D'UN VOYAGE DE PLAISIR
DANS' LA. POMBBAHIE SUEDOISE.
Me voici arrivé clopin dopant dans cette ville fameuse par tant d'événemens dont je ne te parlerai pas plus que si tu les savais par cœur ; mais ce que tu apprendras avec peine , c'est que nos deux belles Suédoises nou» ont trompés; que la foire, qui, à les entendre, devait durer tout ce mois, est finie d'hier, et que voilà nos spéculations renversées et nos espérances évaporées.
J'étais à peine entré dans la ville > et je raisonnais encore avec le sergent de la garde, lorsque je vois venir un chariot attelé de deux superbes chevaux , et portant deux hommes dont un me regardait beaucoup. Pendant que je regardais beaucoup les chevaux, et que j 'enviais seulement une de leurs jambes pour ma jument boiteuse, tout à coup le chariot s'arrête, l'homme saute à bas et vient à moi avec un empressement vraiment touchant : c'était un excellent domestique que le comte de Leuven avait prêté à la comtesse de G... pour la servir pendant son voyage avec la princesse de Suède, qu'elle avait renvoyé à Stralsund, après l'avoir gardé quelque temps à Reins-
berg , et qui en était parti pleurant à chaudes larmes •de quitter son excellente dame. Il me salue avec la joie peinte dans les yeux: charmé de voir quelqu'un qui venait de voir les deux comtesses, et croyant pour ainsi dire apercevoir leur image dans mes prunelles, il me demande de leurs nouvelles et de celles de presque tout Reinsberg, à commencer par le prince, à qui tu feras bien de le dire; sûrement il y sera sensible, car toute amitié vaut son prix; surtout celle qui , «ans intérêt, franchit un si grand intervalle; et puis le bon serviteur me quitte en me disant que, dès que sa courte promenade sera finie, il se réjouit d annoncer ma venue à son maître.
Je continue ma marche jusqu'à mon auberge, et je me mets aussitôt en devoir de changer de tout , à commencer par la chemise. J'en étais là , et l'une était déjà otée, et l'autre n'était pas encore passée, que ma porte s'ouvre avec un fracas épouvantable, et qu'un grand et bel homme 9 avec un bel habit et une belle écharpe , entre dans ma chambre à ma grande confusion : c'était le général Paulet, qui, frappé de mon nom qu'on venait de lui montrer sur le rapport des portes, n'avait pas voulu attendre ma visite. Assurément, jamais dans une première entrevue on ne s'est montré aussi à découvert que je l'ai fait ; la conversation n'a pas été longue, ni ma toilette non plus; et au bout de dix minutes j'étais déjà en chemin pour aller rendre cette visite que j'étais si honteux d'avoir reçue dans un costume si étraoge. Le général , me voyant de sa fenêtre diriger mes pas vers sa maison ,
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e$t venu à ma rencontra, et m'a dit que je trouverais sa femme* dans l'affliction, parce quelle venait de perdre son Gis aîné , âgé de vingt-deux ans , sujet de la plus grande espérance, et déjà d'un grand mérite, qui , pour se perfectionner dans son métier d'artilleur, par une étude profonde des mathématiques, était allé faire un cours de calcul infinitésimal à l'université de Gottingen, et qui, à force d'application, était tombé dans la phthisie , dont il est mort : il y avait à peine huit jours que ces pauvres gens en avaient la nouvelle. Madame Paulet m'a para dans un état affreux; tous ses efforts pour me cacher une partie de sa désolation ne servaient qu'à là mieux montrer ; le rouge qu'elle venait de mettre était déjà sillonné par de nouvelles larmes dont ses yeux semblaient être à la fois épuisés et inépuisables. Embarrassé et touché de ce spectacle y après avoir payé le tribut de compassion que l'inconnu même doit à l'affligé , je lui ai parlé de ce qui lui restait , un jeune fils de dix-huit ans ( qui au moment oîi j'en parle entre dans ma chambre : c'est assurément une des belles figures et un .des plus aimables jeunes hommes que j'aie jamaj? vuç; l'habit suédois, et surtout l'uniforme d'aide-de-carop du roi qu'il a porté dans la dernière guerre , semblent faits exprès pour relever son éclat et sa taille). Il a deux sœurs , dont l'une 7 jolie comme un petit ange, et digne axaie de notre aimable Aurore, était citez sa mère, et l'autre à Stockholm, ds*me de.la reijae. Je remontra^ donc à cette pauvre dame que ce qui lui restait ferait encore la jalousie
de bien des mères ; mais rien ne sait moins calculer que la douleur : la mort d'un -fils éperdument aimé n'est point une perte, c'est une plaie pour laquelle il n'y a d'autre baume que le temps.
De chez M. Paulet j'ai été chez l'oncle de notre brave et bon ami ; j'ai trouvé un homme d'environ Soixante-cinq ans, fort maigre, et paraissant relever de maladie : je ne saurais te donner mieux l'idée de sa figure que par celle de M.' de Saint*Germain, non le rose-croix , mais le mihîstre , auquel il ressemble et par la* taille , et par le visage , et par les irianièrés , et par le son de la voix; il m'a reçu très poliment, même assez gracieusement, mais cependant poîiit d'une manière aussi affectueuse que je iri'y attendais, d ? après la lettre dont j'étais porteur; il est vrai cp/il île l'avait pas lue (il est vrai aussi que depuis qu'il Ta lue il ne s'est pas fort attendri, puisqu'il n'a point envoyé chez moi ce matin, qd'il est niidr, et que je vais dîner à table d'hôte) ; au resté, il m'a paru avoir des façons très nobles; et sa tendresse pou** ses nièces me console de sa froideur pour moi.
