ACTE rV', SCENE IV. 2<r
Et baissez devant moi vos yeux mal assurés :
Quel trouble ! Mais tout pleure, et la fille et la mèrt>.
Ah ! malbeureux Arcas, tu m'as trahi * !
1PHIGE51E.
Mou père, Cessez de vous troubler, vous n'ôtes point trahi : Quand vous commanderez, vous serez obéi. Ma vie est votre bien ; vous voulez lu reprendre : Vos ordres saus détours pouvoient se faire entcndr*». D'un œil aussi content, d'un carur aussi soumis Que j'acceptois l'époux que vous m'aviez promis, Je saurai, s'il le faut, victime obéissante. Tendre au fer de Calchas une této innocente; Et, respectant le coup par vous-même ordonné -, Vous rendre lout le sang que vous m'avez donné. Si pourtant ce respect, si cette obéissance
1 Agamemnon. — Quoi! vous pleurez, ma fille ! Vos yeux sont tris^ tement baissés vers la terre ! Vous voilez votre visage !
IPHIGÉNIB. — Hélas! dans l'aMme de maux où je suis plongée, quelles seront mes premières plaintes! Par où commencer, et comment finir!
Agamemnon. — Que vois-je! Vous m'offrez toutes les deux le même trouble, la même consternation I
Cl\temnestre. — Mon époux permet-il que je l'interroge!
Agamemnon. — Parlez : je suis disposé à vous répondre.
Clytbmnestre. — Hé bien, on dit que vous allez égorger votre fille et la mienne. Dois-je le croire! (Acte V, se. m.) (G.)
î Cette admirable résignation étoit inconnue des temps qu'on nomme héroïques. Ulphigénie d'Euripide parle d'une manière bien différente; elle s'écrie : « Ah 1 ne m'arrachez pas la vie que je com- « mence à peine à goûter. C'est le premier des biens... La mort la plus M glorieuse ne vaut pas la vie la plus méprisable. » Telle est notre délicatesse qu'Iphigénie, dans le siècle de Racine, en exprimant de pareils sentiments, eût détruit l'intérêt qu'inspire sa situation. Obligé de se conformer à nos mœurs pour être entendu patiemment, le poëte a su embellir la victime d'une résignation vraiment religieuse, qui semble n'être que la soumission aux volontés d'un père : ainsi, pour ne pas blesser les mœurs antiques, il est rentré dans la peinture des sentiments les plus sublimes de la piété filiale. Ce nouveau genre de beautés est dû évidemment à l'infiuence de notre morale religieuse. On en retrouve l'empreinte dans tous les ouvrages de Racine ; mais cette scène est un des exemples les plus dignes à'tXt* tcmwç^\^u.
264 1PHI6ÉNIE.
Parait digne à vos yeux d'une autre récompense; Si d'une mère en pleurs vous plaigftez les ennuis, rose vous dire ici qu'en l'état où je suis, Peut-être assez d'honneurs environnoient ma vie Pour ne pas souhaiter qu'elle me fût ravie. Ni qu'en me l'arrachant, un sévère destin. Si près de ma naissance, en eût marqué la fin. Fille d'Agamemnon, c'est moi qui, la première, Seigneur, vous appelai de ce doux nom de père ^ ;
I Cette idée si touchante a pti être inspirée à Racine par le passage suivant de Lucrèce :
« Muta mctUf terram genibos summissa petebat ; « Nec misera prodesse in tali tempore quibat, « Quod patrio princeps donarat nomine regem. » {Lucy lib. I.)
u Soumise et muette d'effroi, de ses genoux elle presse la terre ; que lui servit dans ce moment cruel d*avoir la première flatté le roi des rois du nom de pèret» (Traduction de M. de Pongerville.)
II y a dans cette scène plusieurs imitations d'Euripide. Mais Racine conserve à Iphigénie l'espèce de naïveté qui sied à une jeune fille, en y joignant toujours la dignité d'une princesse, et tout le sérieux inséparable d'une grande douleur. La naïveté qu'il lui donne diaprés Euripide n'est donc pas celle d'Euripide. II ne lui fait pas redire les propos de son enfance, mais il la fait parler selon son âge, dans des vers tels que ceux-ci :
Hélai I avec plaisir je me faisois conter
Tons les nom» des pays cpie vous allez dompter.
Voilà le naïf. Il ajoute tout de suite :
Et déjà d'Ilîon présageant la conquête , D'un triomphe si beau je préparois la fête.
Voilà le noble ; et tout de suite après il rentre dans la situation :
Je ne m'attendois pas que, pour le commencer. Mon sang fût le premier que vous dussiez verser.
Voilà le pathétique ; et c'est de toutes c^ nuances que se composent la vérité de la nature et la convenance de Tart. Cette réunion, qui, dans l'ancienne tragédie, n'a été bien connue que de Sophocle, n'a été
/>er/ectionnée que dans la nôtre, et cet art va sans doute beaucoup plus
loin que celai d'Euripide. (L.^