ACTE II, SCENE f. yj
AMCIB. *
Et tu crois que, pour moi plus humain que sou père, Uippolyte rendra ma chaîne plus légère; Qu'il plaindra mes malheurs?
ISMÈNE
Madame, je le croi.
ARICIE
LMnsensible Hippolyte est-il connu de toi ?
Sur quel frivole espoir penses-tu qu'il me plaigne.
Et respecte en moi seule un sexe qu'il dédaigne?
Tu v<fts depuis quel temps il éTite nos pas.
Et cherche tous les lieux où nous ne sommes pas.
ISMÉNE.
Je sais de ses froideurs tout ce que Ton récite; Mais j'ai vu près de vous ce superbe Hippolyte; Et même, en le voyant, le bruit de sa fierté A redoublé pour lui ma curiosité.
Sa présence à ce bruit n'a point paru répondre * : Dès vos premiers regards je l'ai vu se confondre; Ses yeux, qui vainement vouloient nous éviter, Déjà pleins de langueur, ne pouvoient vous quitter. Le nom d'amant peutr-étre offense son courage ; Mais il en a les yeux, s'il n'en a le langage *.
ARICIE
Que mon coeur, chère Ismène, écoute avidement Un discours qui peut-être a peu de fondement!
1 Une présence qui répond au bruit; cela n'est pas assez nettement exprimé. Ismène veut dire que l'extériear et la contenance d'Hippotyte démentoient sa renommée. (G.)
t Au premier examen, ces. quatre vers, où la confidente se plaît à peindre' la langueur des yeux d'Hippolyte, semblent mal s'accorder avec la rudesse et les mœurs sauvages du fils de Thésée. Un conunentateur en a même fait Ta remarque. Mais conmient n'a^t-il pas vu qu'Hippoljrte est déjà amoureux lorsque la confidente le peint ainsi ! Cette passion, qui peut échapper aux hommes les plus exercés, n'échappe jamais aux regards d'une femme. Voilà ce que le cœur de Racine lui avoit appris, lorsqu'il mettoit ce langage dans la bouche d'Isméne. Il faut, avant d'accuser ce poëte, approfondir ses pensées ; et le plus souvent on découvrira une beauté où l'on avoit cru trouver une faute.
r»28 PHEDRE.
O toi qui me connais, te sembloit-il croyable, Que le triste jouet d'an sort impitoyable, Un cœur toujours nourri d'amertume et de pleurs, Dût connaître l'amour et ses folles douleurs? Reste du sang d'un roi uoble fils de la terre, Je suis seule échappée aux fureurs de la guerre : J'ai perdu, dans la fleur de leur jeune saison, Six fr(>res... Quel espoir d'une illustre maison * î Le fer moissonna tout; et la terre humectée But à regret le sang des neveux d'Érechthée *. Tu sais, depuis leur mort, quelle sévère loi Défend à tous les Grecs de soupirer pour moi : On craint que^e la sœur les flammes téméraires Ne raniment un jour la cendre de ses frères. Mais tu sais bien aussi de quel œil dédaigneux . Je regardois ce soin d'un vainqueur soupçonneux : Tu sais que, de tout temps à Tamour opposée, Je rendois souvent grâce à l'injuste Thésée, Dont rheureuse rigueur secondoit mes mépris. Mes yeux alors, mes yeux n'avoient pas vu son lils. Non que, par les yeux seuls lâchement enchantée. J'aime en lui sa beauté, sa grâce tant vantée. Présents dont la nature a voulu l'honorer. Qu'il méprise lui-même, et qu'il semble ignorer : J'aime, je prise en lui de plus nobles richesses. Les vertus de son père, et non point les foiblesses ; J'aime, je l'avouerai, cet orgueil généreux Qui jamais n'a fléchi sous le joug amoureux. Phèdre en vain s'honoroit des soupirs de Thésée : Pour moi, je suis plus hère, et fuis la gloire aisée
ï Plutarque en compte jusqu'à cinquante. ( Vie de Thésée.) * L'expression la terre but le sang est prise d'Eschyle, dans les Sept ckefs devant Thèbes, act. IV, se. I. Racine ^oute que la terre
But à regret le sang d'Érechthée.
C'est que ce roi étoit fi's de la terre. (L. B.) — On a remarqué avec justesse que, la' terre étant personnifiée par l'action de boire à regret, une épithète applicable aux personne» eût été préférable à celle d'Anmeetée.