Je hii ai demandé à voir sa maison ; il m'en a montré une partie , et celle qui m'intéressait le plus , car c'était l'appartement de notre comtesse, qui couche dans un lit très élégant, et surtout très appétissant, de beau damas cramoisi : je sais bien que cette couleurlà n'est plus en faveur; mais ce qui est passé de mode à Paris pourrait bien n'y être pas encore arrivé à Stralsund; du reste il y a dans les recoins les plus secrets de Fappartçtnerit toutes lés recherches de déli-
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catesse en tout genre que Périclès aurait pu faire mettre dans l'appartement d'Àspasie et ses dépendances. Mais si l'attirail de la cl\ambre à coucher est un peu mondain, on peut dire en revanche que l'ornement est tout en Jésus-Christ; car il consiste dans deux tableaux , dont l'un est une copie de la sainte Famille , de Raphaël , et l'autre un Christ qui a pu autrefois être original, mais qui , à force d'être repeint de tous cotés, ressemble à de la dentelle d'Angleterre raccommodée avec du fil à torchon; du reste , la maison est farcie de tableaux tels que tu te les figures : une grande salle , entre autres , est pleine de rois , de reines , de princes et de princesses de Suède , à commencer par Gustave Vasa jusqu'au roi actuel : la seule chose qui m'ait frappé , c est que dans toute la collection il n'y a presque pas un homme qui n'ait eu quelque mérite; et j'en étais presque jaloux, en pensant que dans un autre pays pareil nombre de rois pris au hasard n'aurait pas soutenu la concurrence.
Je sors de mon pauvre dîner avec de tristes marchands qui n'avaient en tête que leurs paquets et leur tournée, et dont il n'y avait pas un n^ot à tirer pour la conversation , comme s'ils avaient emballé leur esprit avec leurs marchandises. En voyant leur préoccupation, leur tristesses, leur sobriété, leur silence, je pensais que rien n'est plus contre notre intérêt que de vouer notre vie à l'intérêt ; on manque perpétuellement de tout ce qu'on amasse, et l'on se passe de tout ce qu'on se promet; on s'abonne à être mal nourri , mal vêtu , mal logé , pour être un jour en état
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de faire une excellente chère, d'être bien habillé et d'habiter une belle maison ; on se passe de domestiques afin d'avoir un jour de quoi en payer davantage ; enfin on sacrifie toujours le présenta l'avenir, jusqu'à
ce que le présent passe et que l'avenir ne vienne point. Voilà pourtant la vie de la plupart des marchands , ou , pour mieux dire , de la plupart des hommes , qui, trompés par la prévoyance même , se livrent à l'intrigue, aux affaires^ au travail, à des privations de tout genre, et reculent toujours l'instant de jouir: il faudrait à ces messieurs un Cinéas qui leur dît comme à Pyrrhus : Eh , seigneur! qui vous empêche de commencer dès aujourd'hui?
Mais revenons à notre comte de L ; il m'a paru
qu'il était justement embarrassé de ne parler que français, et moi, de mon côté, je l'étais de lui proposer' de lui parler allemand, car c'eût été lui faire entendre que je ne l'entendais pas. Dès que le mot le plus connu , le plus courant lui manque , il y supplée par un mot allemand , ou même suédois, auquel on ne s'attend point du tout. Il vous dira, par exemple : C'est un très honnête mànn 9 pour dire honnête homme. En me faisant entrer dans la salle oii sont les portraits dont je t'ai parlé, H me dit:
Vous allez voir tous les de la Suède, il voulait
dire les rois; mais il y a suppléé par le mot équivalent en suédois, que tu demanderas à la comtesse, moi je n'ai pas le courage de le prononcer. Ce qui m'a le plus diverti , c'est qu'en me montrant le portrait de la reine. Christine, il l'a honorée du titre de
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grand. c'est-à-dire de grand roi, eç trois lettres.
J'ai trouyé chez lui ce bon comte de Brahç, qui vient de partir ce içatin pour aller voir 8£s terres dans l'île de Biigen; il emmènje avec lui sa belle femme, que j'ai rencontrée peu après daps la rue , et à qui son mari m'a présenté , comme ayant une lettre à lui remettre de la part de notre comtesse ; de là j'ai passé chez le général d'Arnfeld , gouverneur de la Poraéranie , chez qui je n'ai pas été reçu , çt qui a ce matin envoyé son fils chez moi pour m'en faire des excuses de la manière la plus flatteuse, en me disant que si ses domestiques avaient pu lui prononcer mon nom, toutes les portes m'auraient été ouvertes; il vient de me faire prier à dîner pour t)im#mche.
