DE L'A NOUS
(Noie de Véditeur.) Lorsque j'ai inséré, au tome V de cette collection (page 147) , un article intitulé : de VAmmtr^ que mon père avait publié dans le Jaurnal de Paris , j'ignorais qu'il eût ultérieurement repris et étendu cet ouvrage. Le voici dans son entier. II a copié de sa main et ajouté à son manuscrit, afin d'en compléter l'ensemble, les p&ssages de nos moralistes qui ont écrit sur Vamour. Je les produis également, et, de plus, afin de compléter une étude à laquelle il s'était évidemment fort attaché, j'ai recueilli et j'ajoute ici quelques notes éparses, qu'il avait écrites h différentes époques sur le même sujet.
L'amour est le prodige delà sociabilité; ce n^en est pas la perfection.
Il confond notre ôtro avec un autre être, mais il le sépare de tous les autres.
Il est bien Fopposé de l'égoïsme, puisqu'il nous jette hors de nous; mais il n'est pas moins éloigné du patriotisme, puisqu'il nous fixe sur* un seul objet.
L'amour est le lien le plus étroit des ânies; ce n^est pas le plus solide.
C'est surtout parce qu'il est étroit qu'il n'est pas durable; c'est parce qu'il serre qu'il se déchire.
Il nous fixe sur un seul objet qui a pour nous Fatirait de la nouveauté; et, à mesure que cet objet perd de sa nouveauté à nos yeux, ceux que nous avons perdus de vue en aéquièrent.
L'amour est composé de curiosité; c'est la curiosité même attachée à une seule étude.
Une étude dont nous sommes uniquement occupés n'est pas longue à faire. Quand elle est faite, l'intérêt peut subsister encore, mais l'attrait n'existe plus; l'intérêt de conserver peut se faire sentir, l'attrait de conquérir est dissipé sans retour.
Une femme qu'on sait est comme un livre lu : si le livre est mauvais, on le laisse traîner, on le laisse voler, on le prête, on le donne ; s'il est bon, on le remet dans la bibliothèque, ]K)ur le relire.
La curiosité en amour est un assemblage,, disons mieux, c'est une famille de désirs ap-, pelés h connaître un même objet et à le.goûter chacun à leur tour. C'est pour cela que la Rochefoucauld a dit que la constance en amour est une perpétuelle inconstance.
Plus les charmes sont nombreux dans l'objet aimé, plus la chaîne des désirs est étendue dans l'objet qui aime, et plus l'amour est durable. C'est par cette raison qu'tine femme d'esprit et un homme d'esprit sont destinés à un plus long amour que des sots. L'un&a plus d aspects sous lesquels elle se laisse voir; l'autre a plus d'yeux pour regarder. Et aussi ils se renouvellent davantage, et, changeant chaque jour en mieux, ils s'offrent chaque jour un nouvel attrait.
Le désir physique renaît; la curiosité épqÎKe ne revient plus.
Le désir et la curiosité éteints dains l'amour, il n'y a plus d'amour.
Ce qui unit le plus durablement les cœurs, ce n'est pas la réciprocité d'attachement, c'est la conformité d'attachement à des objets ex* térieurs ; ce n'est pas le besoin mutuel, ce sont des besoins communs; ce n'est pas Tintérét que l'un donne à l'autre, c'est la communauté d'intérêt pour une ou pinceurs autres choses. On ne voit que des amants qui se brouillent et des époux qui se réconcilient.
On fuit sans cesse sa maison , mais on y revient. Quand on a une fois quitté la maisoa d'une autre, rien n'y rappelle.
On répudie sa femme et on la reprend; on répudie sa maltresse et on ne la reprend pas.
On demande pardon à l'épouse trahie; on ne l'accorde pas à la maîtresse parjure*
Des amants dégoûtés ne se rappellent plus ; des époux séparés sont rappelés l'un vers l'au-. tre par leurs enfants, par leur bien, par leup nom, par leurs propriétés. .
Entre des amants brouillés se place l'amourpropre, qui entretient la brouillerie. Entre des époux brouillés sont divers intérêts qui imposent silence à l'amour-propre.
- Entre des gens unis par l'amour seul, quand l'amour est éteint, il n'y a plus de lien. Entre des gens unis par l'amour, et par l'amourpropre, et par la propriété, et par des enfants fruits de l'amour, héritiers futurs de la propriété et cointércssés à l'amour-propre, après
DE L'AMOUR
rantoui* reste tout ce qui en dédommage et tout ce qui le représente.
Ces époux seuls sont époux qui ont des enfants l'un de Tautre. g
Ces amants sont époux sans en porter le nom qui ont des enfants de leurs amours.
Ces époux ne sont jamais que froids époux qui ont des enfants chacun de leur côté, quoiqu'ils en aient aussi de leur union.
L'iiomme le plus froid et le plus délaissé est toujours plus sûr de finir sa vie avec sa femme que celle-ci avec Tamant le plus passionné et qu'elle aime le plus^ et pour qui elle a tout quitté.
Cela prouve ce que nous avons dit, que les unions les plus durables sont fondées sur la conformité plutôt que sur la réciprocité des sentiments.
Et comme la conformité des sentiments peut être d'autant plus exacte et plus durable que ces sentiments sont plus conformes à l'ordre général, e^est- à-dire plus durables eux-mêmes, comme ils s'unissent d'autant mieux qu'ils sont plus purs, il faut en conclure que les attacbcraents, pour être longs, ont l>esoin de vertu.
L'amour à différents âges prend différents lîaractères, et c'est une des causes de la confusion des idées qui s'y rapportent ; l'amour est différent dans le désir, dans la jouissance et dans la satiété, et ces trois circonstances appartiennent à ses trois âges ou périodes.
Premier âge.
Assinaissance il est comJ)Osé d'admiration , de curiosité, de désir eid'espérance. Son premier sentiment est dft à Yétonnement.
Deuxième ûgc.
Au sein des jouissances habituelles le désir est de moins, ainsi que l'espérance inséparable du désir. Le désir n'est pas éteint, mais il est affaibli. Ce double ressort est au moins affaibli. La curiosité s'épuise, ladmiration c^sse. Voilà le second âge : c'est l'amitié et Testime unies par le sentiment d'appétits qui n'ont pas le temps de devenir des désirs ; voilà ce qu'est l'amour à son second âge , lorsque ses jouissances ne sont pas suivies de conception , de grossesse, soit que le libertinage trompe le vœtl de 1^ nature , soit que des acci-
dents physiques en empêchent l'acconiplissement. Lorsque la conception suit la jouissance, alors commence pour les amants un nouvel intérêt.
Troisième âge.
Dans la lassitude des jouisiianccs physiques, dans les incertitudes de Testimc, dans la satiété des objets qui piquaient la curiosité, dans la langueur d'une amitié monotone sans secousses , il ne reste plus de l'amour que d'anciens souvenii-s, que les habitudes qu'il a fait contracter, qu'un goût de propriété.
Si vous classez sous ces trois époques tous les phénomènes de Tamour et ceux de la jalousie, ils cesseront de paraître biaarres, inexplicables; ils paraîtront même très-simples, très-naturels.
C'est dans la première période de Tamoup que l'âme éprouve les douces langueurs, les. délicieuses mélancolies qui en sont peut-être^ le don le plus exquis.
C'est à cette période qu'appartiennent 1'/vresse, Venchantementy le délire dans la jouissance , Venthousiasme avant et encore après le plaisir , Vardeur de tout entreprendre pour obtenir une première faveur, et le courage de tout sacrifier pour en mériter de nouvelle.
C'est à celte période qu'appartient ce premier ravissement qui est précédé de Vétonne-^ ment^ à la vue des charmes qui captivent et accompagnent l'admiration.
Je rencontre à un spectacle une femme dont la figure me frappe par sa beauté. Ce sont mes sens qui s'éveillent ; ils sont étonnés par une sensation nouvelle qui les arrête. Si j'ai déjà vu ou de ses traits ou de son caractère dans une autre physionomie qui m'ait émue, ellQ m'émeut en même temps qu'elle me plaît. C'est l'effet d'une réminiscence qui se «lonfond aveni la sensation qui la réveille. Si sa.j^hysioriQmie annonce un caractère moral ou une disposition . d'âme qui sj^mpathise avec Ja mienne^ moD émotion, est plus vive. C'est que mon imagination voit- en elle et plus de points de communication et plus de garanties de mon succès près d'elle. Je vois plus d'objets de désir^ j'en entrevois d'autres qui excitent ma curiosité , et j'éprouve plus d^espérance d'obtenir et de conserver une possession si douce. Elle me regarde; ses yeux sont étonnés comme les
DE L'AMOUn.
miens Pavaient été en la regardant ; ils s'arrêtent sur moi avec une expression de plaisir ; mon espérance s'échauffe, redouble; je suis passionné, je suis amourevx; ce regard a été l'étincelle électrique, et c'est une image fort juste de dire qu'il m'a enflammé. Que cette femme s'approche de moi ; qu'un hasard favorable, un accident, qui la forcera à implorer deFassistance, la fasse se précipiter vers moi et me tendre les bras plutôt qu'à vingt autres' hommes dont je suis entouré; [me voilà 6nliant y embrasé ; le désir, la curiosité^ l^ espérance sont en moi au plus haut point mêlées Tune avec l'autre, exallées l'une par l'autre.
Cependant Tordre naturel des choses, les bienséances nous séparent. Je ne sais qui est la personne que j^aîme , je ne sais où et quand je la reverrai. Je doute si ces regards , ce recours vers moi, cette expression de physionomie qui m'ont donné des espérances et des désirs sont des indices de quelque retour... Je roule sans cesse dans ma pensée les moyeos et de voir ce qui m'a charmé et de m'assurcr de son coeur... De ce moment t<5ut est devenu msipide autour de moi ; toute société m'est importune, toute occupation impossible ; j'erre dans les forêts , dans les champs, et , si je suis forcé de me trouver dans le bruit de la société, au milieu de mes amis, de ma famille, j^erre enconî par imagination bien loin de ces objets qui m'obsèdent par leur présence; je suis absent étant devant leurs yeux , ils sont devant les miens comme s*ils n'étaient pas....
