I.'œil farouche, l'air sombre, et le poil hérissé
Terrible, et plein du dieu qui l'agitoit sans doute :
« Vous, Achille, a-t-il dit, et vous, Grecs, qu'on m'écoule.
« Le dieu qui maintenant vous parle par ma voix
(( M'explique son oracle, et m'instruit de son choix.
{< Un autre sang d'Hélène, une autre Iphigénic
« Sur ce bord immolée y doit laisser sa vie.
« Thésée avec Hélène uni secrètement
« Fit succéder l'hymen à son enlèvement :
<( Une fille en sortit, que sa mère a celée;
« Du nom d'Iphigénie elle fut appelée.
(( Je vis moi-même alors ce fruit de leurs amours :
« D'un sinistre avenir je menaçai ses jours.
ii(«n ancienne énergie. Racine l'a employé cinq fois dans V/y/i/^en/é, et remploi n'en a pas toujours été heureux.
1 Voilà le dernier coup de pinceau qui achève ce beau tableau de l'Achille françois modelé sur l'Achille grec. Homère et Corneille n'ont rien de plus grand que ces trois vers pour la pensée et l'expression. (L.)
î Sans la réunion de ces traits, l'oeil farouche, Vair sombre, et ce mot pittoresque, hérissé, qui finit le vers, le mot poil, désagréable en vers, n'auroit pu passer : il passe ici, comme faisant partie d'un tableau d'effroi. (L.)
« Sous UQ nom empninté sa noire destinée
« El ses propres fureurs ici Tont amenée.
t< Elle me voit, m'entend, elle est devant vos yeux :
i* El c'est elle, en un mot, que demandent les dieux. »
Ainsi parle Galchas. Tout le camp immobile
I/écoute avec frayeur, et regarde Ériphile.
Elle étoit à Tautel ; et peut-être en son cœur
Du fatal sacrifice accusoit la lenteur.
Elle-même tantôt, d*une course subite,
Étoit venue aux Grecs annoncer votre fuite.
On admire en secret sa naissance et son sort.
Mais puisque Troie enfin est le prix de sa mort,
L'armée à baute voix se déclare contre elle,
Et prononce à Galchas sa sentence mortelle.
Déjà pour la saisir Galchas lève le bras :
« Arrête, a-t-elle dit, et ne m'approche pas '.
« Le sang de ces héros dont tu me fais descendre
<( Sans tes profanes mains saura bien se répandre. »
Furieuse, elle vole, et, sur Tautel prochain,
Prend le sacré couteau, le plonge dans son sein.
A peine son sang coule et fait rougir la terre,
Les dieux font sur Tautel entendre le tonnerre ;
Les vents agitent Tair d'heureux frémissements *,
Et la mer leur répond par des mugissements ;
La rive au loin gémit blanchissante d'écume :
La flamme du bûcher d'elle-même s'allume ;
Le ciel brille d'éclairs, s'entr'ouvre, et parmi nous
1 Le caractère fier, énergique d'Ériphile se soutient jusqu'à la fin. Ce trait est imité du récit de la mort de Polixène, dans YHécube d'Euripide, act. III, se. i ; la jeune princesse dit à ceux qui vouloient s'approcher pour la saisir : « O Grecs, destructeurs de ma patrie, je « meurs volontairement ; que personne ne porte sur moi une main pro- '( fane, je saurai tendre courageusement la tête. » (G.)
« Racine prodigue, dans ce récit, les trésors de la poésie épique. Il faut remarquer surtout :
Les venu agitent l'air d'heureux frémissements... La rive au loin gémit, blanchissante d'écume.
Vers très haAnonieux, très pittoresques, et d'une facture antique. (O.)