SCÈNE VIL
ASSUERUS, ESTHER, ÉLISE, THAMAR, partie du chobur.
( Esthcr entre s'appuyant sur Elise ; quatre Israélites soutiennent sa robe.)
ASSUERUS
Saus mon ordre on porte ici ses pas!
Quel mortel insolent vient chercher le trépas? Gardes... C'est vous, Esther? Quoi! sans être attendue?
ESTHER
Mes filles, soutenez votre reine éperdue : Je me meurs.
(Elle tombe évanouie.
ASSUÉRUS
Dieux puissants ! quelle étrange pâleur De son teint tout à coup efface la couleur! Esther, que craignez-vous ? Suis-je pas votre frère * ? Est-ce pour vous qu'est fait un ordre si sévère? Vivez : le sceptre d'or que vous tend cette main. Pour vous de ma clémence est un gage certain.
ESTHER
Quelle voix salutaire ordonne que je vive, Et rappelle en mou sein mon amc fugitive?
ASSUÉRUS
Ne connaissez-vous pas la voix de votre époux ? Encore un coup, vivez, et revenez à vous.
ESTHER
Seigneur, je n'ai jamais contemplé qu'avec crainte *
* SuiS'je pas pour ne suis-je pas ; nous avons déjà remarqué cette licence. « Qu'avez-vous, Esther î je suis votre frère; n'ayez aucune crainte , vous ne mourrez point : car cette loi n'a pas été faite pour vous, mais pour tous les autres. Approchez-vous donc, et touchez mon sceptre. » {Esih., ch. xv, vers. 12, 13, 14.)
î M Esther lui répondit : Seigneur, vous m'avez paru coname un ange de Dieu, et mon cœur a été troublé par la crainte de votre gloire. »» Bsth., ch. XV, vers. 16.)
ii4 ESTUER.
L*auguste majesté sur votre frout empreinte; Jugez combien ce front irrité contre moi Dans mou ame troublée a dû jeter d'effroi : Sur ce trône sacré qu'environne la foudre J*ai cm vous voir tout prêt à me réduire en poudre. Hélas ! sans frissonner, quel cœur audacieux Soutiendroit les éclairs qui partoient de vos yeux ? Ainsi du Dieu vivant la colère étincelle K..
ASSUÉRUS
O soleil! 6 flambeau de lumière immortelle! Je me trouble moi-même; et sans frémissement Je ne puis voir sa peine et son saisissement. Calmez, reine, calmez la frayeur qui vous presse. Du cœur d'Assuérus souveraine maîtresse, Éprouvez seulement son ardente amitié.
Faut-il de mes États vous donner la moitié * ?
ESTHER
Eh ! se peut-il qu'un roi craint de la terre entière. Devant qui tout fléchit et baise la poussière. Jette sur son esclave un regard si serein, Et m'offre sur son cœur un pouvoir souverain?
ASSUÉRUS
Croyez-moi, chère Esther, ce sceptre, cet empire.
Et ces profonds respects que la terreur inspire,
A leur pompeux éclat mêlent peu de douceur.
Et fatiguent souvent leur triste possesseur.
Je ne trouve qu'en vous je ne sais quelle grâce
Qui me charme toujours et jamais ne me lasse.
De l'aimable vertu doux et puissants attraits!
Tout respire en Esther l'innocence et la paix.
Du chagrin le plus noir elle écarte les ombres.
Et fait des jours sereins de mes jours les plus sombres;
1 La colère étincelle : expression hardie et poétique, dont Racine a pu trouver l'idée dans Virgile: ignescunt.ira [JEneid., lib. IX, V. 66.) ; mais qui , bien des siècles avant Virgile, avoit été consacrée par l'usage qu'en fait l'Écriture. Exardescet, sicui ignis^ ira tua. (Ps. Lxxxviii, vers. 45.) (G.)
s u Et le roi lui dit : Que voulez-vous, reine Esther! Que demandez-vous 1 Quand vous me demanderiez la moitié de mon royaume, je vous la donnerois. » [Esth,, ch. v, vers. 3.)