ACTE TROISIÈME
AGAMEM!<CON, CLYTEMNESTRE.
CLrrKMKESTRE.
Oui, seigneur, uous partions; et mon juste courroux I^issoit bientôt Achille et le camp loin de nous : Ma fille dans Argos couroit pleurer sa honte. Mais luinmème, étonné d'une fuite si prompte, Ptur combien de serments dont je n*ai pu douter, Vient-il de me convaincre, et de nous arrêter.' Il presse cet hymen qu'on prétend qu'il diffère. Et vous cherche, brûlant d'amour et de colère : Prêt d'imposer silence à ce bruit imposteur, Achille en veut connaître et confondre l'auteur. Bannissez ces soupçons qui troubloieut notre joio.
AGAMEMNOH.
Madame, c'est assez : je consens qu'on le croie. Je reconnois l'erreur qui nous avoit séduits, Et ressens votre joie autant que je le puis. Vous voulez que Calchsis l'unisse à ma famille : Vous pouvez à l'autel envoyer votre fille ; Je l'attends ^ Mais, avant que de passer plus loin, Tai voulu vous parler un moment sans témoin. Vous voyez en quels lieux vous l'avez amenée : Tout y ressent la guerre, et non iK>int Thyménre. Ijc tumulte d'un camp, soldats et matelots. Un autel hérissé de dards, de javelots, Tout ce spectacle enfin, pompe digne d'Achille, Pour attirer vos yeux n'est point assez tranquille ;
1 Je l'attends a quelque chose de cruel dans la bouche d'Agamcmnon. Oh Vattend seroit plus générique, et formeroit un gens moin» dur et moins révoltant. (L. B )
Et les Grecs y verroient Tépouse de leur roi Dans un état indigne et de vous et de moi. M'en croirez-vous? laissez, de vos femmes suivie, A cet tiymen, sans vous, marcher Ipbigénie^
CLTTEMNESTRE.
Qui ? moi! que, remettant ma fille en d'autres bras<,
» Le fond de cette scène est emprunté d'Euripide, c'est-à-dire seulement l'idée d'écarter Clytemnestre ; Racine s'est bien gardé d'emprunter les moyens employés par le poëte grec. Il en a trouvé un qui est excellent, qui est pris dans les mœurs antiques, très sévères, comme on sait, sur tout ce qui concernoit la* décence et la dignité du sexe : et quels détails ce moyeib lui a fournis ! Quels vers ! Quelle sublime poésie !
Un autel hérissé de dards, de javelots,
Tout ce spectacle enfin, pompe digne d'Achille, etc.
Pompe digne d* Achille est admirable, et ici Racine est au-dessus d'Euripide par le génie autant que par l'art. ( L.)
« Voici le passage d'Euripide :
Agamemnon. — Savez-vous maintenant ce que j'attends de vous! Ètes-vous disposée à m'obéirt
Clytemnestre. — Pouvez-vous douter de mon obéissance! N'y suis-je pas accoutumée!
Agamemnon, — Dans ce lieu où se trouve l'époux, nous ferons...
Clytemnestre, l'interrompant. -~ (^e ferez-vousl Quoi! préten- (iriez-vous sans moi remplir un ofiBce qui n'appartient qu'à une mère !
Agamemnon. — Nous célébrerons le mariage à la face de tous les Grecs.
Clytemnestre. — Et pendant cette cérémonie, où serai-je donc, moi!
Agamemnon. — Retournez à Argos : votre famille réclame votre présence et vos soins.
Clytemnestre. — Comment! Que j'abandonne ma fille! Eh! qui })ortera le flambeau de l' hymen t
Agamemnon. — Cest moi qui présenterai la torche sacrée.
Clytemnestre. — L'usage ne le permet pas; et vous jugez vousmême ces fonctions peu convenables à un homme.
Agamemnon. — Mais est-il plus convenable à une femme de se mêler parmi les soldats, de paroître au milieu d'une armée 1
Clytemnestre. — Il est beau pour une mère d'accompagner sa fille aux autels de l'hymen.
Agamemnon. — Oui, mais il n'est pas beau que ses autres filles restent seules.