Cependant ce que je cherche est plus loin encore. Déjà j'ai tout quitté pour cet objet , et je ne sais si je le posséderai jamais; je suis séparé de tout ce qui m'était cher, et lui serai je jamais uni? Toute mon existence passée est perdue pour mon existence à venir; et pourquoi existerai-je désormais? Tout est néant autour de uioi , mais où est la réalité que je brûle d'embrasser ?.. . Cette séparation que mes nouveaux désirs opèrent entre moi et mes anciennes jouissances, sans me donner la certitude d'en obtenir l'indemnité, produisent en moi la mélancolie, la langueur , qui sont un des premiers symptômes des longues amours. Cet état est le combat des souvenirs et des espérances; c'est la rupture avec les anciennes habitudes et riucertilude des nouvelles
jouissances;* c'est le sacrifice de toote son existence , d^me existence assurée à une exis^ tence douteuse^.. Et il y a de la douceur à cet état , parce qu'on se plait dans l'hommage 'qu'on rend à l'objet qu'on aime par les sacrifices qu'on lui fait, parce qu'on jouit de la générosité qui s'immole à une espérance vague, quelquefois sans espérance, parce qu'on jouit de l'intérêt qu'on espère inspirer par un dévouement absolu et sans réserve et qu'on ne peut manquer d'obtenir, sinon de l'objet qu'on aime, du moins d'autres personnes par qui l'on sera plaint et peut être aimé. On va jusqu'à jouir des regrets qu'on espère inspirer à ce qu'on aime en se consumant pour cet objet, en périssant pour lui ; en un niot^ on préfère une senilude sans récompense à la liberté sans la possession de ce qu'on aime ; on préfère l'attente d'une mort capable d'attendrir à la conservation d'une existence indifférente à l'objet qu^on voudrait fixer.
Les circonstances me rapprochent de Fobjetque mes désirs embrassent. Ses regards, sa rougeur, l'embarras de son discours m'apprennent qu'il a été occupé des mêmes affections que moi et que je suis aimé. Il ne maaque plus qu'une occasion de surmonter la dernière barrière qui nou& sépare : celle de la pudeur* Nos âmes sont unies, il ne reste qu'à unir nos sens. Alors l'espérance de ce dernier bien, assurée par kl possession de l'autre, ou bien les délices du bonheur déjà acquis laissant peu de place aux désirs de l'autre, nous attendons patiemment. Nous goûtons peut-être d'avance les derniers plaisirs, dans le sein du bonheur.
C'est dans celte situation nouvelle que mon âme est dans V enchantement y dans VenthousiasmCy que le désir de plaire, excité par le bonheur de plaire, peut me porter aux plus grandes choses. De premières jouissances ne font qu'augmenter cette affection, et le délire ^ VivressCy dernière extrémité du bonheur, est l'expression de ce que j'éprouve. Je jouis du sentiment de la difficulté vaincue, de la curiosité satisfaite sans être épuisée, du désir contenté sans être lassé, de l'acquisition d'un cœur dévoué, d'un esprit exalté, qui décuplent mon existence. Je vois, je sens un nouvel être ajouté au mien ; je vois mes forces morales décuplées, comme de nouvelles facultés qui veillent sur mon bonheur, et -de nouveaux
DE l'amouh;
organes par qui je puis acquérir nioiméme de nouvelles jouissances. Je brave tous les maux, je nie soumet'^ tous les plaisirs dans cette ampUatiôn de mon être; je suis accru du double, et je suis seul dans la nature doublant ma puissance. Il me semble que toutes les résistances ont diminué quand tous mes moyens d'action se sont étendus. J'ai dix pieds de hauteur et tout est resté à la même stature autour de moi ; mes yeux, mes bras, ma tête, tout a doublé en moi et tout s'est abaissé et apetissé à mes yeux. Quelle révolution! quel prodige!
Je remarquerai qu'il est de l'essence de Tamour de s'allumer subitement; on n'y passe pas du sein de l'anu'tié, non plus que des habitudes d'une liaison indifférente- Dans Paniitié, dans une liaison indifférente, dans les familiarités de la vie domestique, la curiosité se satisfait, l'admiration s'épuise; donc, si le désir nait à la suite, il n^Bst pas accompagné de deux circonstances qui réchauffent et fermentent avec lui, et c'est ce qui explique ce principe de la Bruyère : « Lamour commence par ramour^ et Von ne. saurati passer de la plus forte amitié quà un amour faible. » Cela explique aussi pourquoi il nait si rarement des sentiments d'amour entre de proches parents élevés ensemble.
Je renjarquerai encore que la première période de l'amour n'est pas ordinairement celle où se montrent les jalousies, l» La jalousie n^est qu'une inquiétude tourmentante sur une possession chère. Or la possession n'existe point encore ou existe à peine dans cette pé-" riode. 2** L'âme est alors trcjip pleine ou du désir dans l'espérance, ou de la jouissance, pour laisser place à l'inquiétude. 3« Tout est devenu trop indifférent dans la nature à l'amant nouvellement heureux pour que l'image d'un semblable enthousiasme dans l'objet qu'il aime lui pennette de soupçonner le partage de ses affections. A^ Dans les premiers moments du bonheur de l'amour, il suflit d'une faveur ou d'un empressement pour prévenir les inquiétudes ou les faire cesser.
Des quatre circonstances qui appartiennent à l'amour naissant, la plus caractéristfque, c'est le désir ^ysique. Les autres peuvent appartenir à l'amitié; celle-ci seule constitue l'amour par son union et sa combinaison avec celles-là.
Avant de quitter cette première période de l'amour, il faut décomposer les éléments mêmes que nous venons d'y distinguer. Qu'est-ce que la curiosité? Qu'est-ce que Tadmirationî Qu'est-ce que le désir? Qu'est-ce que l'espérance? A quelle faculté de l'entendement appartient chacune de ces opérations?
Cette période de l'ainour est celle où Tftme est le plus occupée de ce sentiment, où il est le plus exclusif, le plus absorbant.
C'est aussi celle qui emprunte le plus des circonstances de l'Age et du tempérament: la jeunesse en est plus susceptible que T&ge mûr; la vieillesse en est incapable. Cela s'explique par la nature des éléments qui composent l'amour naissant : du désir, de la curiosité, etc.
Du second âge de ramour.
Le désir de moins dans l'amour y laisse un grand vide, et l'amour sans désir laisse à son tour une grande place libre dans l'âme. Le désir n'est pas tout à fait de moins dans le second âge de l'amour, mais il est moins vif parce qu'il est satisfait ; il meurt et renaît, mais il renaît toujours plus faible. Les impressions nouvelles que l'âme reçoit de l'objet qu'elle chérit s'arrangent autour du sentiment de la possession, et non plus du désir. Elles entrent dans le système des idées, non plus dans celui des passions, et les impressions nouvelles sont rares et fmbles. Aussi c'est une des circonstances caractéristiques du second âge de l'amour que la liberté et le loisir qu'il rend à l'esprit. L'objet aimé occupe encore plus que tout autre, il occupe même souvent; mais il n'occupe plus seul, et il n'occupe pas toujours; les idée^ etïtre lesquelles l'âme se partage se rapportent pour la plupart à lui, aucune ne lui est opp(^e; mais elles ne sont plus absorbées dans celle de le posséder. Le moment de l'oubli, de l'inconstance, de l'infidélité, n'est point arrivé; mais le danger des distractions existe déjà. Les hommes à bonnes fortunes disent, et ou peut les croire, qu'un amant ne perd jamais les^roits qu'il a acquis sur ime femme ; qu'on peut regarder une femme qu'on a possédée comme un bien qu'on possédera encore; que l'ardeur avec laquelle un homme appelé léger poursuit uncfemme nouvelle n'est donc pas le sacrifice de celle qu'il a, que ce n'est pas l'échange d'une
DÉ L'AMOUR
tem&e A;aiiti:e un autre ^ mais au oontraifeiiiie fapmw aywitfe à ime ygéeédeafc, ^me coiiquéte «loiilée à use étiquete. Cela posé^ Vhomtne appelé ié^er esi le plus solide des hommes; il n'^t pas comme le âii^sipaieur, qui acquiert toujours à perle ; il est au contraire Tavare qui thésaurise; jl ne jouit pas de tout le bien qu'il a^ mais il sait qu'il Ta; c'est une acquisition pour un besoin qui peut-être n'arrivera jamais, mais qui peut arriver; et^ comme la pièce de iviom^aie que Tavare entend mettre sous clef d^ns un coffre^ de même l'amante est dans la circulation; elle est un fonds qu'on laisse à d'autres^ mais dont on tire rente.
Cependant une puissance nouvelle s'est em« parée de l'âme et l'assujettit à l'objet aimé : c'est l'habitude; c'est ce sentiment d'une possession à laquelle se rapportent une foule d'idées et sur laquelle on a construit en grande partie le système dç son boidieur ; c'est le sentiment d^ la reconnaissance. Si l'esprit est moins occiipé de ce qu'on aime, il est plus at* taché. Si l'esprit est disposé aux distractions par la possession^ il est aussi susceptible d'inquiétudes jalouses à la moindre apparence de ç|i$tractions de la part de ce qu'il aime. S'il est plus libre de désii's^ il l'est moins d'alarmes : l'intérêt de conserver prend la place du désir 4'acquérir. Si celui-ci est plus actif, plus continu, l'autre est plus énergique^ plus intime ; ses r^ets sont plus durables, ses craintes plus prévoyantes^ L'haNtude de désirer est balancée par cçlle de jouir; à la vérité, si rien ne donne d'inquiétude sur la posse^ion de ce qu'on aime, la négligence pour cet objet s'augmente chaque jour, parce que le besoin de désirer porte vers des objets étrangers*; mais à la moindre al anne le désir revient sur l'objet de la possession même; c'est le désir de la sécurité, de la paisible possession, si ce n'est pas celui de la jouissance, et il ne remue pas moins l'Àrne. Il est de fait qu'on est plus aUaùhé à sa femme qu'à sa maîtresse, ou, pour parler avec précision, à sa maîtresse dans le temps qu'on la pos* sède que quand on la désire; on la pleure plus longtemps si on la perd, on fait plus pour la conserver si elle est en péril. C'est une belle idée que celle du peintre David, qui, dans son laMeau des Uoraces, a donné à l'épouse une expression de douleur plus vive qu'à Tamanle. L'amour conjugal est plus attachant que l'amour
vierge. Ui reconoaiasance y est* de |Jus; le désir môme n'en est pas tout à fait absent, de sorte que le désir qui n'a pour terme que la jouissance se trouve encore uni à la reconnaissance d'un désir satisfait. Le désir de l'amant ne s'étend qu'à l'avenir; l'amour de l'amant heureux embrasse l'avenir et le passé.
