LE CHEVALIER DE BOUFFLERS
Stanislas de Boufelers, né à Nancy vers le milieu du siècle dernier > fut d'abord destiné à l'état ecclésiastique ; mais il quitta bientôt le petit collet pour prendre l'uniforme, et se livra entièrement au goût de la dissipation, presque inséparable de son âge et de son nouvel état. Il eut la passion des femmes, celle des chevaux, et plus encore celle des voyages. Cette variété de goûts, qui semble devoir consumer beaucoup* de temps, ne l'empêcha pas d'en trouver encore assez pour cultiver son esprit, tant il est vrai que le bon emploi du temps en prolonge la durée. C'est ainsi que M. de Boufflecs s'est fait , sans y penser peutêtre, une réputation à laquelle la plupart des écrivains de nos jours aspireront en, vain*.
Le nom de M. de Boufflers rappelle aussitôt un des hommes qui , dans presque toute la moitié du dernier siècle et jusqu'à nos jours, ont le plus brillé par l'éclat, la finesse et l'originalité de l'esprit. Successeur des Richelieu, des Saint-Simon, de$ Cauillac, des chevalier de Graittmont, des,
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Vardes, des Bellegarde, et de plusieurs autres seigneurs éminemment français, M. de Bouffie rs les a incontestablement surpassés par un esprit plus cultivé et des talens plus réels. Aucun d'eux n'a laissé une réputation mieux établie, acquise sur des théâtres plus illustres, et confirmée par des suffrages plus unanimes et moins suspects.
La cour de Lunéville fut témoin de ses succès, comme celle de Versailles. Là, autour d'un monarque bienfaisant, vertueux et spirituel; se réunissait avec une liberté décente et une respectueuse familiarité,, un choix de femmes aimables et d'hommes d'un mérite distingué: madame la marquise deBoufflers, mère de M. de Boufflers, madame la marquise du Châtelet, madame de Lenoncourt ; . MM. de Tressan , de Saint-Lambert, Voltaire même pendant quelque temps, et quelques autres moins célèbres, mais dignes toutefois d'être admis dans une pareille société. A la cour du prince Henri, frère du grand Frédéric, M. de Boufflers eut un autre patron et d'autres juges, et ne leur plut pas moins à tous. Les suffrages de sa société, de ses amis> de ses pairs, de ses rivaux, ou de ceux qui croient l'être , ne lui ont pas plus manqué que ceux des rois , des princes et des étrangers.
Les mémoires du temps, dont les jugemens ont froissé tant d'amoors-propres , dont les révélations ont été *i fatales à tant de frêles réputations , par-
DE BOUFFLERS. iij
lent tous avec un concert d'éloges et d'applaudissemens des saillies originales et de la verve d'esprit et de gaité qui animaient ses discours, ses aimables madrigaux , ses épigrammes doucement malignes , ses poésies badines et ses jolis contes, productions légères inspirées le plus souvent par les circonstances du moment, et bien plus destinées par leur, auteur à sa société qu'à la postérité , quoique plusieurs soient dignes de l'une et de l'autre.
Parmi ces témoignages flatteurs , il suffira d'en citer deux ; mais ces deux en valent plus de mille , tant les esprits auxquels ils ont été pour ainsi dire arrachés sont sévères et difficiles ! Qui jamais en effet loua plus sobrement que La Harpe et madame du Défiant? La Harpe, excellent juge des ouvrages d'esprit, mais jugeant un peu pédant tesquement les gens du monde lorsqu'ils voulaient réunir les succès littéraires aux succès de la société; madame du Deffont, plus dédaigneuse encore, plus inflexible dans ses arrêts. Cependant toute la morgue du premier cède aux grâces badines et à l'enjouement de M. deBoufflers, dont, en vingt endroits de sa correspondance , il loue l'esprit et le talent, et en fournit' des preuves; et madame du Deffant, qui s'ennuie de tout le inonde, et qui, dans son huraçur de trouver si peu de gens aimables, s'écrie qu'elle n'est pas surprise
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que le nombre des élus soit si petit , admet cons» tamment M; de Soufflera dans ce petit nombre, qu'elle voudrait restreindre encore.
Ces suffrages si unanimes n'étonneront point ceux qui ont connu M. de Boufflers, et l'ont vu conserver encore dans un âge fort avancé cette vivacité d'esprit qu'éteignent trop souvent les glaces de l'âge, et égayer comme dans sa jeunesse la conversation par des traits heureux et piquans, et des saillies inattendues ; ils ne paraîtront point exagérés non plus à ceux qui liront ses ouvrages ; ils brillent en effet de ces agrémens de l'esprit qui plaît le plus dans la société et dans les conversations. Quelques censeurs en ont fait un sujet de critique, et l'ont blâmé d'avoir mis trop d'es-r prit dans ses productions. Mais si Voltaire, le meilleur juge sans contredit en matière de goût, dans un chapitre où il se montre sévère contre l'esprit , et où il traite des abus de l'esprit , s'exprime ainsi : <c Ayez autant d'esprit que vous vou- « drez ou que vous pourrez dans un madrigal, « dans des vers légers, dans un compliment,- dans .« un petit roman , dans une lettre où vous vous « égayez pour égayer vos amis ; » M. de Boufflers avait le droit de mettre autant d'esprit qu'il pour vait, c'est-à-dire prodigieusement d'esprit, dans ses lettres ^charmantes qu'il écrivait de la Suisse à madame. Ja marquise de Boufflers; dans çp$