LE 9 DÉCEMBRE
' Messieurs , Je parcourais naguère ces plages désolées dont le premier aspect offre l'emblème et la preuve de l'esprit inculte de leurs habitans. J'aimais à pénétrer dans ces pays si peu connus , si mal observés , où là main de la nature a tout fait, où la main de l'homme na rien changé; j'y* conversais avec ces hommes simples, qui, réduits aux seuls besoins physiques, bornés à des notions pour ainsi dire animales , ignorant jusqu'aux noms d'arts et de sciences, paraissent condamnés à des ténèbres éternelles. Hélas! jusqu'à présent ils n'ont point reçu de nous le bienfait que l'obscurité doit attendre de la lumière ; notre cupidité s'est fait un % e étude barbare d'ajouter encore à leurs erreurs. Vainqueurs de l'Océan ( c'est le nom qu'ils nous donnent), vainqueurs, dis-je, de cet Océan qui les séparait de nous , . possesseurs de richesses qui leur étaient inconnues , distributeurs avares de mille dons
1 II y avait été élu à la place de M. Montazet, archevêque de Lyon.
l'y 4 DISCOURS ACADÉMIQUES.
perfides, nous leur sommes apparus comme des dieux, mais comme des dieux malfaisans qui viennent exiger des victimes humaines.
Voilà les hommes que je quitte; et je me trouve au milieu de ceux dont les plus éclairés attendent et reçoivent à chaque instant de nouvelles lumières, de ceux à qui la pensée doit ses plus riches trésors et ses plus brillantes conquêtes. J'ai vu jusqu'où l'esprit humain peut tomber, je vois jusqu'où il peut s'élever ; j'ai vu ce que la nature avait fait de l'homme, je vois ce que l'homme a fait de la nature. Dans ces brûlantes régions, la faible étincelle de raison que .chaque homme reçut en naissant ne sert qu'à lui seul ; elle suffit à peine à le Conduire, pendant le cours d'une vie oisive , dans la cercle étroit de ses besoins , et s'éteint avec lui sans laisser aucune trace. Dans nos climats, au contraire, où l'art d'écrire et l'impression transmettent les idées à l'absence et à l'avenir , l'esprit d'un homme peut appartenir à tous, et celui de tous à chacun. Riches en naissant du bien de nos ancêtres et de celui de nos frères, nous partons du point où les autres sont parvenus ; et toujours une nouvelle ambition, toujours de nouvelles entreprises, toujours de nouveaux secours accroissent notre domaine.
C'est à vos travaux, messieurs, qu'il appartient surtout d'étendre et d'assurer la gloire du génie en fixant le destin de notre langue , en la garantissant des caprices des peuples et des vicissitudes des temps, en lui conservant, avec la pureté qu'elle doit à vos
EJSCOUffS ACADÉMIQUES, 1^5
savantes observations, cette clarté naïve où se retrace encore la franchise de nos ancêtres. De tels soins vous furent confiés par un grand ministre , qui, sourd aux murmures de son siècle , briguait l'admiration des siècles à venir, et qui voulut , en éternisant notre langue, éterniser son nom. Pour. un aussi. grand dessein , il fallait donner dçs lois à la pensée , qui de sa nature est libre , et les faire suivre à la postérité qui n'a point de ipaître, Ambitieux de ce nouveau triomphe , il se servit d'un nouveau moyen ; il recourut à ce^te opinion générale qu'il avait si souvent bravée, et cpnçut l'idée d'un tribunal qui,, pour régler cette v opinion dans tout ce qui tient au langage, ta consulterait ; qui , e?» écoutant le public , s'en ferait écouter ; et qui ,. soigneux, dans ce tumulte de vois discordantes et mal articulées, de compter tes avisi, de. les peser, et surtout de les rédiger, saurait opposer la plus saine partie de la multitude à la multitude même , la Maîtriser par le raisonnement, et lui dicter des arrêts qu'elle-même aurait prononcés.
Les vu£s de Ricbelieu furent secondées après lui par les soins d'un célèbre magistrat dont le rçom vous est cher à plus* d'un titre , et par la constante protection de ce monarque qui montra pendant si long- temps à l'Europe étonnée un front digne de toutes les couronnes, avec une âme supérieure à, toutes les fortunes. Il appartenait à de telles mains de don* ner une impulsion durable. La langue française', épurée, enrichie et soumise à des principe fixés, par la raison générale, et à des règles tirées, de sa propre
organisation, devient non seulement commune à tout le royaurrfe , mais familière à toute l'Europe , et ne sentira plus que les bienfaits du temps au lieu de ses outrages. Par une conséquence naturelle , le talent , livré autrefois à ses propres caprices, suivit le sort de la langue, et reçut des lois ; et le génie lui-même , semblable à Phaéton , mieux instruit par son père , apprit que , dans la région inaccessible où il aime à s'égarer , il est encote des écueils qu'il doit éviter. Désormais l'un éclairé dans sa marche , et l'autre averti dans son vol, n'ont plus rien à redouter du retour de la confusion et de la barbarie; et ce que les utiles inventeurs de l'imprimerie avaient fait pour étendre* et pour conserver les productions de l'esprit humain , votre immortel fondateur l'a' renouveléfflàns un ordre plus sublime pour étendre et pour assurer à jamais l'empire du bon goût et de la saine critique.
