SCÈNE II
ACHILLE, IPHI6ÉNIE.
ACHILLE
Venez, madame, suivez-moi :
Ne craiguez ni les cris ni la foule impuissante D'un peuple qui se presse autour de cette tente. Paraissez; et bientôt, sans attendre mes coups. Ces flots tumultueux, s'ouvriront devant vous. Patrocle et quelques chefs qui marchent à ma suite, De mes Thessaliens vous amènent Télite : Tout le reste, assemblé près de mon étendard S Vous offre de ses rangs Tinvincible rempart. A vos persécuteurs opposons cet asile : Qu'ils viennent vous chercher sous les tentes d'Achille *. Quoi ! madame ! est-ce ainsi que vous me secondez ? Ce n'est que par des pleurs que vous me répondez î Vous fiez-vous encore à de si foibles armes? H&tons-nous : votre père a déjà vu vos larmes.
Je le sais bien, seigneur : aussi tout mon espoir N'est plus qu'au coup mortel que je vais recevoir 3.
ACHILLE
Vous, mourir ? Ah ! cessez de tenir ce langage. Songez-vous quel serment vous et moi nous engage?
1 Suivant la remarque d'un commentateur, il y a ici une faute du co8tume.«Les Grecs des temps héroïques ne connoissoient pas l'étendard»
< Cette scène, pleine d'intérêt et de chaleur, est entièrement de Racine, qbi, heureusement pour nous, a conçu son Achille comme Homère ; et son rôle finira dans cette scène par un orage de fureur épouvantable, comme celui de Clytemnestre dans la grande scène de l'acto précédent. C'est l'accent que dévoient avoir Tamour et la nature combattant, contre les dieux, et leur disputant une victime. Mais quelle force de sentiment et de diction ne falloit-il pas pour le saisir ! ( L.)
8 Au coup, pour daru le coup : il faut accotdei aLWK^o«Xs& t«^\Cot\tég favorables à la précision et À la rapidité à\i aVjXe. \C3.\
282 IPHI6ÉNIE.
Songez-vous, pour trancher dMnutiles discours. Que le bonheur d'Achille est fondé sur vos jours?
1^ ciel n'a point aux jours de cette infortunée * Attaché le bonheur de votre destinée.
Notre amour nous trompoit; et les arrêts du sort Veulent que ce bonheur soit un fruit de ma mort. Songez, seigneur, songez à ces moissons de gloire Qu'à vos vaillantes mains présente la victoire : Ce champ si glorieux où vous aspirez tous,* Si mon sang ne Tarrose, est stérile pour vous. Telle est la loi des dieux à mon père dictée. En vain, sourd à Calchas, il Tavoit rejetée : Par la bouche des Grecs contre moi conjurés Leurs ordres éternels se sont trop déclarés. Partez ; à vos honneurs j'apporte trop d'obstacles ; Vous-même dégagez la foi de vos oracles; Signalez ce héros à la Grèce promis; Tournez votre douleur contre ses ennemis. I>éja Priam pâlit ; déjà Troie en alarmes Redoute mon bûcher, et frémit de vos larmes. Allez; et, dans ses murs, vides de citoyens. Faites pleurer ma mort aux veuves des Troyens. Je meurs dans cet espoir, satisfaite et tranquille. Si je n'ai pas vécu la compagne d'Achille, J'esi)ère que du moins un heureux avenir A vos faits immortels joindra mon souvenir; Et qu'un jour mon trépas, source de votre gloire, Ouvrira le récit d'une si belle histoire. Adieu prince ; vivez, digne race des dieux.
ACHILLE
Non, je ne reçois point vos funestes adieux. En vain, par ce discours, votre cruelle adresse Veut servir votre père, et tromper ma tendresse.
1 Les scènes d'Achille avec Iphigénie offrent d'un côté les transports de l'enthoasiasmé et d'une aveugle fureur, de l'autre la vertu héroïque d'une jeune fille de quinze ans : tout son discours est un modèle d'élégance et de sensibilité : notre langue et notre poésie n'ont rien de plus enchanteur dans le pathétique doux et tendre. (G.)