ACTE V, SCENE VI. 2K
Jette une sainte horreur qui nous rassure tous K Le soldat, étonné, dit que dans une nue Jusque sur le bûcher Diane est descendue; Et croit que, s'élevant au travers de ses feux. Elle portoit au ciel notre encens et nos vœux. Tout s'empresse, tout part. La seule Iphigénie Dans ce commun bonheur pleure son ennemie *. Des mains d'Agamemnon venez la recevoir; Venez : Achille et lui, brûlant de vous revoir, Madame, et désormais, tous deux d'intelligence, Sont prêts à confirmer leur auguste alliance.
CLTTEMNBSTRE.
Par quel prix, quel encens, ô ciel, puis-je jamais Rt^compenser Achille, et payer tes bienfaits > !
1 Cette sainte horreur qui rassure est Pexpression singulièrement heureuse d*un sentiment religieux, et semble n'avoir pu être trouvée que par un poëte aussi chrétien que Racine. (L.)
* Dernier trait du plus aimable et du plus intéressant caractère dtjeune princesse qu'on ait jamais mis au théâtre, sans en excepter Zaïre, tracé sur son modèle, mais qui lui est bien inférieure. Ce récit d'Ulysse est d'autant plus beau, qu'il finit un acte plein d'art et d'intérêt, et forme le plus heureux dénouement. (G.)
3 Voltaire a écrit que s'il falloit donner le prix de la tragédie, il seroit difficile de le refuser à Iphigénie en Aulide. Il y trouve tous les genres de beautés : l'intérêt du sujet, la force des situations, la va* riété et la vérité des caractères ; le pathétique violent dans Clytemnestre, le pathétique doux dans Iphigénie, les combats de la nature et du rang suprême dans Agamemnon, et enfin le plan le plus irréprochable et la contexture dramatique la plus parfaite ; l'incertitude, la crainte, l'espérance, la pitié, la terreur, étant soutenues, graduées, et variées, sans un seul moment de relâche, depuis le premier vers jusqu'à la dernière scène. Il ne dit rien du style : c'est celui de Racine dans toute sa perfection. Il ne mêle aucun reproche à ses louanges. S'il eût trouvé l'épisode d'Eriphile répréhensible, sans doute il en auroit fait inention : son silence sur cet objet important doit faire penser qu'il n'étoit pas de l'avis des censeurs de ce rôle, et qu'il n'a pas même cru leur opinion assez appuyée pour y faire attention. Racine s'estimoit très heureux d'avoir trouvé cette fable d'Eriphile, d'une autre Iphigénie, dans des traditions anciennes ; il a su la lier à son si^et si essentiellement, que l'unité n'en parott jamais rompue ; en un mot, elle est parfaite, et conforme aux principes de l'art. L'invention de ce rôle me parott , ainsi que l'exécution, un trait de génie, puisque ref épisode
nécessaire, non-seulement ne distrait pas un moment du danger d'Ipliif(énie, mais en fait même une partie essentielle, et fournit d'ailleurs à lin chef-d'œuvre un dénouement aussi heureux dans toutes ses parties que le restp de la pièce. (L.)
FIN D'II'HIGÉNIE.
PHEDRE
TRAGÉDIE
Voici encore une tragédie dont le sujet est pris d'Euripide. Quoique j'aie suivi une route un peu différente de celle de cet auteur pour la conduite de Taction, je n'ai pas laissé d'enrichii' ma pièce de tout ce qui m'a paru le plus éclatant dans la sienne. Quand* je ne lui devrois que la seule idée du caractère de Phèdre, je pourrois dire que je lui dois ce que j'ai peut-être mis de plus raisonnable sur le théâtre'. Je ne suis point étonné que ce caractère ait eu un succès si heureux du temps d'Euripide, et qu'il ait encore si bien réussi dans notre siècle, puisqu'il a toutes les qualités qu'Aristote demande dans le héros de la tragédie, et qui sont propres à exciter la compassion et la terreur. En effet, Phèdre n'est ni tout à fait coupable, ni tout à fait innocente : elle est engagée, par sa destinée et par la colère des dieux , dans une passion illégitime dont elle a horreur toute la première : elle fait tous ses efforts pour la surmonter : elle aime mieux se laisser mourir que de la déclarer à personne; et lorsqu'elle est forcée de la découvrir,
• Raisonnable est une expression bien modeste. Le caractt^'e de Phèdre est un chef-d'œuvre du génie tragique ; mais Racine a raison de dire qu'il n'a pris dans Euripide que l'idée du caractère de Phèdre. Dans le poëte grec, Phèdre a bien plus de réserve et de pudeur; elle ne s'abandonne point aveuglément à sa passion. (G.)
elle en parle avec une confusion qui fait bien voir que son crime est plutôt une punition des dieux qu'un mouvement de sa volonté.