Telle est , messieurs, la sublime tâchequi fut confiée à de si dignes mains. Et quelles sont mes forces pour les joindre aux vôtres , pour suivre vos pas dans une carrière que vous aplanissez , il est vrai , mais que vous étendez à toute heure ? Quoi qu'il en soit , ce n'est pas ici pour moi l'instant d'être modeste ; peutêtre même serais-je moins fier de tout mériter que de tout rapporter à là tendresse , et sans doute à la prévention de celui x qui m'a fait espérer votre suffrage. Je ne feindrai donc point d'accuser un choix que vous pourriez être embarrassés de justifier; il est fait, et j'en jouis. Si vos talens, si vos travaux, si vos
1 M. le maréchal de Beau vau.
triomphes vous ont Ouvert les; portes de ce temple, j'avais des droits aussi, moins éctatans sans douté, mais plus chers à mon cœur : parent, ami de plusieurs d'entre vous , compatriote des uns , condisciple des autres , disciple de tous , que manque -t-il à mes titres*? Qui de vous entra dans ces lieux -sous de plus heureux auspices? C'est l'amitié, c'est la commune bienveillance qui m'ont admis d'une voix unanime; et c* que chacun, de vous n'a dû -qu'à lui seul, c'est à chacun de vous que je le dois, *
Cependant, au milieu des transports d'une si douce et si juste reconnaissance, j'éprouve un remords secret en tardant à*pa'yer le tribut que réclame la mémoire d'un prédécesseur si difficile à remplacer. Vous né lé savez que trop , messieurs , et l'attendrissement de plusieurs d'entre vous atteste encore qu'à cette place même vous avez autrefois vu dans cette assemblée M. dc~Montazet} archevêque de Lyon. Ici, messieurs, le rang, les dignités et les titres s'évanouissent , on n'y voit que le mérite; et parmi vous il n'en est point qui n'y trouve son avantage. Je ne parlerai donc point d'une race privilégiée où les talens et les succès en tous genres ont toujours été le premier et le commun apanage. Je pourrais citer à cette occasion un frère de M. l'archevêque de Lyon qui, dans ce moment, le pleure au fond d'une retraite où il a porté des vertus dont il a paru orné dès ses premiers ans, et dés agrémens qui embelliront encore ses derniers jours; et- cet autre frère enlevé trop tôt à l'espoir de l'innée et à l'amour des deux grandes
BOUFFLURS. T. I. 12
nations qu'il servit également* ce brillant Français dont lea taleus distingués et la noble valeur trouveraient encore pour garant dans cette assemblée l'ennemi le plus à craindre et l'approbateur le plus à désirer. '
Mais c'est M. l'archevêque de Lyon que je dois peindre, et l'on n'aura qu'une esquisse de cet homme vraiment rare , en qui tant de qualités et de vertus différentes et presque opposées, semblaient offrir plusieurs hommes différens h l'estime et à l'applaudissement de tous les états, et même de tous les partis, Yit-on jamais En effet l'homme d'église , l'homme dû monde et l'homme do lettres prononcés d'une manière plus distincte <ét réunis d'une manière plus intime ?JJn mot le peindra : il fut ce qu'il devait être ; le tableau de ses devoirs devint le plan de sa vie ; il semblait avoir prescrit à ses pensées la marche qu'elles devaient suivre , et à ses agrémens lié cercle où ils devaient se renfermer. Ses études , constamment dirigées vers les objets de ses fonctions, ne faisaient que l'affermir dansr ses, principes, tandis que la grâce, in* réparable de toutes sçs actions et de tous ses-discours, loin d'affaiblir la dignité aie son état, en avait pris l'empreinte; et, plus piquante encore dans sa décence , elle semblait se parer du voile même qui la couvrait. Strict observateur "des règles qu'il voulait {aire observer , attentif à prévenir les abus , prompt à les réformer , indulgent pour l'erreur , redoutable
enfcemi de la mauvaise foi , protecteur compatissant
1 Le prince Efpnri. * •
*Me* r 2çr-~-
de la faiblesse , vigilant défenseur d'une autorité qui dans ses mains devenait un bienfait public, il montra constamment l'homme de bien sous les traits les plus mâles et sous les formes les plus douces ; et nul ne sut mieux que lui mêler dans sa conduite et dans ses manières cette humanité, cette bienveillance, servons-nous du terme consacré par le langage de son état et par le souvenir de ses actions, ■* cette charité qui doûne k vie à la vertu , et sans laquelle le bien qu'on fait n'est qu'un devoir au lieu d'être un délice.
Que n'existe»t*il encore parmi vous , messieurs , celui dont la voix harmonieuse semblait éveiller au fond de la tombe les illustres morts qu'il choisissait pour les faire revivre dans la pensée! Selon Tordre de la nature, M. Thomas devait survivre à mon prédécesseur; il lui devait le bien le plus cher, la conservation du plus digne ami , et sans doute il eût tenté de s'acquitter au moins envers sa mémoire , en la rendant immortelle» Hélas ! ce fut M. l'archevêque de Lyon lui-même qui lui ferma les yeux de ses mains hospitalières. Avec quel intérêt touchant cet illustre écrivain aurait dépeint ce qu'il ne fit qu'entrevoir dans retendue de ce vaste diocèse. Partout l'instruction offerte à l'ignorance, le travail à l'oisiveté, le secours à la misère ,1e soulagementà la douleur ; partout les dons répandus avec les lumières; partout les instructions liées à des bienfaits , et les plus salutaires intentions réalisées par< des libéralités sans bornes. Ici de jeunes ecclésiastiques reçoivent gratuitement une éducation si nécessaire au bonheur des hommes qui leur seront
l8o DISCOURS ACADEMIQUES.