M. Paulet , de son côté , m'a invité pour demain; et je compte partir lundi; en sorte que, selon toutç apparence, je n'aurai pas mangé chez M. de L....,., sur qui pourtant j'avais fondé tout l'espoir de ma cuisine : au reste, j'ai remarqué depuis long T teinps que la chose la plus vraisemblable est précisément celle qui n'arrive pa$. Mais crois-tu que je sois veou à Stntlsund seulement pouç t'écrire ? non , par rti* foi : je vais me promener dans la ville, et voir si je trouve quelque chose dignp de t'ôtre raconté. £h bien ! ma 611e, je rç'ai ripn vu qu'on ne voie pqrtput ; le port m'a.paru mesquin, le commerce languissant, le peuple misérable , les trompes méd/qçrejnent bien tenues, et plu^ médiocrejaent exercées; du reste , U ville est malpropre, mal bâtie, point (Je p^mçn^es^u-detlans ni au dehors., point de ces jolis jardins, de t ces jolis
pavillon» dont les villes de commerce sont ordinairement entourées 4 parce que les négociàns, las de ne chercher que du profit dans l'intérieur dé leur cité , veulent trouver quelquefois du plaisir hors des murs* La faute est. d'autant plus sotte Ici, et d'autant plus impardonnable, que la variété & la bonté du terrain des environs fourniraient aux plus charmantes positions et aux plus admirables jardins. Pendant que je) me traînais tout pensif entre ces vilaines maisons, sur les pavés raboteux de ces rues tortueuses, une réflexion profonde s'est emparée de mon esprit et m'a suivi dans toute ma promenade. Je cherchais à m expliquer à moi-même ce qui a pu porter les hommes à quitter l'abri des bois , l'air put des montagnes, le charme éternellement attaché aux belles prairies, aux plaines fertiles, aux clairs ruisseaux, aux frais bocages, à la paisible compagnie des utiles troupeaux, pour venir respirer un air malsain sous des toits v rapprochés, ou, d'ans Fespace de quelques afpens'de terre, on rassemble la population d'une vaste contrée ; ta plùpatt y vïfertf péniblement , toujours inquiets de manquer de la plus simple nourriture que là campagne tear offrirait plus abondante et plus sàvoïhtetrse ; la plupart; se condamnent aux plus vils et aux plus pértibles travaux pour un : salaire modique, et souvent incertain, au lieu des travaux champêtres , qui sont toujours nobles, toujours agréables, toujours sains, et toujours payés , ne fût-ce que par la nature. Je crois savoir à peu près ce ; qu'on petrt dire en faveur des villes-»- que sans elles les sciences, les arts seraient
encore dans leur enfance ; que pendant qu'une partie des hommes cultive la terre , il est à propos qu'une autre partie cultive un domaine encore plus vaste , encore plus fertile, et dont il y a tous les jours de nouvelles productions à attendre , Y esprit humain.
Je demanderais d'abord à quoi tout cela est bon. A commencer par les sciences , elles ont fait plus de fous que de sages; elles ont plus égaré qu'éclairé; elles sont bien vite sorties du cercle de l'utilité , craignant sans doute de s'avilir , et se sont perdues dans des idéalités qui ne sont d'aucun profit; enfin, pour le malheur du monde, elles ont établi l'inégalité des conditions dans les esprits , inégalité aussi nuisible > aussi odieuse pour le moins que dans les fortunes.
U en est à peu près de même des arts > quoiqu'il* paraissent avoir quelque chose de plus conforme à nos besoins que les sciences. Je les distingue en deux classes : les arts libéraux, c'est-à-dire, inutiles; et l'industrie, ou les arts utiles. Je ne sais trop si le rassemblement des hommes en grandes masses, ou pour mieux dire , en gros tas , comme ils sont dans les villes, est absolument nécessaire à la perfection des arts prétendus libéraux, et qu'on pourrait tout aussi bien appeler intéressés; ce que je. sais, c'est que les arts par eux-mêmes n'étant point nécessaires ( puisqu'on se portait fort bien avant leur invention), leur dernier degré de perfection Test encore moins; ce que je sais encore mieux , c'est que la plupart de ces arts > originairement enseignés par la nature , peuvent être étudiés sous sa direction et sous ses aus-
pûtes dans les habitations champêtres , et qu'ils peuvent , suivant les divers talens naturels dont tous les hommes sont plus ou moins doués, y être portés à un degré de perfection plus que suffisant pour délasser des travaux fatigans , et pour remplir avec délice les intervalles des occupations de la campagne.
Examinons maintenant si les villes sont absolument
nécessaires aux progrès et à la conservation des arts utiles : je vois fort peu de ces arts , à commencer par le premier et le principe de tous , la mécanique , qui ne puisse être aussi en honneur à la campagne qu'à la ville.