Le désir applique l'âme à son objet ; la jouissance y attache.
Le désir peut finir à la jouissance ; la jouissance seule commence rattachement.
L'amant a plus d^ardeur, l'époux plus de tendresse.
L'amant est occupé d'arriver, l'époux a plus de peine à se séparer.
Il est des sacrifices que l'amour dans la jouissance, que j'appellerai amour conjugal, est capable de faire, et que l'amour sans le désir ne ferait pas de même.
Identité conjugale.
Vous croyez que l'idée de cette identité est commune, n'est pas nouvelle, et qu'elle n'est point particulière à l'union d'époux qui ont été amants; vous croyez qu'au contraire cette identité n'est parfaite qu'en amour.
Je suis très-éloigné de penser ainsi, et j'ai pour moi l'expérience du cœur, ainsi que les réflexions de l'esprit.
En amour, l'identité n'existe pas parfaite. En amour, il y a deux choses toutes différentes: il y a le désir d'identité, et les jouissances de X identification. J'ai un sentiment de peine ou de plaisir, de désir ou d'aversion, d'espérance ou de crainte; je désire qull devienne aussi le sentiment de la femme que j'aime. Si je la vois affectée d'un pareil sentiment, je désire pareillement qu'elle m'en fasse la confidence tout entière afin que je le partage également avec elle. Le dernier terme de ce désir est d'être de moitié dans toutes les arfections de ce qu'on aime, et de l'avoir de moitié dans toutes ses propres affections; mais, par la raison que c'est là le dernier terme des désirs de deux amants, ce n'est pas là leur situation actuelle : rien de plus évident.
Jcr ne nie cependant pas que les douceurs de l'identité ne soient connues des amants ; ils en ont même les plus vives jouissances, et c'est ce que j appelle les jouissances de Videnfification. Yoicr ce que j'enlrnds par là. Quand
DE L^/y^!OUft.
deux amants coromcncenl à s'entendre^ ils se conimuniquent chaque jour quelqu'une de leurs idées et de leurs sentiments : leurs âmes^ leurs esprits s'épousent, deviennent identiques; ils acquièrent donc chaque jour quelque diose de cette identité qui est le terme de leurs désirs, le commencement de leur mutuelle et complète possession. Cette acquisition de Tidentité a peut^tre, je dis môme, sans doute, plus de charmes que le sentiment de l'identité même, quand elle est parfaite ; elle donne le double plaisir du désir satisfait qui conduit à Tespéi*ance d'en satisfaire un autre jusqu'à la parfaite possession, et du sentiment de l'identité même. Mais toujours ce n'est pas le sentiment de l'identité, lequel ne commence que quand il n'y a plus lieu à l'identification, c'est-à-dire quand l'amour finit, car l'amour finit le jour où il n'y a plus rien à acquérir dans l'objet qu'on aime, soit au physique soit au moral, le jour où l'on a pris possession du dernier sentiment dans la dernière situation où il est possible de l'éprouver, et du dernier charme dans la dernière combinaison de volupté qu'il puisse offrir.
Je reviens donc, et je dis : l'amour est le désir de l'identité et le sentiment des progrès vers l'identité. 1^ sentiment de l'identité est ce qui reste dans l'àme quand le désir de )'amour est épuisé et sa possession complète.
Quels sont maintenant les caractères de ce sentiment d'identité que j'appelle Vamoyr conjugaL et qui est bien appelé ainsi, puisque c'est cet état de deux âmes attachées à un même Jow^r, jointes ensemble pour traîner ensemble le fardeau de la vie? Je vais vous le dire.
D'abord il renferme la satisfaction qui résulte de l'agrandissement de mon être; ensuite la sécurité qui natt d'un accroissement durable.
La force qui me manquait, je la trouverai toujours dans cette augmentation de moimême ; je la trouverai jusqu'au lit de mort contre la douleur et contre l'horreur du néant. Je ne le redoute plus; une partie de moimême me survivra et laissera enççre mon image à d'autres.
Mes moyens de jouir sont doublés. J'ai acquis des sens que je n'avais pas; j'ai dans un autre des sources de plaisir qui m'étaient inconnues. *
Mes moyen3 de me conduire sont décuplée. Je suis uni à. un être sage et saî^onnable qui soutiendra mon esprit dans lea occasions difficiles, qui le guidera dans tes occasîtHis déli-r cates, qui seraciUme q^iand je semi passionné, moltrf) de lui quand je serai emporté.
Ses moyens de plaire sont à moi; j'en dis-pose au besoin. Ses moyens de plaire deviennent aussi les miens: ce qu'ils ont.obt^nu de moi, il ^st naturel que je veuille l'obtenir d'autres, et il faut bien que, me donaaat du bonheur, ils me servent aussi de leçon et de modèle.
J'ai acquis dans la compagne de ma destinée plus de délicatesse d'âme, elle a acquis 6n moi plus de force de caractère.
J'ai étendu par elle la plus importante de mes facultés, la conscience. Je suis sûr d'être averti si quelque dérèglement d'esprit tend à me conduire hors des voies de l'honnêteté ; je suis sûr d'y être rappelé si j'ai eu le malheur d'en sortir. Je suis sûr d'être relevé à la vertu si, à la suite de quelque fgute, je tombe dans l'abattement; de trouver jusque dans les remords^ si j'en ai encouru le supplice, le seul adoucissement dont il soit susceptible, l'espérance d'expier nies fautes par quelques bonnes actions, mes égarements par quelques vertus..
Ces avantages, cependant, ne rempliront pas toutes les heures de notre vie; l'ennui.^ l'hunoeur pourront quelquefois se placer entre nous; nous nous laisserons surprendre par quelque distraction, nous aurons quelque faiblesse, nous tomberons dans quelque oîibli de nous-même ou de l'autre moitié de nousmême. Je ne sais qui disait à sa fenm^ : Ma. ohèr$ omie, nous ne sommes ^u'titiy et je m'ennuie quand je suis seul. Ce mot peint fidèlement le grand inconvénient que les esprits faux et friyqles trouvant h l'union conjugale.
Mais pour qiiels éfom existe-:t-il, cet inconvéoient? Pour l^ riches désœuvrés. Ce n'est pas à leur cœur que l'union conjugale ne suffit pQS , cfest, à leur esprit sans nourriture. Comble?, le vide du temps, vous verrez si elle ne remplit pas le vide du cœur. Les sentiments tendres n'ont pas étédonnésàl'hoinoie pour lui tenir lieu d'action. A cêté des plaisirs sont les devoirs; on ne parvient aux premiers que par l'accomplissement des seconds. Les jouissances du cœur ne sont que la récompense
DE L'AMOUR
des peines du corps ou de Tesprit. C'est le travail qui acquitte notre dette envers nos semblobies ; sans travail y point de titre à leur bienveillance, puisqu'il n'existe aucune caution de la nôtre à leur égard ; sans travail , donc^ point de cette sécurité qui permet de se complaire dans Pobjet qu'on aime ou dans soi-même. Non y ne me parlez jamais d'un bonheur qui remplit tous les moments de l'existence y qui ne laisse pas de place à TaccompUssement du devoir^ qui suffit atout. Ce bonheur^ s'il était possible^ serait criminel ; mais, par cela qu'il serait criminel^ il est impossible. Il y a des journées, des mois f)eut-êlre, d'un semblable plaisir , comme il y a des jours d'ivresse et des mois de délire ; mais il n y a pas de tel bonheur, si par bonheur on entend un état durable de plaisir. Je reviens donc au bonheur de l'amour conjugal, et je le disparfait si l'on ne le sépare pas de l'idée du devoir, c'est-à-dire de l'idée d'un travail utile ou agréable à la société.
Cependant remarquez encore la différence qui est entre Tamour conjugal et l'amour proprement dit. Celui-ci ne pardonne ni l'ennui, ni l'humeur, ni les distractions , ni les infidélités. Dans l'union conjugale il y a plus de confiance , plus d'indulgence ; c'est par celte con- Hance que l'époux dit à sa femme : Je mennvie quand je suis seul; c'est par cette indulgence qu'elle lui répond sans humeur, même avec intérêt: Occupe-toi, ou va V amuser ; elle fait mieux , elle s'empresse de faire ou de lui offrir ce qui peut l'occuper ou l'amuser. Sf 1 est Hifldèle, il n'a qu'à dire : Je fus ivre y je fus malade; on lui répond : Il faut prendre garde une autre fois , et pas autre chose. On s'avoue mutuellement ses torts, comme on se les avoue à soi-même. Sûrs de n'en avoir que de passagers et jamais de sérieux, on ne craint pas plus de se brouiller avec la compagne de sa vie qu'avec soi-même ; on peut se bouder, oui, mais se séparer, jamais; et c'est dans ceci principalement que se marque en caractères bien distinctifs le sentiment d'identité.
U existait; il y a quinze ans , dans une ferme solitaire du prieuré de Saint-Quirin , un mari et une femme anabaptistes. Leurs nombreux enfants étaient établis dans le pays; il ne restait près d'eux qu'une servante. Le mari tombe nialade; il languit quelque temps. Un jour, il
lui survient une crise à la suite de laquelle il est atteint dans son lit d'un froid mortel; sa femme fait tout ce qu'il est possible pour le réchauffer ; on l'entoure de linges, de flanelles
brûlantes; rien ne sert. L'inquiétude de
allait toujours en augmentant. Elle était debout devant le lit du malade et la senrante à son chevet , attendant l'une et l'autre qu'il dit : J*ai moins froid, je me réchauffe. Tout à
coup les yeux de (la femme) s'arrêtent
sur la servante, se reportent sur son époux, reviennent sur la servante ..••. (la servante est
jeune, saine, pleine de vie et de chal.eur)
Si elle voulait se coucher près de ce vieillard , elle le rendrait à la vfe; mais elle est si pudique I mais lui proposer de se coucher près d'un homme I... Comment en concevoir seulement l'idée !... Ahl si je n'avais que votre âge y ma chère ..... lui dit-elle tout à coup , mon pauvre homme y j'aurais bientôt fait de te réchauffer/,..
