ACTE IV, SCÈNE I. l6l
son père, il invoquait tous les dieux; puis montant sur son char, il abandonne ses chevaux à toute leur vitesse. Le ciel était serein , l'air tranquille , Tonde calme : à l'instant la mer bouillonne d'elle-même ; elle s'enfle et s'élève jusqu'aux nues; jamais les autans, jamais les aquilons n'ont soulevé de telles vagues. Les rochers semblent ébranlés du choc, et le sommet de Leucate est blanchi d'écume ; les eaux se courbent en vaste montagne , et roulent vers le rivage ; à tra* vers l'onde impétueuse qui s'élance on croit entre* voir une coltine qui bientôt découvre son sommet. Est-ce une autre Cyclade ? est-ce le prodige d'Épidaure ? sont-ce encore lçs rochers de Sçyron , ou de nouvelles contrées qui s'élèvent du fond des mers ? Pendant notre surprise et nos questions un long mugissement sort du sein des flots, et l'on distingue un monstre écumant , plus effroyable cent fois que toutes les baleines du vaste Océan. Tour à tour il pompe et lance des fleuves d'eau salée; la vague immense qui le couvrait s'écoule en bouillonnant. Le péril succède à la terreur ; le monstre avance dans les terres , et les ^lots roulent à sa suite.
THÉSÉE
N'omets aucun détail; peins- moi tout ce que tu
as vil.
l'exprès.
Ah! mes yeux voient encore cette tête hideuse, colorée d'un vert livide , qui s'élève au dessus d'un cou bleuâtre ; je vois ce fronj marqué de taches obscures , ces oreilles mobiles , ces cornes effroyables
BOUPFLERS. T. I. « . II
1 6a HIPPOLTTE.
dont la couleur changeante convient à la fois aux chefs des troupeaux et aux habitans de l'onde. Ses larges naseaux s'ouvrent çt se referment avec un horrible ronflement, une huile épaisse semble dégoutter de son large poitrail , ses vastes flancs sont teints d'une couleur fauve , et son corps est terminé par une queue énorme , semblable à celle des baleines qui dans les mers lointaines soulèvent et submergent les vaisseaux. À cet aspect la terre a tremble ; les troupeaux se dispersent, les bergers épouvantés ne songeht point à les suivre; les animaux des forêts sortent de leurs retraites; les chasseurs eyx -mêmes restent glacés d'effroi : le seul Hippolyte n'est point ému ; sa main retient ses chevaux effrayés , et sa. voix les encourage. Vous connaissez le chemin d'Argos , sur le sommet des collines escarpées dont la mer bat le pied ; c'est là que le monstre s'arrête et semble s'apprêter au combat : dès qu'il a repris haleine , et qu'il s'est assuré de ses forces , il avance rapidement , effleurant à peine la terre de ses pas , et se présente menaçant aux coursiers effrayés. Votre fils, sans pâlir, se lève , et d'une voix de tonnerre: Ne crois point, dit-il, étonner mon courage : des monstres n'épouvanteront point le fils de Thésée. À l'instant les chevaux indociles entraînent le char loin de la route , et volent où l'effroi les emporte. Tel qu'un pilote au fort de là tempête manœuvre pour soutenir son vaisseau contre les vents, et oppose les ruses de l'art à la furie des flots , tel le héros gouverne toujours ses chevaux emportés. Tantôt il les retient, tantôt il les frappe ; le monstre infatigable