Je crois facilement que dans les villes on a souvent trouvé divers perfectionnemens dont les campagnes ont ensuite profité; mais presque toutes les inventions sont originaires des champs : la nature était là pour les suggérer; son génie bienfaiteur est toujours prêt à inspirer les hommes qui vivent sous sa loi , et à leur indiquer le moyen à côté du besoin. Qui est-ce qui a opposé la première digue aux débordemens? qui est-ce qui a le premier pompé les eaux d'un terrain trop humide pour les distribuer dans des terrains desséchés? qui est-ce qui a construit la première charrue, le premier moulin , le premier chariot , la première maison ? ce sont des hommes , de simples hommes de la campagne; toutes ces idées si simples, mais si grandes , ont pour ainsi dire germé avec les plantes > et sont comme des efflorescences et des fruits nés de la végétation de l'esprit humain. Je sais que plusieurs travaux devenus nécessaires demandent de grands
rassemblemens ; mais je sais en même temps que les plus nécessaires de ces travaux , ceux des forges 4 par exemple, et ceux des mines, ne peuvent être en activité qu'à la campagne ; et si différons ouvrages dé* pendans de ces premiers arts sont un peu plus finis , un peu plus recherchés dans les villes que dans les campagnes, accusons-en le long aveuglement des hommes, qui , entrevoyant la fortune dans les villes et ne voyant que la nature dans les champs, ont , lorsqu'ils l'ont pu, quitté l'une pour l'autre, semblables aux libertins qui laissent là une aimable et modeste épouse pour une courtisane mieux parée ; en sorte que, de tout temps et en tout temps, tout ce qui montre à la campagne quelque talent, quelque génie particulier , se croit déplacé parmi ses compagnons rustiques, et va, comme je le disais tout à l'heure , chercher fortune à la ville. Faut-il s'étonner à présent si i d'après ces institutions et ces coutumes absurdes , les campagnes > incessamment dégarnies des hommes industrieux qui contribueraient le plus-à îeqr éclat et à leur prospérité, le cèdent çn fait. d'industrie; aux villes, qui profitent de leurs pertes ? Mais l'homme a beau faire, ta nature prend toujours le dessus, <ft se venge intérieurement de ceu& qui' l'ont méconnue. En général, la vie des villes , même les plus agréables, est beaucoup moins heureuse, poup les g$ n* même à qui tôfut semble rire , que celle des campagnes ; le plaisir luit ceux qui le poursuivent ; les fêtes, lesrepas, les jeux, les spectacles, imaginés comme autant dé remédies contre l'ennui , perdent bientôt
leur vertu et manquent leur effet; les égards, les usages, les procédés imposent un joug impossible à secouer; la gêne se mêle de toutes les parties r et cet ennui contre lequel on s'était ligué se trouve au milieu de vous sans que vous puissiez ni le fuir ni le chasser ;> heureux encore si on en restait la,, et si toutes les passions attisées, électrisées par tant de contacts, ne s'emparaient pas de lame de ces pauvres diables, et ne les tyrannisaient pas jusqu'à leurs derniers momens!
L'orgueil , la cupidité, l'envie, la bassesse, la fourberie , tout cela travaille plus fort à mesure qu'il y a plus d'hommes ensemble; en sorte que si messieurs les citadins y pensaient bien , ils trouveraient qu'ils ont précisément choisi le moyen d'être malheureux , qu'ils ont laissé l'or pour le clinquant , et abandonné l'Elysée pour le Tartare. Ils verraient' que ces bons campagnards qu'ils méprisent, et dont l'ignorance ou la gaucherie est le sujet de leurs fades plaisanteries , tiennent le bon bout, que la nature est pour ces bonnes gens-là , et qu'elle leur donne au moins la liberté , la santé , la force et la paix ; ils verraient que si les mains des campagnards sont moins propres , au moins leur sang est pur ; ils reconnaîtraient que si la ville offre quelquefois des plaisirs plus recherchés , on troiuve à jfô campagne des mœurs plus irré~ prochables , et qu'à la longue les mœurs valent bien les plaisirs ; ils compareraient un plat bourgeois à un bon métayer; ils corn paieraient leurs belles fanées à" ces belles faneuses qui.se reposent de leurs travaux
par la danse et par le chant ; ils compareraient leurs enfans pâles et malingres , qu'ils ont tant de peine à élever, aux enfans des campagnards, à ces roses mouvantes qui acquièrent bientôt la force des chênes à l'ombre desquels elles fleurissent; ils s'apercevraient que la gaîté même après laquelle ils soupirent n'existe réellement qu'à la campagne , et qu'ils n'en ont que l'image; ils conviendraient enfin qu'à la campagne on s'amuse de tout, tandis qu'à la ville on ne se divertit qu'aux dépens d'autrui, et que si l'on y rit quelquefois , c'est de moquerie , tandis qu'à la campagne c'est de joie.
Qu'en penses-tu , ma fille , de cette sortie, ou , pour mieux dire ,dece bombardement général contre toutes les villes ? Tu crois peut-être que cela vient de ce que, pour me désennuyer , j'aurai lu quelques pages de Rousseau ; que c'est son éloquence qui échauffe ma bile, et que je fais comme les petits chiens qui ne manquent pas d'aboyer quand leur maître élève la voix. Point du tout, mon enfant, c'est parce qu'un petit chien ( puisque petit chien y a ) bien tondu , bien peigné , en me voyant passer dans la rue avec ma redingote boutonnée et mon chapeau enfoncé à la Jacques Rosbiff , s'est mis à japper de toutes ses forces comme s'il avait vu passer un gros loup , et qu'il m'a poursuivi en faisant toujours le même carillon pendant deux ou trois rues : j avais beau m'examiner , je ne trouyais pas ce qui lui déplaisait dans «ma personne; mais ne pouvant point le ramener par la raison , et n'osant point lui porter un coup de pied >
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qui aurait pu être trop sensible à sa maîtresse ( car il avait l'air d'un chien de dame ) , je prenais le parti de la modération et du mépris affecté; cependant ne voilà-t-il pas que le petit misérable , redoublant de glapissemens , ameute contre moi tous les chiens de la rue , qui , dociles à ses instigations , se mettent à répéter tout ce qu'il me dit, et je me vois pour le coup chassé dans toutes les règles comme un autre Àctéon , excepté que, par pure décence, je ne pressais point mon allure. Ce n'est point tout: les polissons, accourant à la voix des chiens, viennent augmenter mon cortège et servir de piqueurs à la meute ; car plus ils voyaient les chiens animés , plus ils les animaient encore , suivant la nature et l'habitude de tous les polissons.