Si l'identité conjugale est une existence toute différente de l'amour , elle ne l'est pas moins de l'amitié. D'abord l'amitié manque absolument de la correspondance des désirs, des jouissances ou des souvenirs de jouissi^nces physiques, et de l'identité qui en résulte; l'intérêt mutuel de la santé, de la bonne chère , lui est aussi étranger que celui dé l'amour. Les amis prennent part à leurs maladies réciproques, à leurs plaisirs de table ou d'alcôve ; ils s'en informent , ils s'en affligent ou s'en réjouissent. Mais les époux font mieux ; ils s'en occupent l'un pour l'autre, ils s'y emploient , ils y contribuent ; ils se soulagent dans leurs souffrances , ils se concertent pour tous les plaisirs ; ils jouissent, ils souffrent en commun. Toujours ensemble, l'un ne jette pas une plainte qui ne soit entendue et répétée par l'autre ; l'un ne fait pas un projet de plaisir dans lequel l'autre ne soit de moitié. Où sont les amis, et peut-être les amants, que la vue dé l'ami malade ne dégoûté point , que ses plaintes ne fatiguent point? Cette identité, purement physique en apparence , contribue infiniment à l'identité morale. Le goût des époux pour les jouissances physiques , l'intérêt d'être soulagés dans les peines de tout genre , leur fournissent autant d'occasions de se témoigner leurs affections de cœur, en même temps que ces jouissances satisfont les
DE L'AMOUR
sens. L attention qui les procure fait les voluptés de lïirae. Quels trésors que les occasions pour les cœurs attentifs ! et quelle vie est pUis féconde en occasions que la vie conjugale ? Aussi quel froid commerce que la simple amitié près de la vie de deux époux ! Point de bonne chère ^ point de bonne compa-r gnie , point de beau temps , en un mot point de plaisir pour des époux quand ils sont éloignés l'un de l'autre ; les amitiés^ au contraire^ s'entretiennent à de longues distances. A l'amour conjugal il faut la présence de Pobjet aimé ; aux amis y une lettre suffit. L^amitié se contente pour lordînaire delà liberté que laisse l'amour ou l'amour conjugal , et leur f st par conséquent totalement subordonnée ; ou bien elle se nourrit de la confidence ^ des peines ou des plaisirs de l'un et de l'autre^ et en devient uu simple accessoire ; ou bien enfin elle en est le supplément et le faible dédommagement lorsqu'on les a perdus tous deux , et^ dans ce cas encore, l'amitié est au second rang. L'amitié est comprise dans Tamour conjugal ; l'amour conjugal n'est pas compris dans l'amitié. L'amour conjugal est l'amitié étendue à toute l'existence ; l'amitié n'est étendue qu'à une partie. L'amour conjugal tient lieu de l'amitié ; l'amitié ne tient pas lieu dç l'amour conjugal. J'interroge toutes les âmes sensibles qui ont de lexpérience : qui s'est trouvé déchu d'acquérir un tendre époux en perdant un ami ? qui est tombé des douceurs de la vie conjugale dans la simple amitié et n'a pas éprouvé un sentiment douloureux de déchéance?
EXTBAITS DES OUVBAGESDE DIFFERENTS AUTEUBS QUI ONT PABLB DE l'aMOUB.
Extrait de Montaigne (cti« de l'Amitié, liv. V^).
. • . D y comparer (à V amitié) l'affection envers les femmes, quoyqu'elle naisse de nostre chois, on ne peult ny la loger en ce rôle. Son feU| ie le confesse, est plus actif, plus cuisant et plus aspre; mais c'est un feu téméraire et volage, ondoyant et divers, feu de fiebvre, subiect à accez et remises, et qui no nous tient qu'à un coing. En l'amitié, c'est une chaleur générale et universelle, tempérée au demou-
rant et égale , une chaleur constante et rassise, toute doulceur et polissure, qui n'a riend'aspre et de poignant. Qui plus est, en l'amour, oe n'est qu'un <lésb* forcené aprez ce qui nous fuit. Aussitost qu'il entre aux termes de l'amitié, c'est-à-dire en, la convenajace des volontez, il s'esvanouit et s'alanguit; la iouissance le perd, comme ayant la fin corporelle et subiecte à sa* tiété. L'amitié, au rebours, est iouie à mesure qu'elle est désirée, ne s'eslève, se nourrit ny ne prend accroissance qu'en la iouissance , comme estant spirituelle et l'âme s'affmant par l'usage. ...
Quant au mariage... ioinct qu'à dire vray la suffisance ordinaire des femmes n'est pas pour respondre à cette conférence et conmiunication, nouriîce de cette saincte cousture; ny leur ame ne semble assez ferme pour soustenir l'estreincte d'un nœud si pressé et si durable ; et certes, sans cela, s'il se pouvoit dresser une telle accoiutance libre et volon-. taire où non-seulement les âmes eussent cette entière iouissance, mais encores où les corps eussent part à l'alliance, ou l'homme fust engagé tout entier, il est certain que l'amitié en seroit plus pleine et plus comble. Mais ce sexe par nul exemple n'y est encores pu arri^ ver, et, par le commun consentement des escholes anciennes, en est reiecté.
Extrait de l'analyse de la philosophie de Bacon (ch. xx, de l'Amour et de l'Amitié).
L'amour... est l'ornement du théâtre et le perturbateur de la vie civile. Un esprit né pour les grandes choses est rarement susceptible, de cette passion unique. qui absorbe toute l'âme. Marc Antoine est peut-être le seul qui ait réuni dans le môme temps un violent amour à une excessive ambition; aussi ces deux passions insociables , et funestes l'une à l'autre , causèTent-elles sa perte.
Mais le cœur le mieux gardé n'est point à l'abri des atteintes de l'aniour ; il domine partout où il se trouve. Son langage hyperbolique montre bien la force de ses impressions... C'est une frénésie que tout le monde voit, ex* cepté celui qu'elle possède.
il faut renoncer à sa fortune et à sa réputation quand on est amoureux; ainsi point d'amour avec les affaires. Les guerriers prennent l'amour comme le vin, |)our se délasser
DE L AMOUR
de leurs fatigues; car il fiiut un dédoniimigement de plaisir dans un état de péril et de peine.
L'amour nous attaque plus dangereusement dans nos moments de faiblesse^ c'est-à-dire dans l'excès de la prospérité ou de TàdveN site; car alors noire cœur n'est jamais en défense.
Les soupirs de Famour semblent être les esprits les plus subtils exhalés du fond du cœur, qui s'attadient ensemble par ulie chaîne invi* siUe^ et forment ce tourbillon sympathique qui précipite deux amants Pun vers l'autre.
L'amour est le meilleur et le plus doux de tous les moralistes : il modère toutes les passions excepté celle qu'il inspire; il corrige les vices et les travers; il réfomie le coeur, il compose les dehors* Qui le croirait? il met un frein à Famour- propre.
Tous les hommes doivent aimer; cette portion de sentiment que nous avons dans le cœur, quand dîne la donne pas tout entière à un seul objet, se partage d'elle-même à [dasieurs ; et, quand on n'est plus amoui'eux, on devient charitable comme les dévots ou* zélé conune les directeurs.
Extrait de la Bruyère (chap. du Cœur),
... L'amour natt brusquement, sans autre réflexion, par tempérament ou par faiblesse : un trait de beauté nous fixe, nous détermine. L'amitié, au contraire, se forme peu à peu> avec le temps, par la pratique, par un long commerce. Ck)mbien d'esprit, de bonté du cœur, d'attachement, de services et de complaisance dans les amis, pour faire en plusieurs années bien moins que ne fait quelquefois en un moment un beau visage ou une belle main !
Le temps, qui fortifie les amitiés, affaiblit l'amour.
Tant que l'amour dure, il subsiste de soimême, et quelquefois par les choses qui semblent le devoir éteindre, par les caprices, par les rigueurs, parl'éloignement, par la jalousie^ L'amitié au contraire a besoin de secours : elle périt faute de soins, de confiance et de complaisance.
. . . L'amour et l'amitié s'excluent l 'un l'au tre .
...L'amour commence par l'amour, et Ton ne saurait passer de la plus forte amitié qu'à un amour faible.
... L'on n'aime bien qu* une seule fois: c'est la première. Les amours qui suivent sont moins involontaires.
• L'amour qui naît subitement est le plus long à guérir.
L'aoftoui^ qui croît peu à peu et par degrés ressemble trop à l'amitié pour être une passion Violente...
Si j'accorde que, dans la violence d'une grande passion, on peut aimer quelqu'un plus que soi-même, à qui ferai-je plus de plaisir, ou à ceux qui akuent ou à ceux qui sont aimés?...
Quelque délicat que Ton soit en amour, on pardonne plus de fautes que dans l'amitié.
G est une vengeance douce à celui qui aime beaucoup défaire, par tout son procédé, d'une personne ingrate, une ti^ès-ingrate.
S'il se trouve une femme pour qui l'on ait eu une grande passion et qui ait été indifférente, quelque important service qu'elle nous rende dans la suite de notre vie, l'on court un grand risque d'être ingrat.
... Les froideurs et les relâchements dans l'amitié ont leurs causes; en amour il n'y a guère d'autre raison de ne s'aimer plus que de s'être trop aimés.
L'on n'est pas plus maître de tou]om*s timer qu'on ne l'a été de ne pas aimer.
: Les amours meurait par le dégoût, et l'ou^ Mi les enterre.
Le commencement et le déclin de l'amour se font sentir par Fembarras où Fon est de se trouver seuls.
Cesser d'aimer, preuve sensible que l'homme est borné et que le cœur a ses limilcîs. C'est faiblesse que d'aimer , c'est souvent une autre faiblesse que de guérir. On guérit comme on se console : on n'a pas dans le cœur de quoi toujours pleurer et toujours aimer...
... Vouloir oublier quelqu'un, c'est y penser. L'amour a cela de commun avec les scrupules qu'il s'aigrit par les reflexions...