un jour confiés; plus loin s'élève un asile respectable où des prêtres affaiblis par l'âge et par des travaux trop peu récompensés , viennent au' moins terminer dans l'aisance et dans le repos une vie qui cesse, d'être utile. Aucun état , aucune condition , aucune circonstance , n'échappent à ses regards protecteurs ; . ils suivent les hommes depuis les premières jusqu'aux dernières heures de leur existence; et pendant que la caduque vieillesse , les infirmités incurables que la misère a réduites aux secours publics sont recueillies dans de pieux hospices augmentés par ses bienfaits.et dirigés par sa vigilance ; pendant qu'elles marchent vers la tombe à pas moins précipités , au milieu des soins et des consolations , ses yeux paternels observaient cette humble classe de femmes laborieuses qui , condamnées à. préférer le modique mais nécessaire produit de leur travail aux tendres soins qu'elles doivent' à leurs enfans, livrent ces faibles créatures, ou plutôt les sacrifient à des nourrices mercenaires. Il voit ce qu'il en coûte à l'état , à la morale, à la nature; il arrête le oours de ces désordres , et ses dtins compensateurs d'une si meurtrière économie assurent à l'enfant son premier droit, le lait de sa mère., et à la mère «un bienfait encore plus, doux, les délices maternelles.
M. Thomas aimerait surtout à montrer dans toute sa pureté cet esprit publics] peu connu jqsqu'à'notre âgé , et qui fut toujours Immobile , f£, pour * ainsi dire*, lame de M. l'archevêque .de Lyon. C'est lui , quand ]a Providence semblait oublier son diocèse ,
DISCOURS ACADEMIQUES. l8*
qui en remplissait les .'fonctions; c'est lui qui veillait aux besoins trop souvent renaissaus d'un pays où les campagnes attendent leur subsistance de la prospérité de la capitale ,' tandis que le sort de cette capitale elle-même dépend des goûts et des caprices du luxe de tout l'univers. On ne sait que trop sur quelle base mobile repose l'opulence de cette cité superbe ; et la fortune, qui a tout fait pour elle, est toujours prête *à détruire son ouvrage.
Tantôt là mort, frappant successivement plusieurs têtes augustes , couvre l'Europe d'un deuil universel , et plonge Lyon dans la misère ; taqtôt une loi sotnptuaire , ou de nouvelles • manufactures établies chez un peuple étranger, réduit chez nous les salaires , la subsistance de oeut mille artisa-ns, et disperse les instrument vivans de notre richesse chez nos voisins et chez nos rivaux.; tan loties fléau* du ciel, et les fléaux politiques souvent plus terribles encore, répandant le trouble, l'inquiétude et la défiance dan» les esprits, amènent a leur suite une économie à* laquelle, pour le bonheur commun, il ne fallait jamais renoncer ou ne jamais revenir,' Àiors tout ce que les grands et les riches croient devoir retrancher sur leurs dépenses superflues se trbùve en partie retranché du nécessaire des utiles habitans de la ville de Lyon; et plus d'une fois, sans la main protectrice de M. l'archevêque, cette précieuse colonne de notre commerce était près de s'écrouler. Dans ces momens de crise, prompt à se montrer au milieu de son peuple affligé , ses discours promettaient des temps plus heureux, ses rè-
l8a DISCOURS ACADEMIQUES.
venus semblaient doubler pour les aumônes, sa touchante éloquence attirait de nouveaux secours, et son génie préparait des ressources imprévues. C'est ainsi que dans la commune détressé il devenait le trésor commun , et qne la vertu d'un homme balançait une calamité publique.
On dira peut-être que l'orgueil pourrrait se parer de tels sacrifices; hé bien! qu'il, s'en pure, et nous lui applaudirons. Mais,' pour nous assurer des motifs de M. l'archevêque de Lyon,, suivons-le dans ces tristes refuges de la pauvreté souffrante, sur lesquels les regards des riches se sont de tout temps si rarement abaisses. Il veut tout voir , tout entendre , açai» ser tous les murmures, écouter toutes les plaintes, satisfaire à toutes les demandes, et du moins opposer tous les biens qu'il peut faire à tdus les maux .qu'il ne peut soulager. Aussi voyez son image si religieuse? ment conservée dans ces lieux de dbpleur, et qui les console encore par le sou venir du consolateur qu'elle retrace. Long-temps attendue, elle paraît enfin. Aussitôt on se lève , ont se traîne de toutes parts à sa rencontre; on lui teijd des mains défaillantes; die est arrosée de larmes de joie par des yeux près de: s'éteindre; et des voix, mourantes la bénissent Mais bientôt le désordre succède à l'ivresse ; on ne veut point' perdre de vue un objet aussi cher; on le demande, on le réclame pour toutes les salles; on se presse, ou se pousse, et les plus malades ont retrouvé des forces pour se le disputer. 'Ces pieux transports , si tumultueusement exprimés , avaient un motif, et
DISCOURS ACADÉMIQUES. l83
j'oserai fo ckre. ; . Un jùur que dans ce» tristes asiles il avait porte scstbien fattstet sa! vigilance accoutumée, il crut cnqote apercevoir un mécontentement général : il en demande la raison* Tous les lits étaient infestés f>ar dé Éacheun tasectës v èàntmi s trop o&mniims du repos des homme?. U consulté; p&înt de remèdes : it faudrait dés lits de fer, et la dépensé serait énorme. On calculait ; il ne* cakala point : tous les lits furent bientôt changés; et le netour du sohimeti dan$ une demeure où il est sreiéceqsaire est encore un de ses bienfaits» '...::..
