‹ Œuvres dramatiques, avec les notes de tous les commentateurs, publ. par m. Aimé-MartinChapitre 214 sur 397 · ARICIE, ISMÈNE · texte numérisé non relu

ARICIE, ISMÈNE

ARICIE

Hippolyte demande à me voir en ce lieu? Hippolyte me cherche, et veut me dire adieu ? Ismène, dis-tu vrai? N'es-tu point abusée?

ISMÈNE

Cest le premier effet de la mort de Thésée. Préparez-vous; madame, à voir de tous côtés Voler vers vous les cœurs par Thésée écartés. Aricie, à la fin, de son sort est maîtresse. Et bientôt à ses pieds verra toute la Grèce.

ARICIE

Ce n'est donc point, Ismène, un bruit mal aflermi.^?

1 On ne peut nier que cette scène et la suivante, quoique soutenues, autant qu'il est possible, par le mérite du style, ne soient nécessairement froides après la scène de Phèdre : la disproportion est sensible. Elles sont de plus étrangères au sujet établi jusqu'ici : c'est là l'inconvénient réel de cet épisode, et c'est pour cela qu'il n'est pas irrépréhensible comme celui d'Ériphile. Dans la suite de la pièce, ce défaut me parott non-tseulement effacé, mais bien pleinement racheté par les beautés qu'il produit. Ainsi, dans le quatrième acte, cet amour influe puissamment et sur l'action et sur l'intérêt : c'est cet amour découvert pour la première fois à Phèdre qui fait rentrer dans son cœur la vérité prête à en sortir, la frappe d'une douleur non encore éprouvée, et la livre au dernier désespoir ; et de là une des situations les plus violentes et une des plus éloquentes scènes qui aient signalé le génie tragique. (L.) — Lope de-Yéga, poète espagnol du seizième siècle, est auteur d'une pièce intitulée el Perseguido, qui a plus d'un rapport avec Phèdre. Il est probable que Racine la connoissoit, puisqu'il avoit, ainsi que Corneille, cultivé la littérature castillane. Cette pièce a pu lui fournir l'idée du rôle d'Âricie, que les anciens n'avoient pi^s indiqué.

* Le mot bruit, pris dans le sens de Racine, a quelque chose de plus

r>2f> PHEDRE.

Je cesse d'éti'e esclave, et n'ai plus d*ennoini ?

ISMBNE.

Non, madame, les dieax ne voas sont plus contraires Et Thésée a rejoint les mânes de vos frèi-es.

ARICIE

Dit-on quelle aventure a terminé sos jours ?

ISMÈNE

On sème de sa mort dMucroyables discours. On dit que, ravisseur d^une amante nouvelle, Les flots ont englouti cet époux infidèle. On dit même, et ce bruit est partout répandu. Qu'avec Pirithoûs aux enfers descendu, Il a vu le Cocyle et les rivages sombres. Et s'est montré vivant aux infernales ombres ; Mais qu'il n'a pu sortir de ce triste séjour. Et repasser les bords qu'on passe sans retour * *?

ARICIE

Croirai-je qu'un mortel, avant sa dernière heure, Peut pénétrer des morts la profonde demeure? Quel charme Tattiroit sur ces bords redoutés ?

ISMÈNE

Thésée est mort, madame, et vous seule en doutez : Athènes en gémit; Trézène en est instruite. Et déjà pour son roi reconnolt Hippolyte; Phèdre, dans ce palais, tremblante pour son fils, De ses amis troublés demande les avis.

vague que nouvelle; et, comme on dit une nouifelle mal /ondée, on pest dire par analogie un bruit mal fondé, c'est-à-dire un bruit dénué de fondement, dénué de vraisemblance; msds le -moi fondé a ici une signification qu'on ne peut donner au mot affermi ; car, en supposant qu'il pût se joindre au mot bruit^ il ne pourrolt exprimer la consistance de la nouvelle dans les esprits. Ainsi, un bruit mal affermi pourroit être très bien fondé, comme un bruit mal fondé pourroit être fort bien affermi. On peut donc dire'que le bruit de la mort de Thésée n'étoitpas mal affermi, puisque tout le monde croyoit à cette mort; mais il étoit mal fondé, puisque Thésée vivoit encore. Les commentateurs n'ont donné aucune raison contre 'l'emploi de cette expression ; mais tous se sont accordés à la blâmer.

1 II étoit impossible de mieux rendre Vonrfe irrepassable de Virgile : ripam irremeabilis undœ.

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