L'on veut faire tout le bonheur, ou , si cela ne se peut, tout le malheur de ce qu'on aime.
Extrait de Vauuenargues.
11 entre ordinairement beaucoup de synftpathie dans Famour, c'est-à-dire une inclination dont les sens forment le nœud; mais, quoiqu'ils
DE L'AMOUR
en forment le nœud^ ils n'en sont pas toujours Tintérét principal ; il n'est pas impossible qu'il y ait un amour exempt de grossièreté. Tous les jours un homme devient amoureux, au spectacle, à un sermon, d'une femme qui. est moins jolie , même à ses yeux , que celle d'à côté. La raison de cela, c'est que chaque beauté exprime un caractère particulier, et celui qui entre le plus dans le nôtre, nous le préférons. C'est donc le caractère qui nous détermine quelquefois ; c'est l'âme que nous cherchons. Lintérél de l*espritest donc l'intérêt principal , et, si celui des sens lui était opposé y nous le luisacriKerions. On n'a donc qu'à nous persuader qu'il lui est vraiment opposé , quir est une tache pour TAme. Voilà Vamour pur.
Extrait des Sentiments moraux de Smith (section seconde de la 1'* partie).
Smith distingue d'abord les passions du corps et celles de Vimaginalion; il les distingue ensuite en passions sociables, en passions insociables et en passions moyennes.
Cette première distinction revient à celle de passions physiques et passions morales. Il est plus exact d'appeler ces dernières passions de Vimaginalion. Smith observe que nous sympathisons peu avec les passions physiques , telles que la faim , la soif , l'amour physique ; de là vient que nous n'aimons pas et que nous répétons indécente toute expression trop forte de l'un ou lautre de ces appétits. La vraie cause de ce phénomène , c'est que nous ne pouvons prendre part à ces appétits daas les autres lorsque nous ne les éprouvons pas nous-méme. Dès que nous les avons satisfaits , l'objet qui les excitait en nous cesse de nous plaire, sa présence nous est à charge ; nous lui cherchons en vain les charmes qui nous transportaient le moment d'auparavant , et notre propre passion nous devient aussi étrangère qu'elle l'était aux auti'es. Lorsque nous avons diné , nous faisons ôter le couvert; et nous traiterions de même les objets de nos désirs les plus ardents et les plus passionnés , si nous n'y tenions par d'autres liens que cçux du corps.
11 en est tout autrement des passions qui ont leur source dans l'imagination. Le tissu de mon corps ne peut être que fort peu dérangé
arrivent dans celui
par les altérations qui d'un autre ; mais mon imagination se prête davantage ; elle prend plus aisément la forme de Fimagination de ceux avec lesquels je vis familièrement. C'est pourquoi les traverses que rencontrent l'amour et l'ambition font naître plus de sympathie que le plus grand mal corporel. Ces passions viennent entièrement de l'imagination. .. La perte d'une jambe peut pas* ser pour un malheur plus réel que celle d'une maîtresse ; ce serait néanmoins une ridicule tragédie que celle dont la catastrophe roulerait sur le premier accident, au lieu qu'on en a composé de fort belles sur le second , quelque frivole et quelque léger qu'il puisse paraître. Rien n*est si vite oublié que la douleur. — • Du moment qu'elle cesse , toute son angoisse disparaît ; son idée ne peut plus nous causer aucun trouble, et nous ne pouvons rentrer dans notre propre anxiété.
Extraits de Bvffon et Condi/lac.
BufTon a dit de l'amour que le physique en était bon et que le moral n'en valait rien.
Condillae rejette cette proposition dans le Traité des Animaux , chapitre VIII, partie H. Voyez la dernière note de ce chapitre, qui renferme les principes avec lesquels on peut la réfuter.
« Dans le vrai , dit Condillae à la note citée, l'un et l'autre ( le moral et le physique ) en est bon ou mauvais. » Mais M. de Buffon ne considère le physique de l'amour que par le beau côté , et il l'élève bien au-dessus de ce qu'il est, puisqu'il le regarde comme la cause première de toutbien^ comme la source unique de tout plaisir (Histoire natureUe^ lu-4<», t. IV, p. 80; in-12, t. VU, p. 115). Il ne considère aussi le moral que par le côté qui ravale l'homme, et il trouve que nous n'avons fait que gâter la nature. Si j'envisageais l'amour par les côtés que M. de Buffon a oubliés, il me serait aisé de prouver qu'il n'y a que le moral de cette passion qui soit bon et que le physique n'en vaut rien ; mais je ne ietm qu'abuser des termes, etc.
Il faut chercher les caractères généraux de Y amour moral ou & imagination dans les caractères des passions morales en général.
Une passion, selon Buffon, n*c»t qu'une
DE L'AMOUR
sensation plus forte que les autres^ et qui se renouvelle à tout instant. Condillac répond : La goîUte serait donc une passion!
Une passion est un désir dominant tourné en habitude.
L'amour-propre est sans doute la passion d où naissent toutes les autres.
L'amour-propre , dans les hommes faits , consiste en deux choses : 1« le désir d'écarter tout sentiment désagréable ; ^ le désir de se conserver.
Nos besoins et nos moyens et les objets de jouissance sont très-variés et très-multipliés; donc les désirs qui se rapportent à la recherche des sentiments agréables , à Téloignement des autres^ sont très-divers aussi. L'amourpropré se développe , s'élend , change de caractère y suivant les objets ; il prend autant de formes différentes qu'il y a de rtianièi-es de se conserver, et chacune de ses formes est une passion particulière. De plus^ nos actions étant ordinairement nuisibles ou utiles aux autres ^ nos inclinations , selon qu| elles tendent aux unes ou aux autres , sont une source de sentiments agréables ou désagréables.
Toutes ces circonstances , je veux dire : l** nos besoins divers; 2° nos moyens, notre réflexion, notre discernement, notre goût, notre invention, etc.; 3'* la diversité des objets propres à nos jouissances, soit médiatement, soit immédiatement , autrement physiques ou morales, donnent àTftme une activité continuelle, l'y entretiennent, lui font bientôt un besoin de désirer toujours, et font de ce besoin le plus pressant de tous , le plus constant ; tellement une jouissance amène infailliblement un nouveau désir que nous ne vivons plus que pour désirer et qu'autant que nous désirons.
... a L'homme, capable de mettre de la délicatesse dans les besoins du corps, de se faire des besoins d'une espèce toute différente, a toujours dans son 4P6 un principe d'activité qui agit de lui-même. Sa vie esta lui; il continue dé réfléchir et désirer dans les moments même où son corps ne lui demande plus rien. Ses espérances, ses craintes, son amour, sa haine, sa colère , son chagrin , sa tristesse sont des sentiments raisonnes qui entretiennent l'activité de son ftme et qui se nourrissent de tout ce que les circonstances peuvent leur offrir.
...«Si nous exceptons les douleurs vives, les qualités physiques comparées aux qualités morales s'évanouissent, pour ainsi dire, aux yeux de l'homme. Les premières peuvent commencer notre bonheur ou notre malheur, les dernières peuvent seules mettre le comble à Pun ou à l'autre ; celles-là sont bonnes ou mauvaises sans doute, celles-ci sont toujours mfeilleures qu'elles ou pires; en un mot, le moral, qui dans le principe n'est que l'accessôine des passions, devient le principal entre les mains de l'homme. Ce qui contribue surtout à notre bonheur, c'est celle activité que la multitude de nos besoins nous a rendue nécessaire. Nous ne sommes heureux qu'autant que nous agissons, qu'autant que nous exerçons nos facultés; nous ne souffrons par la perte d'un bien que parce qu'une partie de l'activité de notre âme demeure sans objet. Dans l'habitude où nous sommes d exercer nos facultés sur ce que nous avons perdu, nous ne savons pas les exercer sur ce qui nous leste et nous ne nous consolons pas. » (Traité des Animaux, partie II, chap. 8.)
Extrait de la Harpe, du mot Amour, (Tome IV de ses œuvres.)
Je suis 1res -éloigné de penser que l'amour puisse être absolument indépendant des sens. Ce platonisme est l'ouvrage d'une imagination exaltée; c'est surtout une illusion de la jeunesse. La première femme que l'on aime est h nos yeux fort au-dessus de l'humanité... mais dans ce délire de la passion on ne se rend point compte d'une foule de sentiments secrels qui s'y perdent et s'y confondent , et ces sentiments sont des désii's.
Est-il vrai qu'il n'y ait dans l'amour que le physique de bon?... On a beau dire, le plus grand besoin du cœur est celui d'être ému. L'homme qui est le mieux avec lui-même se plaît encore à être souvent hors de soi; et quelle passion produit des émotions plus paissantes et plus chères que celle de l'amour ? Je ne parle pas seulement des impressions tendres et voluptueuses ; peut-on sans ingratitude n'en pa» rendre grâce à la nature ? Je parle même des impressions tristes et douloureuses. Elles sont pour les âmes actives un aliment
amer, mais nécessaire <»t fait pour elles, Exceplez-en le moment oii Ton voit mourir ce qu'on aime , le moment plus affreux où Ton est trahi ; exceptez-en ces déchirements insup* portables; si^ dans les autres chagrins que Ver mour produit^ vous proposiez à Pâmant qui se plaint de lui ôter à la fois sa douleur et son amour^ il reieiierait votre offre. On aime mieux la lièvre que la paralysie. Les larmes de Tamour sont rarement cruelles. Quand il est véritablement malheureux il n'en verse plus.... Ne tarissous donc point la source des sentiments et des illusions... Bornés par nos sens^ pourquoi bornerions-nous aussi notre imagination , la seule chose qui nous étende au delà de nousmêmes? El qui n'a pas éprouvé que ce sentiment de préférence qui nous attache à un seul objets ces charmes dont nous l'environnons..* sont des rôves délicieux que l'on regrette même longtemps après le réveil de la raison ? • « ..» C'est une erreur de penser que Famour conjugal puisse être l'amour proprement dit : c'est vouloir que l'on puisse à la fois jouir et désirer. Deux époux qui s'aiment sont les plus heureux de tous \esamis. )>
. Exirails de Saint-Lambtrl ei Diderot : Amour des sexes comparé,
tf Les désirs du sixième sens^ dit Saint-l^mbert, inquiètent les fenunes aussi souvent et aussi puissamment que nous. Le plaisir qui doit les suivre leur est peut être moins nécessaire qu'à l'homme , mais il est chez elles précédé et suivi d'un grand nombre de sensations délicieuses que la nature n*a point accordées aux hommes. Le plaisir de Tamour épuise moms leurs forces que les nôtres ; il les transporte plus rarement^ mais il les amuse plus souvent et plus longtemps. » (Analyse de la femme.)