J'essayais en vain d'entrer en négociation avec ces messieurs tant à deux qu'à quatre pâtés; mais mon allemand, inintelligible pour eux comme le leur pour moi , ne faisait qu'augmenter la confusion. Cependant je gardais toujours mon sang-froid , et au lieu de cet Achille qui te faisait frémir à Solinguen par ces grands • coups qui renversaient des bataillons de petits écoliers, tu aurais vu la grave retraite d'Àjax, que le divin Homère compare si majestueusement à un âne assailli à coups de pierre par de petits vauriens, et qui n'en marche point un petit pas plus vite. Hélas! ce pauvre âne que tu honores de tes bontés allait bientôt subir le sort du peccata du combat du taureau , lorsque par hasard nous arrivons tous à une porte ou il n'était pas permis à toute espèce de monde
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de passer. La sentinelle , apparemment un peu moins estomaquée de ma figure que toutes les personnes de ma suite , veut bien faire une exception en ma faveur, et la canaille, tant au propre qu'au figuré, est obligée d'abandonner sa proie. Après cela ai-je tort d'être indigné contre les villes, et de tourner toutes mes affections du côté de la campagne, où iesenfans, et même les chiens, savent distinguer un honnête homme d'une bête fauve? ,
J'ai dîné chez le général Faulet avec la mort dans le cœur, de l'effort que ces dignes gens faisaient contre leurs chagrins pour me faire une réception plus agréable. Il paraît qu'il avait été admis dans la grande intimité de son feu roi pendant la guerre contre la Russie ; il en est résulté pour moi une conversation infiniment intéressante sur divers détails de cette expédition extraordinaire , où le royaume et le roi ont été à deux doigts de leur perte ; où tous les pactes entre le ' monarque et la monarchie ont été violés ; où le plus pauvre des Etats de l'Europe a fait une dépense digne de Louis XIV; et où des peuples libres et peu nombreux ont sacrifié l'élite de leur jeunesse. à une cause sinon injuste, au moins inconnue. Rien ne montre mieux l'empire de l'illusion sur les hommes que de voir des gens bien assurés qtrè leur nom ne sortira pas de l'enceinte de leur paroisse, croire aussi à la gloire, et lui sacrifier leur intérêt et leur vie. On m'a conté à ce sujet une assefc singulière façon de rallier les troupes suédoises dans des morne n s de désordre et de découragement ; on leur dit : Eh
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bien! soldats, si vous ne marchez point, nous allons récrire à vos femmes ; et alors la crainte d'être remplacés dans leur absence ou mal reçus à leur retour leur donne un courage de lion , et leur fait affronter tous les dangers auxquels il plaît à leur prudetrt monarque de les -exposer. Quelques soldats d'un même village avaient , dans je ne sais quelle occasion,' montré de la faiblesse, et revenaient ensuite tranquillement chez eux ; ils trouvèrent leurs maisons fermées , et des écrevisses à leurs portes.
Quant au feu roi de Suède , je ne Sais si c'étaient ces motifs-là qui agissaient aussi puissamment sur lui ; mais il a poussé le courage jusqu'à la folie , et a conservé sa présence d'esprit , et même sa gaîté , dans les momens les plus désespérés.
Tous les ordres étaient écrits de sa main; et j'en ai vu plusieurs qui , malgré la complication des choses et des circonstances , m'ont paru de la plus grande clarté ; mais en même temps la distraction et l'insouciance n'ont jamais été portées aussi loin. Il- lui est j par exemple y arrivé de se trouver sur une petite île, lui quatrième , au milieu de mille prisonniers dont la plupart avaient conservé leurs sabres. Jamais guerre, considérée en elle-même, n'a été aussi extraordinaire; vaisseaux de guerre, frégates, galères, chaloupes canonnières, brûlots, infanterie, cavalerie, artillerie de campagne et de siège, tout cela marchait à la fois, et pour ainsi dire pêle-mêle, dans des mers hérissées d'îles et de rescifs , et dans des terres tailladées par des canaux, des fossés , des ravins et des bras de mer ;
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tantôt les vaisseaux étaient arrêtés par les glaces ; tantôt les glaces menaçaient d'effondrer sous les pieds des hommes ; mais la guerre a cela de commun avec la folie, à qui elle ressemble en tant d'autres points , c'est qu'elle découvre dans l'homme des forces inconnues au sang-froid et au calcul : est-on brave, elle fait trouver au cacochyme des nerfs de lion; est -on poltron , elle fait trouver au paralytique des jambes de cerf: c'est là aussi où l'on voit encore mieux qu'au jeu les plus grands coups du sort. Une flot te eq fermée par trois flottés, obligée de défiler vaisseau à vaisseau , et de passer ainsi en revue devant toute une ligne ennemie , échappe à une perte certaine et totale , soit par son audace , soit par la faute de ceux à qui elle avait affaire ; non seulement elle échappe , mais elle livre ensuite un superbe combat 9 et met l'ennemi en déroute. Le duc actuellement régnant veut compléter la victoire, et , profitant d'un moment favorable , il fait lâcher un brûlot qui doit porter l'incendie et la désolation dans l'escadre en retraite; le brûlot part , le capitaine et l'équipage mettent le feu à la mèche , et se retirent suivant la règle dans un petit canot ; à peine le brûlot est-il abandonné à lui-même, que le vent tourne et le renvoie avec impétuosité vers la flotte suédoise, au milieu de laquelle il saute et met le feu à sept vaisseaux de guerre qui sautent misérablement et couvrent la mer de morts et de débris : voilà comme ce qui devait manquer réussit, et comme ce qui devait réussir manque! et puis fiez- vous au calcul.