Bonté touchamte, secourâbie inquiétude, besoins délicieux des plus belle* âmes, soyez à jatiiaiè la base de la morale .universelle , la 4ien de tous les peuples , et leraliiementde tQUtes.tesreli^ioh$l «S'il vpus fallait <des récompenses, ne craignez point d en manquer. Les hommes peuvent être ingrats y mais le genne huràain né l'est <poînt. Et si<Ton conserva jlatts fe -ville de Iflont un si tendre respect pour fitààgt de son «tortueux, bienfaiteur, 'quel» hotniiages ; réservonsnous à la vivante et seris&te mage * d* la- bifcnfei<san&e métane , qui , des rives paisibles du plu» beau lae du monde, est venue au secours de tout ce qui souffre parmi nous! Telles la, fable nous dépeint tas îritelligences supérieures; qui se plaisaient à; porter 4Uhlk terre leurs conseils «blétirâ bîenfâitB M
Mais la jalousie survit quelquefois longtemps à ceux qui 1 o«t fqit naître, et je éroïsj entendit demande!* sourdement pourquoi M. IVdhelek^ife de
'. Madame Neckcr. " . * '
l84 DISCOURS ACADEMIQUES.
Lyon , avec des vertus aussi douces , aussi propres a faire le bonheur des hdmme^ne fut-il point heureux }uwn£m6?„ Pourquoi n'a-t*il point préféré la paix à tant de contentions, à tant de. débats dont les tribunaux ont si souvent retenti ?. Pourquoi a-t-il passe volontairement air milieu .des orages tant de jours qui pouvaient être plus sereine? S'il fallait une apologie -à la vertu, je saurais montrer M. l'archevêque de Lyon sortant vainqueur de tontes ces discussions, sans *que jamais .on ait imputé ses triomphes à la fa* veur , que l'envie croit être d'un si grand poids dans la balance même de la justice. Qu'en est «-il résulté? son: faste ou sa fortune en furent-ils accrus? Mais non; toujours. simple dans sa noblesse, il ne connut de luxe quepôùi v la bienfaisance; mais en mourait il ne lajssa.que son nom et ses exemples. l'en attestées** parens chéris et déshérités, qui, dam ce moment, fiers 4c sa gloire, émules, de ses Vertus, jouissent de vpirjç patrimoine public accru de l'héritage qu'ils avaient le; droit d'attendre; et Jeur amour a faitgra*véfc, sui^ le igirbre de aa tombe un fart qui *tiïèûk peut* êtfe étécotinu^ue par les. murmures dejan* d'autres
lamUfei.jf. ■ . ^. ■■,',. ....... • ,- ..-
Gardons-nous donc d'accuser M. l'archevêque de Lyfm, et respectons plutôt celle invariabilité dans ses principes qui lui; fit toujours mettre son* devoir avant sa tranquillité. Toute place, en effet,: n'estelle pas jun .dépôt- dont on doit compte à son succèseur? XI faut le transmettre, non seulement tel qu'où le reçut , mais tel qu'on aurait dû le recevoir ; c'est
DISCOURS ACADEMIQUES. l65
un empire qu'on ne doit pas se contenter de 'Bien gouverner, et qui vous impose encore l'obligation de défendre ses frontières-, et d,c k rétablir dans ses anciennes limites , par un juste respect pour les conventions primitives qui ies avaient marquées. En tolérant même les anciens abus, on letikprête,te funeste secours du temps et de l'exemple , on préfère son repos à Tordre public, et Von manque peut-être à la sainteté. des lois lorsqu>on ne leur demande pas tout ce qu'on en doit attendre.
JVf. de Montazet* toujours calme au milieu de tant d'agitations, sut au moins. garantir son cœur et son esprit de leur. nuisible influence; la nature l'avait formé pour là société, et s'il n'y avait pas trouvé des charmes, il y en aurait moins répandu. Tout ce qui le connaissait, admirait en lui un ton aussi simple qu'élégant, une politesse à la fois noble et naturelle , une conversation également solide, facile et prudente, et souvent même une plaisanterie délicate dbnt les traits, toujours sûrs, toujours-fins, maistotijoursdoux, étaient applaudis même par ceux qui les recevaient. ]\Jai&, à mesure que le cercle devenait plus étroit, son cœur semblait s'épanouir; digne à la fois et capable de la confiance la plus entière, il méritait trop d'amis pour n'en pas avoir y et il eut les ajnis qu'il méritait : il trouvait dans leur estime. un encouragement à la vertu, dans leur tendresse une consolation à -ces peines, et dans leur entretien un délassement dé tant de devoirs dont il se faisait une sérieuse affaire , et de tant d'affaires dont il se faisait d'impé-
rieux devoirs. Tel est , en effet , le charme attaché à l'amitié: au milieu de tous nos méoontenjtfeinens , au milieu de notre indignation même la plus juste, cette sage passion plaide encore au fond de notre cœur la cause du genre humain et. nous fait toujours voir , sait en réalité soit .en illusion , le degré de perfection dont l'homme est susceptible. .Ah ! sans doute elle ae trompait point M. l'archevêque de Lyon ! Aaa&bi * quand ses regards , fatigués de voir toujours fies mécont eus, des envieux, des adversaires, et même des ennemis, ne lui montraient plus que du mal dans le monde, il les tournait vers son ami le plus cher I ; et il par* donnait à l'humanité. «
Les belles-lettres se joignirent & l'amitié pour travailler au bonheur de M. de Montaset ; adopté par elles dès ses. plus jeunes années, il ne leur fut jamais étranger •: en vain semblait-il se refuser à' leur attrait , elles entrèrent d'elles-mêmes dans toutes ses occupa* tipns et dans tbutes ses entreprises ; compagnes ass» dqes desçs travaux, elles veiliak^tàsa gloire au ini* lieu des assauts qu'il <eut à soutenir ou à livrer,, et prenaient toujours le soin d'aiguiser ou.de polir .ses armes victorieuses.
