LETTRE
ÉCRITE DE MALAPANE,
EN HAtJTE-SILÉSIE.
KomyshoaUe et Malapane, ceafl et 27.
Tu te plains de moi, je me plains de toi ; nous voilà donc quitte à quitte : quand je pourrai , je reprendrai bien vite entre tes draps t entre tes bras, mon grte; et l'Amour, qu'Hymen tiendra par la main , ne prendra plus la fuite.
Tu vois bien , à l'arrangement*des lignes , que ma première idée n'était point de faire des ver?; et tu vais , à l'arrangement des mots , que cela s'est tourné en une chanson sur l'air : Ton cœur et le mien s accorderont bien.
Il faut à présent te parler de tous mes ennuis, et de quelques momens agréables qui me les ont fait trouver moins insupportables que je ne m'y serais attendu. .
Imagine- toi qu'en sortait de Breslau j'ai été chez M. de St..., second gendre de notre bon ministre.
Je suis arrivé dans une grande maison nouvellement achetée « à demi-meublée , mais comblée de monde. La petite baronne voulait fêter le jour de naissance de son mari, et avait prié tous les environs à an grand dîner , suivi d'un grand bal interrompu
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par un grand souper. Moi qui danse comme tu sais, j'ai vu que ce n'était pas là mon fait, et j'ai voulu m'en aller tout de suite à Oppeln , petite ville capitale de laHaute-Silésie, où le ministre m'avait adressé à un bailli qui devait me fournir toute sorte de renseignemens au sujet des colonies de la Haute-Silësie. Point du tout; on m'arrête de force , et je reste jusqu'à quatre grandes heures du matin , immobile au milieu des walses comme un rocher au milieu des vagues ; enfin , tout étourdi de tout ce mouvement , et fatigué comme si j'avais dansé depuis le premier coup d'archet jusqu'au dernier , je vais chercher un lit pour me reposer des plaisirs des autres. Après trois ou quatre heures de sommeil , je remonte à cheval sans me donner le temps de déjeuner, et je prends la route d'Oppeln , où je croyais ne pouvoir jamais me rendre assez vite. J'arrive mourant de faim chez monsieur le bailli, avec la lettre ministérielle à la main : monsieur le bailli était à la chasse et de vait revenir à midi. Point du tout , à quatre heures il revient à peine avec les compagnons et les victimes de ses plaisirs, deux messieurs et quatre lièvres ; il lit avec assez d'indifférence apparente la lettre du comte , et me dit que je puis rester dans sa maison. Je voudrais, lui dis-je , aller demain visiter les colonies. 4 « Il sera temps après demain , dit-il ; j'ai demain la pêche d'un grand étang à laquelle jevousinvite, — Mais, lui dis-je, donnez-moi au lieu de cela un guide, afin que je fasse mes affaires. — Point de guide, point d'affaires : la pêche serasuperbe ; il faut que vous la voyiez. -~ Allons , je suis en votre
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pouvoir , ainsi je cède; mais au moins promettez-moi de m'expédier après demain. — Oh! après demain sans faute, à l'heure qu'il vops plaira. » Je reste; il tombe une pluie à versé; ainsi point de pêche, car onaurait pu pécher des hommes auàsi-bien que des poissons, attendu que l'élément était devenu commun aux deux genres. Cependant \ comme il faut s'amuser quand on ne peut pas s'occuper , on me dit qu'on va faire une partie chez son excellence (la ville n'avait assurément pas l'air de pouvoir contenir une excellence ). « Qui donc ? demandai-je humblement à ces messieurs. — Le général M^nstein, » me répond-on. Me voilà enchanté en pensant que je vais voir lé vertueux Manstein, des mémoires de Dumouriez, que je vaii trouver un homme parlant français , et dont la conversation doit être, pour moi surtout, du plus grand intérêt. Jeprie donc quelqu'un de l'honorable compagnie qui y allait avant les autres de faire mes très humbles complimen s au général , et de lui demander pour moi la permission de lui rendre mes devoirs* Dans l'intervalle on se rasseoit, et l'on se met à fumer des pipes énormes : on me demande si j'aime à fumer; je dis que je n'ai jamais fumé ; on me plaint , car la pipe , dit-on , est l'amie de l'homme : quoi qu'on fasse , elle vous tient compagnie; elle vous occupe dans vos ennuis et ne vous distrait point dans vos affaires; sans vous empêcher absolument de parler , elle vous invite au si» lence , et vous laisse à vos réflexions, etpuis Von crache , et cela fait toujours plaisir:* cheval je fume , et je ne per^e {Joint à la longueur du chemin , parce qu'un
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demi-mille de plus n'est qu'une pipe de -plus : à mou bureau j'écris sans que ma pipe m'embarrasse , et je fume sans que ma plume me gêne, et puis Von crache, et cela fait toujours plaisir ; d'ailleurs i quelque part qu'on "arrive, si la chambre est sale, la fumée de la pipe vous empêche de le voir ; si elle est puante , la fumée de la pipe voua empêche de le sentir , et puis Von crache, et cela fait toujours plaisir. Enfin nous allons chez le général ; je trouve un bon vieux militaire ne sachant pas un mot de français , mais l'honnêteté et la bonhomie étaient écrites, sur son visage dans toutes les langues , puisqu'elles l'étaient pour tous les yeux. Il ne prend pas trop garde à votre serviteur , dont on avait arrangé le nom à la dieble , et continue à fumer silencieusement. On arrange une partie dfiombre assez chère, dont tu penses bien que je ne me mêle pas ; car je ne sais pas l'ombre de l'hombre; et puis de la petite tabagie où nous étions nous passons par un mauvais petit escalier à uoe as&z bonne chambre , où nous soupons très suffisamment , mais très frugalement ; on retourne ensuite jouer , fumer et se taire , et puis l'on va se coucher après avoir promis de revenir dîner le lendetafcin.
