ACTE II, SCENE VII
Que dis-je? sur ce trône assis auprès de vous, Des astres enuemis j'en crains moins le courroux i, Et crois que votre front prête à mon diadème
1 Cette expression d'astres ennemis^ si belle, si poétique par ellemême, a de plus le mérite de la convenance dans la bouche d'un prince qui adoroit le soleil et les astres, et qui croyoit à Tastrologie. On est surpris de voir dans cette pièce cette manière toute nouvelle de parler d'amour, que le poëte qu'on a surnommé le tendre met dans la bouche d'un de ces rois si fiers qui regardoient tous les mortels comme leurs esclaves. Assuérus ne parle à cette Esther, qui l'a charmé, qu'avec un respect mêlé d'admiration. Elle étoit jeune et belle : Pulckra nimis^ et décora fade {Esth.y ch. ii, vers. 7.); et cependant il ne lui parle Jamais de sa beauté. Quand Néron parle à Junie, il lui dit :
Ces trésors dont le ciel toulut vous embellir, elc.
Assuérus ne parott pas songer à ces trésors, mais à des qualités plus estimables :
Je ne trouve qu'en tous je ne sais quelle grâce Qui me charme toujours, et jamais ne me lasse. De l'aimable verta doux et puissants attraits !
Lorsqu'il est à table avec elle, il lui dit encore :
Oui, vos moindres discours ont des grâces secrètes ; Une noble pudeur, à tout ce que vous faites. Donne un prix que n'ont point ni la pourpre ni l'or.
Le poëte a même eu l'attention de ne jamais joindre au nom d'Esther cette épithète si ordinaire aux noms des autres princesses : belle Monime^ etc. Jamais Assuérus ne dit belle Esther : ce ne fut pas non plus sa beauté qui le frappa quand il la vit pour la première fois : cet air seul de vertu fut cause
Qu'il l'observa longtemps dans un sombre silence.
<^uand le même poëte dépeint Pyrrhus auprès d'Andromaque, on voit Pyrrhus
Mener en conquérant sa nouvelle conquête.
Et d'un œil où brilloient sa joie et son espoir,
S'enivrer en marchant du plaisir de la voir.
Assuérus, quand Esther paroît devant lui, l'observe longtemps dans un prof ond silence ; et sans lui dire : Votre beauté me charme, vos attraits vouM rendent digne de la couronne^ il lui donne le diadème, en lui disant seulement : Soyez reine. (L. R.
i46 ESTHEB.
Un éclat qui le reud respectable aux dieux même *.
Osez doue me répondre, et ne me cachez pas
Quel sujet important conduit ici vos pas.
Quel intérêt, quels soins vous agitent, vous pressent?
Je vois qu'en m'écoutaut vos yeux au ciel s'adressent.
Parlez : de vos désirs le succès est certain,
Si ce succès dépend d'une mortelle main.
0 bonté qui m'assure autant qu'elle m'honore >.'
Un intérêt pressant veut que je vous implore :
J'attends ou mon malheur ou ma félicité;
Et tout dé|)end, seigneur, de votre volonté.
Un mot de votre bouche, eu terminant mes peines.
Peut rendre Esther heureuse entre toutes les reines.
ASSUÉRUS
Ah ! que vous enflammez mon désir curieux !
ESTHER
Seigneur, si j'ai trouvé grâce devant vos yeux. Si jamais à mes vœux vous fûtes favorable. Permettez, avant tout, qu'Esther puisse à sa tible Recevoir aujourd'hui sou souverain seigneur. Et qu'Aman soit admis à cet excès d'honneur ^. Poserai devant lui rompre ce grand silence; Et j'ai pour m'expliquer besoin de sa présence.
ASSUÉRUS
Dans quelle inquiétude, Esther, vous me jetez .' Toutefois qu'il soit fait comme vous souhaitez.
1 Aujourd'hui il faudroit dire aux dieux mêmeSy ou même aux dieux.
î Assurer avec un régime direct ne s'emploie que pour certifier : en terme d'art il signifie affermir. Il falloit absolument dire ici rassurer. On trouve la même faute dans un vers de la scène vii de l'acte II dCAthalie. Cependant il est utile de remarquer que longtemps avant Racine le mot assurer étoit en usage dans le sens qu'il lui donne ici.
3 (I Que si j'al^ouvé grâce devant le roi, et s'il lui plaît de m'accorder ce que je demande, et de faire ce que je désire, le roi vi«nnc encore, et Aman avec lui, au festin que je leur ai préparé, et demain je déclarerai au roi ce que je souhaite. » [Bsth., ch. v, vers. 8.)