M. de Monlazet avait paru , dans ses premiers essais, également propre à tous les genres : son esprit, mûr dès son printemps, était encore jeune dans son automne: et ses talens, sûrs et modestes , ne cherché* rent et »é manquèrent jamais J'accasioii de se montrer
dans tout leur éclat. Ofrn'a point oublié, depuis plus
1 M. le duc àe Nircrnais.
DISOOURS ACADEMIQUES*' 187
de trente ans, cette chaleur communicative, cette douce éloquence avec laquelle il peignait les senti* mens et les besoins de la province de Bourgogne devant un jeune prince, dont il prédisait dès lors les utiles et brillantes destinées; discours mémorable, aiosi que plusieurs autres du même auteur, où les vertus empruntent l'organe du sentiment, où la force est toujours adoucie par la grâce, où la raison, sure de vaincre, préfère de persuader.
Mais M. l'archevêque de Lyon, par un sacrifice dont un ai rare talent est encore plus rarement capable, se renferma presque tout entier dans le genre que l'austérité de ses fonctions lai prescrivait; et*, par une conséquence naturelle, la plupart de ses ouvrages, étrangers au goût et aux connaissances de ses lecteurs, auraient pu mériter la célébrité* sans l'obtenir ; mais à coup sûr ils n'ont pu l'obtenir sans la mériter. Si partout il fait disparaître l'aridité des matières qu'il traite, s'il attache ses lecteurë, même k* plus frivoles, à l'écrit qu'ils avaient 'peut-être hésité d'ouvrir; s'il mêle un charme imprévu aux choses qui en paraissent le moins susceptibles , c'est moins l'ouvrage de l'art que le triomphe de la raison; ce ne sont point des fleurs qu'il répand , mais des lumières; et jusque dans les questions lés plus abstraites, attentif à rapprocher toutes les idées de la portée de tous les esprits, il ^ontne à- chacun le moyen de connaître et le droit de prononcer.
Je crois donc , messievkrs , rendre encore un hommage à sa mémoire en vous soumettant quelques
réflexions suf la clarté du style , sur cet attribut dis* tinctif qui m'a frappé dans, tous ses écrits , et qui me paraît leur avoir imprimé le sceau de ta perfection. * La clarté du style est le premier indice et le plus sûr garant de celle de l'esprit; semblable à la lumière du jour qui se compose de plusieurs rayons, elle dépend non seulement de la propriété des expressions , mais du choix des images, de la justesse des tours, et surtout de Tordre des idées. Il y a dans tous les genres, depuis le plus grave jusqu'au plus frivole, depuis l'épopée jusqu'à l'idylle, depuis la sublime philosophie jusqu'à 1s* plaisanterie la plus légère , une marche constante, une dépendance successive, un enchaînement invariable , et presque une filiation de causes et, d'effets, de principes et de conséquences, qui , observée* ou méconnue , : produit la lumière ou l'obscurité* • . * • *
Les ténèbres étaient avec le chaos, et la lumière parât Avec le monde ; les travaux de l'esprit sont euxjnémes .une sorte de- création ; ee qui n'était qu'idéal, ils le rendent sensible, et donnent uqe existence à ce qui m'en avait point. Les plus étonnantes productions tiennent à /une idee-mère , à un premier germe dont la simplicité renferme les moyens secrets de son dé* veioppèment; œ premier germe, il faut qu'une ré* flexion pssidue le féconde; il faut qu'elle suive, qu'elle dirige ses accroissemens divers, que des principales divisions elle s'étende aux plus petites parties; que , toujours attentive à ne rien admettre d'étranger, à ne rien négliger de nécessaire, elle assigne aux
DISCOUES ACADÉMIQUES. 1 89
moiudres détails leur place, leur forme et leurs raisons, et qu'après, avoir tout fait, elle ne laisse au langage que le soin de tout dire. Une -tâche ainsi préparée offre plus de charme» que de peines; toutes' lès idées, clairement aperçues, semblent avoir adopté d'avance les expressions qui leur conviennent ; et les mots naissent des choses dans un esprit bien clair, comme dans une eau bien pure les images naissent des objets- • - •
Rendre fidèlement son idée , c'est à la fois le but et le secret de l'art d'écrire ; en imitant ainsi , on est sûr d'être original ; et - dans ce genre , pkrs on est exact et moiris on est servile.