L'impossibilité de* se mettre en campagne à cause du déluge dont le ciel semblait dotfner la seconde représentation à la Haute - Silésie m'oblige à être de la partie. Même traitement que la veille, même indifférence, même chère , même famée , même jeu , même silence , mêmes complimens*; et puis l'on se quitte pour se retrouver le soir; on retournfe eu effet :
mais, comme on ne m'avait rien dit, je ne retourne point , et je reste a?ec la femme et les enfaus.de mon hôte. Arrive une ordonnance du général , qui me prie très instamment de venir : j'obéis; le général me fait des reproches de mes façons avec lui , et paraît prendre un tant soit peu plus garde à moi que la veille. Quelques questions au sujet de là France, de la révolution, des malheurs des émigrés, du nouvel établissement en Prusse méridionale, auxquelles je réponds dans des termes sans- doute barbares , mais d'une manière qui a l'air de les intéresser , me donnent un petit deg*é de considération de plus; mais qu'estce que cela, quand d'ailleurs on ne chasse, ne joue, ni ne fume?
Le lendemain, c'était avant-hier , je monte à cheval , et je vais avec l'écrivain du bailli viftitpr une colonie à un mille et demi , et après m'étre bien fait rendre compte de tout par un homme très intelligent , un jeune maître d'école , que je prendrais , si je le pouvais, pour le mien , je reviens dîner chez 4e bailli ; le général y arrive ; je vois beaucoup de pourparlers entre lui et diverses personnes de la compagnie , et particulièrement avec le bailli.
Enfin , au «bout de quelque temps, le général m'appelle dans une chambre à part :« Tenez, dit-il, mon cher ami, il faut que je vous avoue que, dans les premiers momens, je ne vous ai pas connu; mais je me suis fort informé de vous ; vous êtes *un galant homme, vous descendez d'un grand militaire, et vous avez perdu une très grande fortune; vous pa-
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raissez même être actuellement dans le malheur et dans le besoin; faites ce que je ferais à votre place, acceptez les offres et les secours d'un ami: en disant ces mots; il tire tu> paquet d'oç. qu'il veut me faire prendre. Tu penses bien comme je remercie et comme je refuse. Je lui dis, les larmes aux yeux; « Non , mon cher général , je vous jure que si j'étais dans le besoin, j'aimerais mieux recevoir d'un digne homme comme vous que de tout autre, et que, si je pouvais y retomber, je m'adresserais à vous. — Complimens que tout cela, dit? il.— Ah! général, vous entendez à ma voix , et vous .voyez à mes yeux que c'eft le sentiment qui parle* — Eh bien! acceptez donc, ditil , l'offrande de l'estime et de l'amitié. — Je reçois, lui dis-je, avec une tendre reconnaissance l'assurance de cette estime et de eette amitié; mais l'hospitalité que je reçois dans les états du roi de Prusse ne me laisse rien à désirer pour le présent ai à craindre pour l'avenir» y> Là dessus nous nous sommes embrassés comme deux frères, et il est passé dans l'autre chambre, où je l'ai suivi , après avoir laissé à mes yeux et à mon visage le temps de dérougir. Le dîner a été plus gai qu'à l'ordinaire; il m'a paru qu'on me faisait meilleure mine ; et , après dîner , pour donner au général une marque d'amitié, et brûler mon encens, pour ainsi dire , sur l'autel de la reconnaissance : Devine ce que j'ai fait ; non tu ne le devineras pas : j'ai fumé une pipe, la première et la dernière de ma vie.
Hier j'ai pris mon chemin par la Pologne, et le temps paraît d'accord avec mes projets* J ai vu en
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passant un superbe établissement des marchands de fer de Breslau pour la fabrication et le dépôt de tous les objets possibles de taillanderie, ce qui nous sera de la plus grande utilité. Je suis à présent à Malapane , où j'ai été recommandé par le comte de R... , neveu , bras droit et successeur désigné du comte d'Kt..,; je suis logé et défrayé par la chambre des mines , et je vois des établissemens dignes de l'Angleterre, des fourneaux de toute espèce , et des ouvrages de fonte qui s'étendent depuis le caillou extrait de la mine jusqu'au bas-relief le plus délicat et le plus soigné : ils viennent de couler un pont en fer qui sera placé à Berlin presque en face du comte de N... ; il y en a un beaucoup plus considérable placé depuis quelques années dans ce pays-ci; mais je n'ai pas le temps, de l'aHer voir., On compte en Angleterre en faire un presque aussi large que le Pont-Royal, et d'une. seule arche, L'homme est vraiment en quelque sorte roi des choses ; mais , par malheur , il ne l'est, pas de luimême. C'est à cause de cela que mon projet est de me démettre de mon autorité sur ma personne, et de la confier à une petite reine de ma connaissance qui en disposera suivant son plaisir.
Adieu , ma bonne petite femme; si tu pçu* me lire, tu seras plus habile que moi , car c'est à qui sera le plus mauvais de la plume, de l'encre ou du papier; n'importe , aucun des trois ne se refusera à te faire savoir que je t'aime et que je t'embrasse de tout mon cœur.
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