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Mais il me semble, ma pauvre enfant , que voilà plus de guerre que ton humeur pacifique n'en demande ; et cependant , avant de quitter le champ de bataille , il faut que je te dise que mon ardeur militaire me retient ici un jour de plus que je n'avais compté, et cela pour voir un exercice d'artillerie préparé et différé depuis plus de dix jours à cause du mauvais temps, et qui, par l'ennui et l'impatience des officiers , doit, quelque temps qu'il fasse , avoir lieu demain à cinq cents pas de la ville. J'avais effectivement remarqué à mon passage une tour et quelques fortifications en avant , qui m'avaient d'abord frappé par leur grand air de nouveauté et leur plus grand air d'inutilité ; mais bientôt après , des batteries de divers calibres dirigées en face de la tour à sept ou huit cents pas de distance, et dix ou douze tentes de canonniers avec quelques hangars de travailleurs et quelques forges de campagne, m'ont appris, en les voyant , que la tour n'était qu'un point de mire , et qu'il était sans doute question d'un simulacre d'attaque. Effectivement la pauvre tour qui n'est que de bois, et qui est encore dans tout l'éclat de la jeunesse et de la peinture, n'a pas deux jours à vivre , puisque dès aujourd'hui elle doit être battue à boulets rouges , et les fortifications environnantes doivent sauter par l'effet d'une mine que le major d'Ârnfeld , fils du gouverneur général de la Poméranie suédoise, a fait charger il y a deux jours; mais comme le ciel a dû y mettre au moins autant d'eau que le major de poudre , on croit que la petite cita-
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délie pourrait bien échapper au danger qui la menace , comme les personnes menacées d'une grande inflammation, à force de lavage, évitent une mort presque assurée. Nous croyons être bien habiles nous autres pauvres hommes; et ne sommes-nous pas entourés de menaces ignorées , comme cette pauvre tour qui ne voit pas les boulets qu'on amasse , les fours qu'on prépare, les canons qu'on braque en face d'elle ? Et ne sommes - nous pas comme ce malheureux petit ravelin qui n'entend point le mineur qui travaille sous ses fondemens ? Et ne sommes-nous pas de petits édifices ambulans , les uns mieux , les autres plus mal bâtis, sur lesquels quelqu'un (et je crois que c'est le diable ) s'amuse à tirer , tout coup vaille , sans que nous puissions prévoir le coup avant la blessure? Et n'avons-nous pas le plus habile et le plus malin de tous les mineurs (la mort) attaché à notre pauvre architecture dès les premiers instans de notre construction? Il a bien raison le bon vieux père Hésiode % quand il nous dit que les maux et les infirmités sont des ennemis ailés qui voltigent invisiblement autour de l'homme sans défiance.
Je te rendrai compte de l'exercice quand je l'aurai vu ; en attendant , il faut que je te parle d'une connaissance que j'ai renouvelée ici avec quelqu'un qui était venu passer trois semaines chez moi : devine où, à Gorée. C'était un des compagnons du bon M. Sparrman, nommé M. Arrénius, actuellement officier d'artillerie très distingué , qui s'est fait connaître dans la guerre de Finlande, où , avec une politesse
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encore plus modeste et plus douce, s'il est possible, que celle du comte de Wreigh, il n'a pas laissé de chauffer les Russes d'importance , et qui dans ce moment est envoyé par le duc régent pour lui rendre compte des travaux de Stralsund.
Notre connaissance et notre reconnaissance n'a pas peu contribué à me faire connaître assez avantageusement dans ce pays-ci, et je vois que depuis ce moment-là les officiers m'accordent un supplément de * considération. Admires-tu comme le hasard, et même le vent, qui est la respiration du hasard, se charge de toutes les affaires des hommes? car, sans aucun doute, c'est le vent qui est cause que je viens recueillir à Stralsund le fruit de ce que j'ai pu semer en Afrique ; c'est pourquoi, dans toutes les positions, dans toutes les circonstances, il n'y a qu'une chose à faire, c'est le bien , et puis se tenir tranquille sans rien espérer ni désespérer de rien.
A propos, chère enfant, je ne t'ai point encore parlé de ma santé; il est vrai que cela ne nous mènerait pas à grand'chose , d'autant plus qu'elle arrivera, j'espère, à Rheinsberg, et, selon toute apparence, plus tôt que ma lettre , et qu'elle se chargera elle-même de te donner de ses nouvelles.
Tu sauras cependant que la dernière promenade m'a sauvé une grande maladie; car ce frisson perpétuel joint à un mal de tête qui à chaque instant exprimait de mes yeux des larmes involontaires, tenait, si je ne me trompe, à une fièvre interne qui s'est dissipée dans la marche, au lieu de couver et de
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se développer dans le repos; j'en ai une espèce de preuve dans les petites variations que ma pauvre vieille carcasse a subies depuis quelques jours , et dont me voilà quitte. Un chirurgien aurait dit que j'avais besoin d'être saigné; un apothicaire, que j'avais besoin d'être purgé; un médecin, que j'avais besoin de régime, de repos, de soins, et surtout de ses fréquentes visites; et moi, je dis et je prouve que j'avais besoin de plus d'air, de plus de mouvement, et de moins de nourriture qu'à l'ordinaire; et je réponds, sur ma tête et sur celle de mon cheval, que je reviendrai mieux portant que je ne suis parti, surtout si je te trouve aussi bonne et brave femme que je t'ai laissée.
