‹ Œuvres dramatiques, avec les notes de tous les commentateurs, publ. par m. Aimé-MartinChapitre 41 sur 397 · SCÈNE IV · texte numérisé non relu

SCÈNE IV

ROXANE

Ma rivale à mes yeux s'est enfln déclarée. Voilà sur quelle foi je m'étois assurée! Depuis six mois entiers j'ai cm que, nuit et jour, Ardente, elle veilloit au soin de mon amour : Et c'est moi qui, du sien ministre trop fidèle. Semble depuis six mois ne veiller que pour elle ; Qui me suis appliquée à chercher les moyens De lui faciliter tant d'heureux entretiens; Et qui même souvent, prévenant son envie, Ai hâté les moments les plus doux de sa vie. Ce n'est pas tout : il faut maintenant m'éclaircir Si dans sa perfidie elle a su réussir; Il faut... Mais que pourrois-je apprendre davantage? Mon malheur n'est-il pas écrit sur son visage? Vois-je pas, au travers de son saisissements Un cœur dans ses douleurs content de son amant *? Exempte des soupçons dont je suis tourmentée. Ce n'est que pour ses jours qu'elle est épouvantée. N'importe : poursuivons. Elle peut, comme moi. Sur des gages trompeurs s'assurer de sa foi. Pour le faire expliquer, tendons-lui quelque piège. Mais quel indigne emploi moi-même m'imposé-jeY Quoi donc! à me gêner appliquant mes esprits. J'irai faire à mes yeux éclater ses mépris? Lui-même il peut prévoir et tromper mon adresse. D'ailleurs l'ordre, l'esclave, et le vizir me presse».

1 Voiê-je ptiif pour ne vcis'je p€U : licence permise à la poésie, et consacrée par de fréquents exemples dans Bacine et dans Voltaire. II y a des licences qui ont un air de hardiesse ; il y en a qui donnent à la diction un air de naturel, et celle-ci est du nombre. (L.)

t Observation aussi Juste que fine, et qui ne devoit pas échapper i une femme jalouse, ni au poëte qui a le mieux connu les femmes. (L.)

3 Le verbe presse , qui a plusieurs sujets , devroit être i^u pluriel. Nous avons déjà relevé une négligence de ce genre.

Il faut prendre parti : Ton m'attend. Faisons mieux ^ :

Sur tout ce que j'ai vu fermons. plutôt les yeux;

Laissons de leur amour la recherche importune;

Poussons à bout Tiugrat, et tentons la fortune :

Voyons si, par mes soins sur le trône élevé,-

Il osera trahir Tamour qui Ta sauvé,

Et si, de mes bienfaits lâchement libérale <,

Sa main en osera couronner ma rivale.

Je saurai bien toujours retrouver le moment

De punir, s'il le faut, la rivale et Tamant :

Dans ma juste fureur observant le perfide.

Je saurai le surprendre avec son Atalide,

Et, d'un môme poignard les unissant tous deux,

Les percer Tun et l'autre, et moi-môme après eux 3.

Voilà, n'en doutons point, le parti qu'il faut prendre.-

Je veux tout ignorer.

ROXANE, ZATIME.

ROXANE

Ah! que viens-tu m'apprend re*,

1 Cette phrase un peu prosaïque et même familière ne blesse point ici, grâce à la yérité des mouvements divers qui agitent Roxane, et >iui font que le spectateur délibère pour ainsi dire avec elle. C'est à force de vérité que Racine fait passer, et ce qu'il a de plus nardi , et ce qu'il a de plus simple. ( L.j

1 Libérale de mes bienfaits ! lâchement libérale ! Quel choilc de termes, et quelle justesse de rapports! (L.)

3 Ajax, dans Sophocle, s'exprime à peu près de même : « O .Jupiter, « B^écrie-t-il , auteur de ma race, que ne puis-je exterminer ce mé- '« chant fourbe (Ulysse) que je haisi que ne puis-je percer le cœur de « deux ii^ustes rois, et me tuer moi-même après eux ! n ( Note manuscrite de Racine; Sophocle de la bibliothèque du Roi , p. 18. ) (L. — Dans le vers précédent, /^« unissant d'un même poignard : expression d'une hardiesse heureuse. (G.)

^ On ne peut pas se démentir plus promptement, ni se contredire dans les termes plus formellement ; et tout cela est si vrai, tout cela est tellement de l'amour, qu'on ne prend garde ni à la contradiction

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