La rhétorique peut chercher d'autres secours , mais la fière éloquence les dédaigne ; elle dicte, "et l'autre essaie de répéter ; l'un« cherche dans ses paroles un soutien à la faiblesse de ses pensées, l'autre attend de ses pensées mêmes les expressions qui les manifestent; enfin l'une, est à l'autre ce que la galanterie est à la passion : ce sont les mêmes discours, ce n'est point le même accent. Pensez donc avant d'écrire , dirais -je à un jeune écrivain , et n'écrivez que ce que vous avez pensé, et tous les points seront remplis: ne vous défiez pas de la langue; un faible talent peut s'en plaindre, mais elle n'a jamais trompé le génie ; vous la verrez s'enrichir à mesure que vous penserez : ayez des notions précises, et chaque terme sera juste , et les expressions ne manqueront pas plus à vos idées que les chiffres aux nombres. Un mot impropre décèle une pensée obscure. L'auteur ne cesse d'être en-
igO DISCOURS ACADÉMIQUES.
tendu que lorsqu'il a cessé de s'entendre ; et ce défaut est plus commun f plus pardonnable même qu'on ne pense; l'inspiration est si rare, la disposition si variable, la méditation si facilement interrompue , que souvent les idées échappent, dans leur vol, à la mémoire qui veut les arrêter et au discours v qui essaie de les peindre ; souvent le portrait est à peine commencé , et déjà le modèle a disparu : alors suspendez le travail , ou renoncez aux succès ; craignez surtout de montrer votre détresse en essayant de la cacher sous le luxe imposteur , cette parure artificielle , si chère à la médiocrité, si prodiguée pair le mauvais goût , voile inutile dont on couvre ou des beautés qu'il valait mieux laisser voir, ou des défauts qu'il valait mieux éviter; rejetez les faut ornemens , les véritables s'offriront d'eux-mêmes ; et bientôt, au lieu d'être recherchés au loin , arrangés avec inquiétude , et comme appliqués de force , vous serez surpris de reconnaître qu'ils faisaient partie de votre plaii; que, sans vous en occuper » vous les aviez conçus , et qu'ils sortent naturellement du sujet, comme les feuilles et les fleurs de la plante qu'elles décorent j croyez enfin que le projet d'orner son style tend presque toujours à le déparer. L'idée que vous avez & rendre est-elle agréable ; laissez - la se présenter elle-même sous les traits qui vous ont séduit : estielle forte ; qu'a-t*elle besoin de secours ? Il leur suffira de paraître comme elleB.vous ont apparu : ce sera Vénus sortant de l'onde avec sa ceinture , ou Minerve s 'élançant tout armée du cerveau de Jupiter.
DISCOURS ACADEMIQUES. igi
C'est ub grand ait sans doute que celui- de s'exprimer clairement; mais c'est un art dont la nature est tout le secret , dont elle prescrit ou plutôt dont elle dirige toutes les opérations presqu'à l'insu de ceux qui la prennent pour guide. Les femmes en offrent un exemple bien sensible : est-ce au travail qu'elles doivent ce style si léger , si facile et si clair dont quelquefois nous sommes jaloux? non, c'est à la nature. N'attendez pas qu'elles réfléchissent longtemps sur l'ordre à mettre dans leurs idées ; mais leurs idées , rapidement exprimées, se trouvent dans l'ordre où la réflexion les aurait placées. Rivales , dans leurs jeux, de nos plus heureux efforts , les difficultés mêmes qui nous effraient le plus ife les arrêtent point ; et leur légèreté qui franchit l'obstacle» 9 nous apprend que la pénétration voit mieux que l'étude , et que la nature en sait plus que la. science. Ne leur disputons point un avantage qui tient de st près à tant d'autres charmes ? tout en elles est plus expressif; des fibres plus délicates , une physionomie plus mobile , un accent plus flexible, un maintien plus- naïf, tout parle plus clairement à nos regards, tout porte mieux l'étapreinte de leur caractère, de leurs affections et de leurs pensées ; leur âmç enfin semble moins invisible ; et par ce qu'elles paraissent on juge mieux de ce qu'elles sont, depuis la rustique habitante de la plus humble chaumière jusqu'à la fille des Césars que nous admirons sur le trône qu'elle embellit , dont l'air aussi auguste que son rang , dont l'éclat , vainqueur de l'éclat du diadème , laisse en doute qui des
19a DISCOURS ACADÉMIQUES.
deux a le plus fait pour elle ,* de la nature ou de la destinée.
Pourquoi donc-tant d'auteurs semblent-ils craindre d'écrire ce qu'ils pensent, et de se. montrer tels qu'ils sont? Est-ce, comme Jupiter % pour ménager des yeux trop délicats? Est-ce comme Protée-, pour' échapper à des regards trop curieux? Pourquoi souvent les hommes les plus faits pour éclairer les autres n'osentils répandre leurs lumières? Ici-, comme ailleurs , le faux honneur est ennemi de la vraie gloire; et le vain scrupule de dire ce qui a été dit l'emporte sûr la nécessité de faire concevoir ce qui n'avait pas été conçu. H est vrai que plus d'un lecteur, lorsqu'on lui explique ce qu'il coin prend, semble accuser l'écrivain de ne pas lui rendre justice : l'esprit, toujours actif, prend plaisir à chercher , à trouver lui-même son chemin ; il aime, après quelques écarts, à se rencontrer avec son guide, à le devancer, à l'attendre, à le rejoindre; enfin il veut être associé au travail, et sait plus de gré de-ce qu'il devine que de ce qu'on lui démontre. Prétexte frivole! Faut-it, pour laisser aux autres le soin de méditer , s'en dispenser soi-même? Faut-il , potir être agréable à quelques-uns, se rendre inutile à tous? Que d'observations précieuses, faute d'un style plus clair , ont péri avec ceux qui auraient pu les éterniser ! Quelquefois un esprit supérieur , occupé de -sublimes contemplations, suppose le commun des hommes plus près. de lui , et néglige de s'en approcher. D'autres, fiers de leurs forces et de leur élévation,, aiment mieux briller d'un vain éclat aux
DISCOURS ACADÉMIQUES. jg3
yeux du vulgaire que de l'éclairer et de l'amener par des routes faciles au point où ils étaient arrivés ; ils ne permettent pas de les suivre, dans la crainte qu'on ne les atteigne : ils ignorent que les élans du génie ne doivent se mesurer que par les pas qu'il fait faire à la raison.
