué par Le Kain, sont les deux choses qui m'opt paru les plus étonnantes dans ce genre de talent, qui »i^o>\xâL\t>^\ semble perdu. (L,)
Sans doute ; et je devrois retenir ma foiblesse :
Tu vas en triompher. Oui, je te le confesse,
J^affectois à tes yeux une fausse fierté :
De toi dépend ma joie et ma félicité :
De ma sanglante mort ta mort sera suivie.
Quel fruit de tant de soins que j'ai pris pour ta vie!
Tu soupires enfin, et semblés te troubler;
Achève, parle.
0 ciel! que ne puis-je parler!
ROXANE
Quoi donc? que dites-vous? et que vien&-je d'entendre? Vous avez des secrets que je ne puis ^ipprendre! Quoi! de vos sentiments je ne puis m'éclaircir?
Madame, encore un coup, c'est à vous de choisir : Daignez m'ouvrir au troue un chemin légitime; Ou bien, me voilà prêt, prenez votre victime.
ROXANE
Ah ! c'en est trop enfin, tu seras satisfait. Holà! gardes, qu'on vienne.