J'ai même pris soin de la rendre un peu moins odieuse qu'elle n'est dans les tragédies des anciens, où elle se résout d'elle-même à accuser Hippolyte. J'ai cru que la calomnie avoit quelque chose de trop ' bas et de trop noir pour la mettre dans la bouche d'une princesse qui a d'ailleurs des sentiments si nobles et si vertueux. Cette bassesse m'a paru plus convenable à une nourrice, qui pouvoit avoir des incHnations plus serviles, et qui néanmoins n'entreprend cette fausse accusation que pour sauver la vie et l'honneur de sa maîtresse. Phèdre n'y donne les niains que parcequ'elle est dans une agitation d'esprit qui la met hors d'elle-même ; et elle vient un moment après dans le dessein de justifier l'innocence, et de déclarer la vérité.
Hippolyte est accusé, dans Euripide et dans Sénèque, d'avoir en effet violé sa belle-mère : 'ohn corpus tulit^. Mais il n'est ici accusé que d'en avoir eu le dessein. J'ai voulu épargner à Thésée une confusion qui l'auroit pu rendre moins agréable aux spectateurs.
Pour ce qui est du personnage d'Hippolyte, j'avois remarqué dans les anciens qu'on reprochoit à Euripide de l'avoir représenté comme un philosophe exempt de toute imperfection : ce qui faisoit que la mort de ce jeune prince causoit beaucoup plus d'in-
' Acte III. se. II.
PRÉFACE. 29î>
di'gnation que de pitié. J'ai cru lui devoir donner quelque foiblesse qui le rendroit un peu coupable envers son père, sans pourtant lui rien ôter de cette grandeur d'amie avec laquelle il épargne Thonneur de Phèdre, et se laisse opprimer sans Taccuser. J'appelle foiblesse la passion qu'il ressent malgré lui pour Aricie , qui est la fille et la sœur des ennemis mortels de son père.
Cette Aricie n'est point un personnage de mon invention. Virgile dit qu'Hippolytc l'épousa, et en eut un fils, après qu'Esculape l'eut ressuscité *. Et j'ai lu encore dans quelques auteurs qu'Hippolyte avoit épousé et emmené en Italie une jeune Athénienne de grande naissance, qui s'appeloit Aricie, et qui avoit donné son nom à une petite ville d'Italie.
Je rapporte ces autorités, parceque je me suis très scrupuleusement attaché à suivre la Fable. J'ai même suivi l'histoire de Thésée, telle qu'elle est dans Plutarque. C'est dans cet historien que j'ai trouvé que ce qui avoit donné occasion de croire que Thésée fût descendu dans les enfers pour enlever Proserpine, étoit un voyage que ce prince avoit fait en Épire vers la source de l'Achéron, chez un roi dont Pirithoûs vouloit enlever la femme, et qui arrêta Thésée prisonnier, après avoir fait mourir Pirithoûs. Ainsi j'ai tâché de conserver la vraisemblance de l'histoire, sans rien perdre des ornements de la Fable, qui fournit extrêmement à la poésie ; et le bruit de la mort de Thésée, fondé sur ce voyage fabuleux, donne lieu à Phè-
r»0() PRÉFACE.
(Ire de faire une déclaration d'amour qui devient une des principales causes de son malheur, et qu'elle n'auroit jamais osé faire tant qu'elle auroit cru que son mari étoit vivant.
Au reste, je n'ose encore assurer que cette pièce soit en effet la meilleure de mes tragédies. Je laisse et aux lecteurs et au temps à décider de son véritable [irix. Ce que je puis assurer, c'est que je n'en ai point fait où la vertu soit plus mise en jour que dans celleci : les moindres fautes y sont sévèrement punies : la seule pensée du crime y est regardée avec autant d'horreur que le crime môme ; les foiblesses de l'amour y passent pour de vraies foiblesses ; les passions n'y sont présentées aux yeux que pour montrer tout le désordre dont elles sont cause ; et le vice y est peint partout avec des couleurs qui en font connaître et haïr la difformité. C'est là proprement le but que tout homme qui travaille pour le public doit se proposer; et c'est ce que les premiers poètes tragiques avoient en vue sur toute chose. Leur théâtre étoit une école où la vertu n'étoit pas moins bien enseignée (jue dans les écoles des philosophes. Aussi Aristote a bien voulu donner des règles du poème dramatique ; et Socrate, le plus sage des philosophes, ne dédaignoit pas de mettre la main aux tragédies d'Euripide. !l seroit à souhaiter que nos ouvrages fussent aussi solides et aussi pleins d'utiles instructions que ceux de ces poètes. Ce seroit peut-être un moyen de réconcilier la tragédie avec quantité de personnes célèbres par leur piété et par leur doctrine, qui l'ont condam# née dans ces derniers temj«f^t^^vù eu ^w^evoveut sans
doute plus favorablement, si les auteurs songeoient autant à instruire leurs spectateurs qu'à les divertir, et s'ils suivoient en cela la véritable intention de la tragédie.
PERSONNAGES
THÉSÉE, fils d'Egée, roi d'Athène?.
PHÈDRE, femme de Thésée, fille de Minos et de Pasiphaé.
HIPPOLYTE, fils de Thésée et d'Antiope, reine des Ama-
zooes.
ARICIE , princesse du sang royal d* Athènes. THÉRAMÈNE, gouverneur d'Hippolyte.
OENONE , nourrice et confidente de Phèdre. ISMËNE, confidente d'Aricie.
PANOPE, femme de la suite de Phèdre.