Qui sait à quel degré de sagacité pourrait un jour s'élever l'esprit humain , si tous les hommes , tendant au même but , s'occupaient à l'envi les uns des autres, soit à porter dans tout ce qu'ils diraient , soit à chercher dans tout ce qu'ils entendraient toute la clarté dont notre intelligence est capable ou susceptible; s'ils s'exerçaient à présenter , à considérer les objets sous toutes les faces , prêts à tout rejeter lorsqu'ils verraient un côté défectueux , car la vérité n'en a point ? Le jugement se rectifie par l'application , comme un cordeau se dresse à mesure qu'il se tend. A force de regarder , on apprend même à voir ; et notre raison peut s'instruire à discerner la vérité , comme l'œil du lapidaire à connaître le diamant. Combien une vérité de plus, combien surtout une erreur de moins changerait peut-être le destin du monde ! Reconnaître et marquer à des signes certains les. vérités et les erreurs , voilà toute la tâche de l'esprit : ce sont là les deux sources de nos biens et de nos maux ; sources trop voisines, hélas ! où les aveugles mortels vont puiser indistinctement ! Quelle différence dans les conséquences ! mais quelle ressemblance dans le principe ! Souvent la vérité , aperçue de trop loin, ne présente à l'esprit qu'une idée vague et con-
BOUFFLERS. T. I. l3
jg4 DISCOURS ACADEMIQUES.
fuse qui n'attire ni son attention ni sa confiance ; souvent Terreur offre un ensemble plus remarquable et des traits mieux caractérisés. La première est comme une terre éloignée qui , dans les vapeurs de l'horizon, s'est montrée au navigateur sous l'apparence d'un nuage. La seconde est comme un nuage qui s'est montré sous la figure d'une terre éloignée ; chaque regard voit celle-ci abandonner sa première forme ; chaque regard ajoute à l'autre un nouveau degré de confiance et de réalité : ainsi la vérité se confirme et . l'erreur se dissipe à la réflexion ; ainsi , dans le style même , où cette réflexion répandrait toute sa lumière , la vérité trouverait sa preuve et l'erreur sa réfutation. Jusqu'où la clarté du style ne peut-elle point atteindre! Sans elle, la science ne serait qu'un doute, et la morale resterait en question. Notre pensée en* trevoit dans l'immense domaine des sciences une foule d'objets qui lui semblent encore inaccessibles. La clarté du style ne nous y mènera point sur-le-champ , mais elle en marquera du moins la distance , et peutêtre la route; elle n'écartera point tous les obstacles; mais elle les fera connaître; ce n'est qu'avec l'aide du temps qu'elle se répandra sur une aussi vaste étendue; elle ne peut tout sans lui , mais il ne peut rien sans elle. Tôt ou tard plusieurs grands hommes , utiles et lumineux interprètes les uns des autres, rassemblant successivement au foyer de leurs génies toutes les notions acquises de leur temps, en augmenteront la force , et les feront passer à d'autres génies qui leur donneront encore un nouvel accroissement, et par
DISCOURS ACADÉMIQUES. ig5
ces moyens plusieurs fois répétés , ils rapprocheront enfin de l'esprit humain les vérités les plus éloignées de la portée actuelle de notre intelligence : semblables à ces purs cristaux qui, disposés par d'habiles mains, se transmettent successivement les rayons qu'ils ont concentrés, font disparaître l'intervalle, offrent distinctement à nos regards ce qu'ils ne devaient jamais apercevoir, et les promènent sur des terres et sur des eaux qui n'appartiennent point à notre globe.
Espoir ambitieux, plus fait pour nos vagues désirs que pour nos vrais besoins ! Nous n'avons sur la science qu'un droit de conquête ; elle est pour nous un nouveau monde , mais la morale est notre patrimoine : c'est un champ qui ne s'étend pas au-delà de notre horizon ; dans son enceinte , il n'est rien que le flambeau de la méditation et la clarté du style qui en dérive ne puissent offrir à nos regards : il faut la parcourir cette enceinte, il faut la cultiver, il faut connaître, indiquer, répandre les vraies semences du contentement particulier et de la commune félicité.
L'ouvrage est commencé ; déjà les hommes , s'éloignant tous les jours davantage de leur première férocité , sont plus rapprochés pour des intérêts mieux connus. Les arts , les sciences , les lettres, des égards mutuels , une prévenance réciproque , une concorde au moins apparente, rendent la condition du genre humain plus douce, et la terre plus habitable. Tels sont les progrès que la société doit aux bienfaisantes Leçons d'une morale clairement exposée ; mais combien elle peiit leur en devoir encore ! Espérons que le jour
de notre esprit n'est qu'à son matin , et que plus il approchera de son midi, plus nous verrons diminuer cette ombre fatale où l'erreur prouve son refuge , et dont la mauvaise foi se fait un rempart. Pourquoi n'ont-elles point encore disparu ces trompeuses obscurités si long-temps attachées à nos conventions , à nos pactes, à nos traités , et même à nos plus saintes lois ? Pourquoi cette barbarie , à laquelle chaque homme a renoncé , est-elle restée parmi les hommes réunis? Pourquoi les nations, les familles, les différentes classes, les diverses professions, conserventelles cet égoistne hostile dont les individus semblent corrigés ? Quelle voix assez forte pourra faire entendre à tous les peuples , à toutes les sociétés , qu'il vaut mieux s'entr'aider que se nuire ? Qui pourra dire clairement à tous les hommes qu'ils se trompent, que tous les calculs de l'intérêt personnel sont faux , puisqu'aù lieu de s'y compter pour un , on s'y compte pour tous ! N'écrira-t-on jamais en traits de lumière que le mal des uns n'est point le bien des autres ; que le genre humain a reçu de la nature un héritage commun ; que la félicité générale est un champ indivisible où tous doivent semer , où tous doivent recueillir; et qu'on attire sur soi la famine en desséchant les moissons de ses voisins? .