Adieu , ma chère enfant. Je vais rendre au général son journal, auquel il a joint les lettres originales de son roi, où il n'y a à reprendre que l'écriture. C'est vraiment une lecture très intéressante; mais malheureusement elles ne comprennent que les événemens et les détails relatifs à celui dont le nom est sur l'adresse. Je ne le remettrai pas sans en extraire un trait que j'ai fort approuvé , et qui montre le prix que les hommes peuvent ajouter aux choses. Lorsque le roi nomma le général commandeur de l'ordre de l'épée, il ordonna que la croix de chevalier qu'il quittait pour celle de commandeur fût gardée avec une étiquette pour celui de ses fils qui par la suite la mériterait.
Voilà que je sors de ce fameux exercice; tout a été le mieux du monde , et il n'y a eu que la pauvre tour qui s'en soit mal trouvée : c'est une occasion d'in-
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struction pour un militaire et pour un philosophe que j'aurais été bien fâché de manquer. Je n'avais jamais vu tirer à boulets rouges, je n'avais jamais vu sauter de mine, je n'avais jamais vu jeter de pots à feu, je n'avais jamais vu envoyer des bombes à ricochets; j'ai vu tout cela comme j'espère te voir; et c'est uu beau et en même temps, un hideux spectacle que celui des efforts vraiment diaholiques des hommes pour se rendre les uns les autres encore plus médians , encore plus malheureux , encore plus, périssables qu'ils ne sont; ils ont tant de génie que je crois que, si le ciel avait oublié de mettre un terme à leur existence, Us auraient eux-mêmes inventé la mort : ne dirait-on pas au moins qu'ils en sont amoureux, puisqu'il n'y a sorte d'avance qu'ils ne lui fassent, ni sorte de facilité qu'ils ne cherchent à lui procurer? La preuve en est? qu'ils ont imaginé la guerre, la navigation, la médecine et la bonne chère.
 propos de bonne chère, je ne t'ai point encore paj;lé de mon ami le gouverneur Darnfeld , chez lequel j'ai dîné hier et aujourd'hui, et pour lequel tu me ferais sûrement infidélité, si tu avais le bonheur de le- rencontrer. Il a véritablement l'air, dans ces climats septentrionaux , d'un arbre exotique que les frimas auraient respecté pendant soixante-seize hivers; tout, jusqu'à son langage même,, annonce un homme du midi; et il serait beaucoup plus aisé à quelqu'un qui le verrait ailleurs, et qui ne saurait pas son nom , de le prendre pour un Provençal , ou xnême pour un Napolitain, que pour un Suédois; car
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c'est au point, que j'ai été frappé de quelque analogie entre son accent et celui de notre chère ambassadrice de Naples. Il a une mémoire où tout le passé est resté gravé , et , ce qui est plus singulier , où le présent se grave encore : cette mémoire de vieillard est renforcée par une imagination de jeune homme, qui le met sur-le-champ au courant de toutes les nouveautés folles et raisonnables , et qui ne le rend étranger qu'à son âge. Son abord est aussi agréable, et ses manières aussi gracieuses dans leur franchise antique et leur singularité toujours nouvelle , que s'il n'avait étudié autre chose pendant sa longue vie que l'art de plaire. Ses rides paraissent moins l'empreinte de son âge que de son esprit ; car on dirait qu'il en change à chaque phrase, et qu'il tient à sa disposition une vingtaine de jeux de physionomie aussi mobiles, aussi prompts que la pensée, et toujours prêts à s'adapter à tout ce qu'il dit ou qu'il entend. Ce n'est point assez des muscles et des plis de son visage; ses attitudes, ses gestes, les contractions de toutes les phalanges de ses doigts et les inflexions variées de son organe, viennent encore à l'appui. Chaque chose qu'il va dire est précédée d'une grimace indicative et d'un cri préparatoire qui servent comme d'introduction au reste de sa musique; enfin je ne crois pas que jamais M. de Caraccioli ni l'abbé Galliani aient poussé plus loin la pantomime que cet homme, sur le berceau duquel l'étoile du nord a dardé des rayons presque perpendiculaires.
Il aime la France comme un dévot aime le paradis :
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il y a fait ses premières armes, et, je crois, ses études ; toutes ses pensées y sont continuellement tournées ; il déteste tout ce qui s'y fait, mais il le regarde comme le résultat nécessaire de tout ce qui s'y est fait; et il dit, et qui plus est , il prouve que la maladie a commencé à la mort de Henri IV. Il a été dans sa jeunesse fort attaché au maréchal de Saxe , qui l'a initié dans la science de la guerre, et qui lui en a du moins assez appris pour lui faire préférer notre prince à tous les généraux. Personne d'ailleurs n'est plus en état de les apprécier, soit d'après les lectures très réfléchies auxquelles il a toujours donné beaucoup d'heures par jour , soit d'après les observations pour lesquelles sa longue carrière militaire dans différens services a fourni beaucoup de matière. Du reste , il paraît jouir de la vieillesse la plus heureuse : aussi attaché que cher au petit cercle qui l'entoure ; très occupé de sa femme, qui, beaucoup plus jeune que lui , lui prodigue les soins de la piété filiale ; content, et même fier d'un fils aussi rassis dans sa jeunesse que le père est jeune dans sa vieillesse; vivant avec simplicité , mais en même temps avec élégance et noblesse; facile pour ses subordonnés, amical avec ses égaux , hospitalier envers les étrangers , agréable à tout ce qui l'approche, honoré de tout ce qui le connaît , je ne saurais dire assez de bien de ce bon et galant homme , et j'éprouve un secret plaisir à lui rendre ici toutes ses honnêtetés sans qu'il s'en aperçoive. Quelques pédans voudraient peut-être lui faire un défaut de son extrême vivacité ; mais quand la.