Diderot rend ainsi la même idée, (sur les Femmes, U XII) : a Plusieurs femmes mourront sans avoir éprouvé l'extrême de 'la volupté. Cette sensation^ que je regarderais volontiers comme une épilepsie passager^, est rare pour eHes et ne manque jamais d'arriver quand nous rappelons. Le souverain bonheur les fuit entre les bras de l'homme qu'elles adorent ; nous le trouvons à cêté d*une femme complaisante qui nous dépblt. Moins maîtresses de leurs sens que nous ^ la récompense en est
viu.
DÉLAMOLR. 38ri
moins prompte et moins sAre pour elles : cent fois leur i^ttente est trompée. Organisées tout au contraire de nous > le mobile qui sollicite en elle la volupté est si délicat et la source en est si éloignée qu'il n'est pas extraordinaire qu'elle ne \ienne pas ou qu'elle s'égare; Si vous entendez une femme médire de l'amour.... dites que ses charmes passent, n
Extrait de madame du Chateiet sur l'amour.
a J'ai dit que plus notre bonheur dépend de nous , plus il est assuré ; et cependant la passion qui peut nous donner les plus grands plaisirs et nous rendre le plus heureux met entièrement notre bonheur dans la dépendance des autres ; on voit que je veux parler de l'amour. Cette passion est peut-être la seule qui puisse nous faire désirer de \îvre et nous engager à remercier l'Auteur de la nature , q%tel qu'il soit, de nous avoir donné l'existence. Milord Rochester a bien raison de dire que les dieux ont mis cette goutte céleste dans le calice de la vie pour nous donner le courage de la supporter. H II faut aimer ^ c'est ce qui nous soutient. « Car sans l'amour il est triste d'être homme, a Si ce goût naturel, qui est un sixième sens, le plustin^ le plus délicat, le plus précieux de tous^ se trouve rassemblé dans deux âmes également sensibles, également immuables, également susceptibles de bonheur et de plaisir, tout est dit: on n'a plus rien à faire pour être heureux ; tout le reste est indifférent; il n'y a que la santé qui y soit nécessaire. Il faut employer toutes les facultés de son Ame à jouir de ce bonheur ; il faut quitter la vie quand on le perd^ et être bien sûr que les années de Nestor ne sont rien au prix d'un quart d'heure d'une telle jouissance. Il est juste qu'un tel bonheur soit rare ; s'il était commun, il vaudrait mieux être homme que Dieu, du moins tel que nous pouvons nous le représenter. Ce qu'on peut faire de mieux est de se persuader que ce bonheur n'est pas impossible. Je ne sais cependant si l'amour a jamais rassemblé deux personnes faites à tel point l'une pour l'autre qu'elles ne connussent jamais la satiété de la jouissance, ni le refiroi-' dissement qu'entratne la sécurité, ni Tindolence et la tiédeur qui naissent de la facilité
m L'AMOUR.
«t de la contiiuàilé d'un commerce dont Tillusion ne se détruit jamais (où en èntre*t-il plus que dans l'amour?), et dont l'ardeur enfin fût ^ale dans la jouissance et dans la privation^ «tpût supporter également les malheurs et les plaisirs.
«Un cœur capable d'un tel amour, tine Ame si tendre et si Terme semble avoir épuisé le pouvoir de la Divinité ; il en natt une dans un siècle; il sembie que d'en produire deux soit au-dessus de ses forces, ou que, si elle les avait produites, elle serait jalouse de leurs plaisirs si elles se rencontraient. Mais l'amour peut nous rendre heureux à moins de frais. Une ftme tendre et sensible est heureuse par le seul plaisir qu'elle trouve à aimer. Je ne veux pas dire par là qu'on puisse être parfaitement heureux en aimant quoiqu'on ne soit pas aimé ; mais je dis que, quoique nos idées de bonheur ne soient pas également remplies par rameur de l'objet que nous aknons, leplai* sir que nous seatons à nous livrer à toute noire tendresse peut suffire pour nous rendre fort httureux ; et si cette àiiie a encore le bon- * heur d'être susceptible d'illusion , il est impossible qu'elle ne se croie pas plus aimée qu'elle ne l'est peut-être en effet; elle doit tant aimer qu'elle aime pour deiix^ et que la chaleur de son sentiment supplée à ce qui manque réellement à son bonheur. Il faut sans doute qu'un caractère sensible, vif et emporté^ paye le tribut des inconvénients attachés à ces qualités, je ne sais si je dois dire bonnes ou mauvaises; mais je crois que quiconque composerait son individu les y ferait entrer. Une première passion emporte tellement hors de soi une ftme de cette ti*empe qu*elle est inaccessible à toute rétiexion et à toute idée modérée. Elle peut sans doute se préparer de grands chagrins; mais^ le plus grand inconvénient attaché à celte sensibilité emportée^ c'est qu'il est impossible que quelqu'un qui aime à cet excès soit aimé, et qu'il n'y a presque point d'hommes dont le goût ne diminue par la connaissance d'une telle passion... Pour conserver longtemps le coeur de son amant , il faut toujours que l'espérance ou la crainte agisse sur lui. Or une passion telle que je viens (^ la peindre produit un abandonnement de ,^oi-mêmequi rend incapable de tout art; l'a* mour perêe de tout c6té ; on commence par
vous adorer : cela e;>t impossible autremtttl ;: mais bientôt la certitude d'être wné, renniit d'être toujours prévenu, le malheur de n'êr> voir rien à oraiadre émoussent les goûts. VoiH^ eomne est Jait le cœur humain. Et qu'oa ne eioie pas que j'en parle par rancune. J'ai teçii de Dieu, il est vrm, une de ces Âmes letMbrwr et immuables qui ne savent ni d^uiser ni modérer leurs passions, qui ne connaissent ni raffaiblissement ni le dégoût, et dont ta téna-^ cité sait résister à tout, même à la oertitiide de n'être point aimé; mais ^ai été heureuse poh dant dix ans par l'amour de celui qui avait subjugué mon âme, et ces dix ans je les ai paasés tète k tête avec lui , sans aucua mo^ ment de dégoût et de langueur. Quand l'âge» les maladies, peut-être aussi la satiété de la^ jouissance, eurent diminué son goût, j'ai été longtemps sans m'en apercevoir : j'annaispour deux ; je passais ma vie entière avec lui , et mon cœur, exempt de soupçons, jouissait du plaisir d'aimer et de l'illusion de se croire aimé. II. est vrai que y m perdu cel état heureux, et que ce n'a pas été sans qu'il m'^n att> coûté bien des larmes.
a II faut de terribles secousses pour brisar de telles chaînes; la plaie de mon cœur a .saigné longtemps. J'ai eu lieu de me plaindre, et j'ai tout pardonné; j'ai été assez juste pour sentir qu'il n'y avut peut-être au monde que mon cœur qui eût cette immutabilité qui anéantit' le pouvoir des temps; que, si l'âge et les mata-, dies n'avaient pas entièrement éteint mes désirs^ ils auraient peut-être encore été pour moi et que l'amour me l'aurait ramené ; ^i6n que son camt incapable d'amour m'aimait de l'amitié la plus tendre et m'aurait consacré sa vie. La certitude de l'impossibiltté du retovr. de son goM et de sa pas^on, que Je sais bien qui n'est pas dans la nature, a amené maansi-» bletnent mon cœur au sentiment paîsifaleide l'amitié, et ce sentiment, joint à laipasaioû de l'étude, me rendait assez heureuse^
« Mais un cœur si tendre peut-il être reoapti par uu gentiment aussi paisible et aussi foîM^ que celui de l'amitié ? Je ne sais si ou doit ^pérer, si on doit souhaiter même de tenir tou- . jours cette sensibilité dans l'espèce d'api^ttûe h laquelle.il a été (Hfficile de l'amener.
« On n'est heureux que f^v des sentiments vifs et agréables ; pourquoi donc s'interdire les
DÉ L'AMOUR
l^lits virs et les plus agréables de tous? Mabce qu'on a éprouvé, les réflexions qu'on a été obligé de faire pour amener son cœur à cette apathie^ la peine même qu'on a eue à l'y réduire, doit faire craindre de quitter un état qui n'est pas malheureux pour essuyer les malheurs que l'âge et la perte de la beauté rendraient inévitables. Belles réflexions^ me dira-t-on, et bien utiles ! Vous verrez de quoi elles vous serviront si vous avez jamais du goût pour quelqu'un qui devienne amoureux de vous; mais je crois qu'on se trompe si on croit que ces réflexions soient inutiles. Les passions, passé trente ans, ne nous emportent plus avec la même impé* toosité. Croyez que Ton résisterait à son goût si on le voulait bien fortement et qu'on fût bien persuadé qu'il fera notre malheur... On peut prendre sur soi jusqu'à un certain point ; nous ne pouvons pas tout, sans doute, mais nous pouvons beaucoup... Quel est votre but quand vous cédez au goût que vous avez pour quelqu'un? N*est-ce pas d'être heureux par le plaisir d'aimer et par celui de l'être? Autant donc H serait ridicule de se refuser à ce plaisir par la crainte d'un malheur avenir... autant une personne riûsonnable aurait à rougir si elle ne tenait pas toujoqrs son bonheur dans sa main et si elle le mettait entièrement dans celle d'un autre. Le grand secret pour que l'amour ne nous rende pas malheureuses, c'est de tâcher de n'avoir jamais tort avec un amant, de ne jaoMÛshii montrer trop d'empressement quand il se refroidit, et d'être toujours d'un degré plus froide que lui. Cela ne le ramènera pas ; mais rien ne le ramènerait, et il n'y a rien à fcire qu'à oublier quelqu'un qui cesse de nous aimer... Rien ne dégrade tant que les démarches qu'on fait pour regagner un cœur froid ou mécontent ; cela nous avilit aux yeux de dfoi que nous dierchons à conserver et à œttx des hommes qui pourraient penser à nous; mais, ce qui est bien pis, cela nous rend malheureuses et nous tourmente inutilement... Il ne faut point se piquer d'une constance qui serait aussi ridicule que déplacée... Il faut couper dans le vif; il faut rompre sans retour; il faut, dit H. de Richelieu, découdre Vamitié et déchirer rameur. »
Extrait des idées de madame Necker sur l'a-' tnour, dans ses Réflexiùru sur le Divorce.