Ces maximes salutaires, si souvent, si vainement répétées , n'ont besoin sans doute qijé d'être mieux expliquées pour être à jamais suivies. Si la vérité n'est point la loi du monde , c'est moins la faute de ceux qui l'entendent que de ceux qui la disent ; elle n'est
rejetée que tant qu'elle est méconnue ; elle n'est méconnue que tant qu'il reste un moyen de. la méconnaître; N'oublions pas qu'il lui faut la sanction de l'évidence ; que cette évidence n'est point à son comble lorsque la bonne foi elle-même essaie encore de s'y refuser; qu'el]e doit avoir sur tous les esprits le même pouvoir que le jour sur tous les yeux; enfin quelle est à la fois le devoir de celui qui parle , et le besoin de ceux qui écoutent.
Le moment approche où notre éloquence civile doit prendre un nouvel essor ; trop long-temps captive dans l'enceinte de nos tribunaux, elle s'est vue réduite à la défense de quelques intérêts ignorés, et des voix souvent dignes d'instruire le genre humain étaient à peine écoutées d'un petit nombre d'auditeurs ou distraits ou prévenus ; les magistrats eux-mêmes, souvent troublés par elle au lieu d'en être éclairés , et trop accoutumés à lui voir soutenir les deux partis contraires avec le même art et la même chaleur, ne lui prêtaient qu'une attention inquiète, et se défiaient également de ses erreurs et de ses pièges. *
Mais la scène s'ouvre, et que vois -je? C'est, comme dit le chantre de Caton , c'est l'auguste image de la patrie, ou plutôt c'est la patrie en personne.; c'est cette multitude immense, inconnue pour ainsi dire à elle-même depuis tant de générations ; c'est la France enfin éclairée par l'étude, par les discussions, par de sages conseils et par de longues souffrances. Ses maux ont touché le cœur vertueux et sensible de son roi; il en médite la guérison; il rappelle à son
IÇ)8 DISCOURS ACADÉMIQUES.
aide un génie qu'elle invoquait ; il l'appelle elle-même comme un excellent père appellerait une famille adulte pour délibérer sur les intérêts communs. Non , une bonté si profonde , des vœux aussi purs , d'aussi généreux projets ne seront point trompes; il les verra payés de plus de gloire que jamais un roi n'en acquit, de plus de bonheur que jamais un roi n'en donna. Mais déjà les nations attentives se transportent par la pensée au milieu de cette assemblée auguste , et croient d'avance entendre les interprètes qu'elle aura choisis pour parler en son nom.
Ah ! qui que vous soyiez qui devez remplir un aus&i auguste ministère, connaissez le devoir sacré qu'il vous impose ! Ce devoir , c'est la vérité ; cherchez-la dans toute son étendue, montrez-la dans toute sa candeur: le règne de l'exagération est fini; die disparaît devant la grandeur des choses qui se préparent. Vous ne parlerez point à ces flottantes multitudes d'Athènes et de Rome toujours prêtes à changer d'avis à la voix d'un orateur, machinalement soumises à l'impulsion de ses mouvemeois, et plus dociles à la véhémence qu'à la raison. C'est l'élite imposante d'un des. peuples les plus nombreux et les plus spirituels de l'univers qui vous entendra dans le plus éclairé des siècles ; et la raison de plusieurs milliers d'hommes sera comme déposée dans chacun des hommes qui vous écouteront. Les fastes de l'univers n'offrent point d'exemples d'un pareil auditoire.. Et quel audacieux concevrait le- projet de le séduire ou de le subjuguer? Non , non ; et les expressions emphatiques , et les
tours adroits , et l'insidieuse finesse , et la vaine hyperbole , et les mouvemens impétueux , toutes ces armes enfin si souvent utiles au mensonge offenseraient la sainteté du lieu. Là , tout appareil serait vain> tout prestige serait découvert, tout artifice confondu; et la vérité seule, brillante de sa douce et naïve lumière , osera paraître à de tels regards.
Rappelons -nous , dans ces grandes circonstances , la savante fiction du phœnix que le prodige de la renaissance affranchit de là condition mortelle , et qu'il soit l'emblème de la plus belle et de la plus durable des monarchies prête à se régénérer. Lorsque cet oiseau ,' favorisé du ciel , est averti , par ses forces déchues et par ses ailes moins légères ,' que le cours de ses destins est prêt à s'arrêter , ce n'est point au* flammes des incendies , ce n'est point au tourbillon des volcans qu'il épuré les principes de son existence; mais il s'élève au dessus des vapeurs de bette sphère tumultueuse, au dessus de la région des vents et du tonnerre; et c'est dans le séjour du calme et de la sérénité , c'est aux rayons les plus clairs de l'astre du jour qu'il allume ce bûcher mystérieux* où il prend un nouvel être.