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vivacité est jointe à la bonté, c'est un feu qui chauffe sans brûler. En général, j'ai remarqué qu'on se donnait. les airs d'imposer des lois à la vieillesse, qui devrait au contraire en donner à tout le genre humain ; car c'est une autorité constituée par la nature; mais, comme elle est sans défense par elle-même , elle s'est laissé détrôner , et cette première révolution a par la suite entraîné toutes les autres. On a inventé avec autant de soin que de bêtise une sorte d'étiquette pour les vieillards, qui abrège encore le peu de jours qui leur reste , en les faisant vivre dans les ennuis et les contradictions ; on les séquestre du monde avant qu'ils en sortent , et on ne leur permet pas de vivre jusqu'à la fin de leur vie. Ce qui me paraît le plus absurde dans toutes ces absurdités-là , c'est l'obligation qu'on impose aux pauvres vieillards d'être ce qu'on appelle graves, comme si la gravité n'était pas une imitation de la vieillesse, et comme si ce n'était pas assez d'avoir l'original sans y ajouter encore la copie ; pour moi , qui commence à être vieux , j'attends pour être grave que je sois mort.
Me voici sur le retour , non seulement de mon âge , mais de mon voyage , et je viens de retrouver mon dernier gîte dans la froide Lutze ; la température , sans être encore à beaucoup près à un degré convenable , est cependant fort adoucie ; la preuve en est que je couche dans une chambre sans feu : il est vrai qu'elle est toute tapissée de jupons, et de déshabillés, et de polonaises et de caracos, et de mille pertentailles à l'usage des belles dames; et qu'au
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milieu de tout cela je vois un petit berceau qui attend l'enfant de la maison ; mais du reste tout m'a paru changé , et c'est encore la triste dignité qui en est la cause. Ne voilà-t-il pas que mon cher apothicaire , au lieu de cet air amical, et même anodin, avec lequel il m'avait reçu la dernière fois comme un homme , sinon de sa profession, au moins de sa sorte, s'est mis à me faire des révérences jusqu'à terre et des complimens à perdre haleine. Tout a pris une autre ' face (ces gens-là sont accoutumés à ces reviremens-là); la confiance, fille de l'égalité, et l'égalité, fille de l'incognito , ont disparu : mon apothicaire me poursuit avec le titre de marquis comme avec un lavement , et en se promenant avec moi dans les raboteuses rues de sa bicoque, dès qu'il rencontre quelqu'un, n'importe qui, il ne manque pas de s'arrêter tout court, et de me dire en présence du témoin : Monsieur le marquis, vous devez être fatigué de la route; ou bien : Monsieur le marquis, cette ville n'approche point de Paris; ou bien : Monsieur le marquis, c'est étonnant de voir un marquis voyager à cheval au lieu d'aller dans une belle voiture à ressorts ; ou bien encore ; Ah! si j'avais le bonheur et l'honneur d'être un marquis comme vous (je réponds à moimême : Tu serais bien avancé!); mais, ajoute-t-il, je ne suis point marquis, je suis apothicaire, et encore mon apothicairerie est -elle de fraîche date ( comme beaucoup de marquisats , dis -je encore à part moi); mais il n'y a qu'heur et malheur dans ce monde, monsieur le marquis. — Hé bien! lui dis*je
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impatienté, si vous étiez marquis, qu'est-ce que vous feriez? — Ha dame, dit-il, je passerais fièrement devant presque tout le monde , au lieu qu'étant apothicaire, il me faut... — Eh bien î qu'est-ce qu'il vous faut? — Me tenir très humblement derrière.
Fatigué de cet éternel marquisat qui ne me rapportait pas un sou , et qui , au contraire, devait probablement me coûter quelques gros de plus que du tempsde l'heureuse égalité, je rentre dans ma chambre et je m'en prends à M. Karles, à qui je reproche de mon mieux d'avoir manqué au silence que je lui avais recommandé, et d'avoir dit mon titre dans cette maison... Et quel titre? m'a-t-il dit. Je réponds en rougissant et en balbutiant : Celui de marquis. Cet homme n'a cessé de me le répéter à chaque mot qu'il me disait. Ma foi, monsieur, répond le pauvre diable, ce n'est pas ma faute , car je n'en ai pas dit un mot. Comment aurais-je pu dire celui-là? est-ce que je sais seulement ce que c'est qu'un marquis? Je me suis couché là-dessus, j'ai même asse2 bien dormi, et à sept heures j'ai remonté Bucéphale tripède, qui m'a fait faire quatre milles en quatre heures, et m'a porté jusqu'à Treptfcw, où j'ai retrouvé Ce bon et digne aubergiste que j'avais d'abord si mal connu , et qui donne à dîner avec de si jolies demoiselles , à si bon marché (nota béne que l'expression a bon marché tombé sur le dîner et non sur les demoiselles); en ce moment on met le couvert , et l'on me dit que la compagnie doit être augmentée, et sans doute égayée par la gracieuse présence d'un excellent comédien de
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Brandebourg , Strelitz , qui me paraît un fort drôle de corps... Je viens.de dîner avec lui, et au lieu d'un Molière ou d'un Le Kain , il se trouve que c'est un Marcel, c'est-à-dire le maître à danser de Strelitz. J'avais d'abord envie de le prier de me donner une leçon, mais je veux encore attendre une trentaine d'années