« La sature a doué l'homme du pouvoir d'aimer, de se transporter par ses sentiments' dans autrui, de varier et de multiplier ainsi ses jouissances. Le mariage suffit pour réunir dans un même foyer et sur un seul objet les affections qui naissent de cette heureuse faculté. La ressemblance dénature et de sentiments, combinée avec la diversité de sexe , de goûts et de talents , commence l'harmonie entre les époux, ^. ^ * et l'habitude la perfectionne. Le premier attrait de la jeunesse n'est qu'un premier lien qui soutient deux plantes nouvellement rapprochées, jusqu'à ce qu'ayant pris racine l'une à côté de l'autre elles ne vivent plus que de la même substance. Ainsi , sans autre exception que celle du vice en ses honteux écarts , des époux pris dans la même classe, potur que leur éducation soit pareille , trouvent dans leur nature, dans leurs penchants et dans leur ré* flexion , des moyens d'être ensemble plus heureux , plus vertueux et plus utiles qu'ils ne l'auraient été dans le célibat... La concorde dans le mariage peut résulter plus généralement de l'empire des hommes sur eux-mêmes et de l'empire de l'habitude sur les hommes... Les lois et les mœurs ont mis dans la société conjugale des ressources efficaces contre la solitude de Texistence. Les lois ont fortifié l'institution de la nature en déclarant que les familles et les titres seraient communs entre les époux; que les doux noms de père et de mère, de frère et de sœur, seraient partagés et confondus par eux... C'est dans le même esprit d*identité que les lois entrent en compte avec les femmes des travaux de leurs maris et même de leur vie. Les mœurs ont fortifié , par leurs insinuations , toutes ces injonctions des lois ; ainsi l'usage, qui dérive toujours des mœurs,' oblige les époux d'observer l'un pour l'autre les règles de la modestie personnelle, et bientôt toutes les nuances délicates qui caractérisent la parfaite union des âmes viennent embellir les traits essentiels d'identité fortement proncmcés par les lois... Il s'établit ainsi une communauté d'amour-propre qui , en apparence , nous transporte hors de nous.
«Les aifections naissent et se développent par l'espérance d'un long avenir, et ensuite elles
DE L'AMOtR.
s'augiuen(en( , s'ennoblissent ei se fortifient par leur propre durée. Quelle amitié peut ôtre comparée à celle de deux époux que les défé^ i:ences y Testlme et le bonheur de toutes leurs heures ont liés depuis longtemps!...
a Les antipathies^ les sympathies morales ne sont pas des attributs de notre nature ; elles se créent par une suite imperceptible de réflexions, d'observations, de situations , d'opinions et de procédés. Ainsi les affections de i*àme qui paraissent les moins composées sont susceptibles d'analyse et de divisions. La piété filiale, I amitié fratenielle nous sont suggérées dès Tenfance ; l'on en pénètre nos cœurs ; ces devoirs et ces affections sont reçus comme incontestables avant d'être appuyés par les lois et nos réflexions. Qu'il en soit ainsi de l'amour conjugal. •• Avec de tels préliminaires y les ma* riages y malgré quelques discoovenances , seraient toujours suflisanunent unis.
(cLes femmes sont plus propres que les hommes à partager et à diminuer les amertumes de la vie... Elles ont plus la faculté de vivre dans autrui ; elles sont liées aux hommes par un plus grand nombre de rapports. Elles sont donc plus particulièrement destinées à n'avoir jamiûs une existence isolée y mais plutôt à devenir le complément de celle des autres ; et en cela encore les institutions sociales ont secondé la nature , puisque les lois ne donnent aux femmes d'autre rang que celui de leurs maris, et qu'elles sont toujours obligées^ pour se faire apercevoir, de se rapprocher du foyer dont elles reçoivent le reflet, n
Exiraii de madame de Condorcet :
sur la Sympathie,
a II n'est point d'individu, dit-elle, dontia figure^ môme au premier abord, ne nous donne quelque idée de son caractère, ne nous fasse au moins présumer favorablement ou défavorablement de son esprit... Lorsque nous croyons trouver dans le regard, où l'âme cherchée s'échapper, dans la parole, qui en développe les mouvements, dans la physionomie^ qui en décèle les habitudes, dans lés manières^ qui les trahissent, le caractère et les ouu^ques de quelques qualités qui nous intéressent , ou par leur rapport avec les nôtres, ou parce qu'elles se trouvent au premier rang dans notre esti-*
me, ou parce que leur réunion nous p»^i extraordinaire et piquante , alors il s'élève en nous un mouvement de bienveillance pour celui qui nous en parait doué ; nous nous sen* tons portés vers lui.... Dans les ftnoesvivesp reflet de cette impression est le premier principe des préventions qui les aveuglent et qui les rendent incapables d'un diacemem^t sûr, quelquefois même d'un jugemeal raiao»* nable.
a Cette sympathie individuelle, que l'on a cru si longtemps inexplicable, n'est cependant qu'un effet trèsHiaturel de notre sensibililé morale... L'homme qui nousplatt nous fait espérer tous les avantages que nous attachons aux qualités que nous lui attribuons... Et parce qu'il nous fait concevoir à la fois l'espérance de mille jouissances qui pourtant ne peuvent être que successives, dont {Jusieurs même sont contradictoires, il excite en nous l'enthousiasme... La nature et la durée de ces sympathies dépendent de la force de la sensibilité, de celle de l'imagination, et du degré de réflexion que nous avons apporté sur les motifs des sympathies individueUes. o
Un des grands charmes de oes sympathies, c'est de les savoir réciproques. « Le fUmr d'aimer a pour cause, eu grande partie , ceiur que nous trouvons à donner du bonheur par nos affections. »
Mais toutes ces circonstances sont communes à l'amitié et à l'amour. Voici ce que l'auteur a observé de particulier dans l'amour (c'est-à-dire ce qu'on a du plaisir à voir).
« L'amour, surtout dans les hommes^ est en grande partie un effet de la beauté , et plus que tout autre sentiment il suppose la réciprocité. Une belle figure, uue physiottomie. t^dre inspirent Vamour. Le plaisir toujours renaissant que la vue ou le souvenir de oelte physionomie, de cette figure fait éprouver^ est ce qui distingue l'amour de l'amitié.
« Lorsqu'à ce double empire se joint, dans l'objet dont on est séduit, tout ce qui mérite d'Are aimé... lorsqu'un heureux rapport du. caractère, de l'esprit et du ccbup entre deux individus, permet d'arrêter au bonheur de leur union l'inconstance naturelle et les espérances du cœur humain l'amour devient
une véritable passion, même dans les âmes les plus pures, même dans les êtres qui sont
DE L'AMOUR
les moiitô esclaves des impressions et des besoins des sens. Alors d'innocentes caresses peuvent longtennps lui suffire et ne perdent rien de leur chaleur et de leur prix quand on les a passées; alors le bonheur d'être aimé est la jouissance la plus nécessaire > la plus désirée; alors toutes les idées du bonheur et <ie la volupté ne naissent que d'un seul objets en dépendent toujours, et sont anéanties à l'égard de tout autre, n
Extrait de madame de Staël: sur les Passions (ch, rv, de l'Amour).
<i L'amour est le dévouement absolu de son être aux sentiments, au bonheur^ à la destinée d'un autre. Le but dans les autres passions parait toujours au-dessous des efforts; en amour il seqiÛe les surpasser tous. On ne cesse point de mesurer ce qui se rapporte à soi ; mais les qualités, les charmes , les jouissances^ les intérêts de ce qu'on aime^ n'ont de terme que dans notre imagination. C'est hors de soi que sont les seules jouissances indéfinies. Si l'on veut sentir le prix de la gloire, il faut voir ce qu'on aime honoré par son éclat. Si l'on veut apprendre ce que vaut la fortune , il faut lui avoir donné la sienne. Si l'on veut bénir la vie , il faut qu*il ait besoin qu'on la lui sacrifie.
« Gloire, ambition, fanatisme, votre enthousiasme a des intervalles; le sentiment seul enivre à chaque instant. Rien ne lasse de s'aimer; tant qu'on ne voit, qu'on n'éprouve rien que par un autre , l'univers entier est lui ; le printemps, la nature^ le ciel, ce sont les lieux qu'il a parcourus ; les plaisirs du monde, c'est ce qu'il a dit, ce qui lui a plu.
a L'amour est la plus haute idée de félicité qui puisse exalter l'espérance de l'homme*
a L'amour élève l'àme comme le fait la philosophie; il fait échapper au monde par des intérêts plus vifs que tous ceux que le monde peut donner ; il fait jouir du calme de la pensée et du mouvement du cœur. U dégage des remords et des incertitudes auxquelles on est condamné quand on n'a pour but que son propre avantage. Quel est l'esprit supérieur qui ne trouve pas dans l'amour un plus grand nombre de pensées que dans aucun écrit qu'il puisse composer ou lire ? Ces émotions que le
grand écrivain, le conquérant s'efforcent d'obtenir quelquefois, l'amour les jette comme pair torrent dans la vie.
(( Dans quelque situation qu'une profonde passion place, jamais elle n'éloigne de la vertu. Tout est sacrifice, oubli de soi, dans le dévouement de l'amour, et la personnalité seule avilit. Tout est bonté, tout est pitié dans l'être qui sait aimer, et l'inhumanité seule bannit toute moralité du cœur de l'homme.
«Mais est-il dans l'univers deux êtres qu'un sentiment parfait réunisse jusqu'à la mort? (1 est, sans doute, des cœurs faits pour s'entendre toujours; mais le hasard, les distances , la nature, la société les séparent et les attachent souvent à d'autres cœurs indignes d'eux.
et L'amour, malgré ses délices, est de toutes les passions la plus fatale au bonheur de l'homme. Les jouissances qu'il donne décolorent lexistence qui les suit ; le bonheur qu'il accorde pendant quelques instants est sans aucun rapport avec l'état habituel de la vie; et l'on ne sait pas mourir.
a II n'y a que les hommes capables de se tuer qui doivent tenter cette grande route de bonheur.
f< Au reste, il s'agit ici de ce véritable amour dont peu d'hommes et même peu de femmes ont une idée; car Newton a plus de juges que la véritable passion de l'amour. Tant de mouvements passagers ressemblent à l'amour, tant d'attraits d'un tout autre genre prennent l'apparence de ce sentiment, que ces ressemblances avilies ont presque effacé le souvenir de la vérité même.
a R n'est pas vrai malheureusement qu'on né soit entraîné que par les qualités qui promettent une ressemblance certaine entre les caractères et les sentiments. La beauté, la grâce, excitent puissamment l'enthousiasme de l'amour, sans en garantir toutefois le bonheur ni la durée, et rien n'égale le désespoir d'avoir ahné un objet indigne de soi. L'opinion qu'on en a quand on est détrompé se rejette sur les temps où l'on était déçu; on se rappelle avec amertume les circonstances qui devaient éclairer, et les regrets tiennent du remords.
« Lorsqu'on a goûté le bonheur d'être aimé d'un être sensible, généreux, et qu'on éprouve son inconstance, quelle ressource contre un tel malheur?
DE L'AMOUR
«Mourir même est alors impossible; aucune douceur u^en accompagne la cruelle résolution ; car ce n'est ni affliger, ni rattacher l'objet par .qui Ton est trahi, et c'est le laisser à celui qu'il a préféré.
«La jalousie est un état de véritable frénésie. Ce n'est pas le même sentiment que le regret de n'être plus aimé. La jalousie a besoin de vengeance, le regret ne demande que la mort. Les affections douloureuses qui naissent de l'orgueil et delà tendresse sont les plus cruelles de toutes. La tendresse affaiblit le ressort de l'orgueil, mêle une insupportable amertume aux douceurs que portent avec elles les peines du cœur^ alors môme qu'elles tuent.
«Entre les malheurs de l'amour, ceux qui naissent de la contrariété des circonstances extérieures méritent à peine d'être comptés. Dans une séparation forcée le cœur souffre, mais on peut rêver et se plaindre ; la douleur n'est point attachée à ce qu'il y a de plus intime dans la pensée ; elle peut se prendre au dehors de soi. Cependant des âmes d'une vertu sublime ont alora trouvé dans elles-mêmes des combats insurmontables.
a L'extrême malheur d'un cœur passionné, c'est la perte sanglante de ce qu'il aime. Mais, non; cette douleur sans bornes est la moins redoutable de toutes: comment survivre à l'objet dont on était aimé ?...
«L'amour est la seule passion naturelle aux fenmies. L'ambition, l'amour de la gloire même leur vont mal; pour une qui s'élève, mille s'abaissent au-dessous de leur sexe en en quittant la carrière. 0 femmes ! vous les victimes du temple où l'on vous dit adorées, écoutez I
oL'amour est l'histoire delà vie des femmes; ce n'est qu'un épisode dans celle des hommes. Réputation, honneur, estime, tout dépend pour les femmes de la conduite qu'à cet égard elles ont tenue» tandis que les hommes peuvent passer pour bons et leur avoir causé les plus .affreuses douleurs, passer pour vrais et les avoir trompées , se dégager de toute reconnaissance envers elles pour les plus importants services et se trouver justifiés en les attribuant à l'amour, comme si un sentiment et un don de plus diminuaient le prix des autres. Il est peu d'hommes à qui la crainte du ridicule permit d'annoncer dans les liaisons du cœur la délicatesse de principes qu'une femme se croi-
rait obHgée d'affecter si elle ne réprouvait pas.
«Qu'on se garde de regarder comme inutile à l'amour Tassocialion des idées de devoir. Les liens de la morale confirment les penchants, et il est plusieurs époques dans le cours d'on attachement où les principes resserrent les nœuds qu'un écart de Timagination pouvait relftcher. Les liens indissolubles attentent à la liberté du cœur; mais l'indépendance absolue rend presque impossible une tendresse durable.
0 Un autre désavantage des femmes, c'est qu'elles sont liées par les relations du cœur et que les tomnies ne le sont pas. Les hommes sont sûrs des femmes parce qu'ils les estiment, parce qu'elles ont besoin de l'appui de l'homme qu'eHes aiment. Cette certitude, qui serait si douce à la faiblesse, est souvent importune à la force : la faiblesse s'y repose; la force croit s'y enchaîner. L'homme, fait pour régner, aime à trouver des obstacles; les femmes, au contraire , se défiant d'un empire sans fondement réel , cherchent un maître.
« La beauté n'a pas un ascendant étemel . Un caractère élevé, un esprit distingué attirent par leur éclat, mais détachent à la longue les honn mes d'un ordre inférieur; souvent même les hommes hésitent entre l'ennui que leur cause la médiocrité et l'importunité de la distinction. « L'infidélité avilit une femme , et l'amant trompé se guérit par le mépris. Au contranre^ dans une femme trahie, la fierté aggrave les malheurs de l'amour.
a n est encore une inégalité profonde dans les rapports des femmes avec les hommes : c'est que les affections des premières se renouvellent rarement. Égarées dans la vie quand leur guide les a trahies, elles ne savent ni renoncer à un sentiment qui ne laisse après lui que l'ablmedu néant, ni renaître à l'amour dont leur âme est épouvantée. Les unes se dégradent, les. autres se jettent dans une dévoticm exaltée; toutes sont marquées du sceau fatal de !â douleur; et, pendant ce temps, les hommes commandent les armées, dirigent les empires, et se rappellent à peine le nom de celles dont ils ont fait la destinée.
« Êtres malheureux ! êtres sensibles ! restez dans la vertu... Là il est des lois qui sont pour vous ; là votre destinée a des appuis indestnrc-
MS L'AMOUR
iiUe6% La nature a marciué votre place dans V08 familles, elle vous a donné des enfants et a imprimé à vos cœurs le sentiment sublime de b maternité.»
. 9àMàMtLMlM »B» WTVBAfiES Écam fVB. L'AMOVa PAa PB» FBMMBS.
Nous avons eu dans ce siècle-ci quatre femmes évangélistes d'amour : madame du Chatelet^ madame Necker, madame de Staèl, madame de Gondorcet.
Aucun de leurs évangiles ne se ressemble; iBais celui de madame Necker est plus que différent des autres : il en est ToppcÂé. L'amour des trob autres est une fièvre de jeunesse; celui de madame Necker est un privilège des cbeveuxgris« Pour elles Vumour des époux n'a .pCNiit de nom ; pour madame Necker Tamour <iet aoBants n'ait qu'une dispoêition à Tamour "Coqogai.
L'amour de madame Necker commence où les autres finissent.
L'amour de madame Necker est le pialontsme des umoQs conjugales^
L'amour de madame Necker nali de l'association des intérêts entre les époux et des occupations qui en dépendent. L'amour des autres natt du désœuvrement: c'est l'abandon de tous les intérêts , de toutes les occupations, après en avoir été l'oubli ; c'eft la possession mutuelle de deux objets qui se sont longtemps ei vivement désirés, n'ayant pas eu autre chose à faire, et qui , parce quils se sont désirés, n'ont plus la possibilité de faire autre chose que jouir l'un de l'autre et de se lasser mutuellement.
On pourrait croire que l'amour de madame de Slaèl est platonique, s'il conduisait à celui de OMidarae Necker. Mais, d'après l'amour de madame de Staël , elle ne voit que la mort de supportable : il y a quelque chose dans cet amour-là qui n'est pas platonique.
Suivant madame Necker , on crée un amour Bù Cusant un mariage; une étude de notaire est une véritable fabrique d'amours. On compose un sentiment tendre avec des stipulations et du papier timbré. On ordonne de par la loi que l'amour se fasse, et il se fait.
L'amour, dans le livre de madame du Chate- )et,eei l'objet d'un fort bon calcul; dans celui de madame de Condorcet , d'une fort belle dis*
sertation ; dans celui de madame de Staël , d'un hymne pompeux et touchant.
Madame de Condorcet croit la beauté nécessaire , surtout aux femmes , pour inspirer l'amour.
Madame de Staël croit que la beauté et la grftce excitent puissamment l'enthousiasme de l'amour , sans en garantir toutefois le bonheur et la durée.
Madame du Chatelet parait n'y avoir pas songé.
L'amour pour madame de Staël est plus beau que celui de Platon.
Pour madame du Qiatelet, c'est beaucoup l'union des eoturs du chevalier de Boufflers.
Madame de Condorcet tient le milieu entre l'un et l'autre.
Madame de Staël croit qu'après famour il n'y a de ^portable que la mort.
Madaaae du Chatelet croit que l'amour est le jraviisement d'un moment d'existence divine qui n'empêche pas de jouir ensuite de la vie hiunaine. Madame de Condorcet n'a pas prévu la fin de l'amour.
Madame de Staël croit que Newton a plus de juges que le véritable amour. Mesdames du Chatelet et de Condorcet ne le trouvent pas si difficile à comprendre.
Ces différences dans les jugements portés par ces trois femmes sur l'amour pourraient donner quelque inquiétude sur l'idée qu'on peut en prendre, si elles ne lui accordaient également beaucoup d'estime.
Mesdames du Cha telet et de Condorcet parlent de l'amour avec beaucoup d'estime et de reconnaissance ;
Madame de Staël, déplus, avec enthousiasme et adoration.
Madame de Staël croit qu'il est impossible de survivre à la perte ianglante de ce qu'on aime, c'est-à-dire à un amant tué; mais elle ne croit ni possible de se tuer pour un amant inconstant , ni pourtant possible de vivre. Madame du Chatelet dit qu'une femme doit n'avoir aucun tort avec son amant, ne mettre aucune faiblesse à le rappeler , et se consoler.
Madame du Chatelet se plaint des cœurs épuisés , et madame de Staël des cœurs volages. Madame de Condorcet né parie point de tout cela.
Madame du Chatelet pense qtie , passe