DE LA RELIGION
CQAPITRB XV.
Du règne de Dieu dans f ordre naturel.
I. Nous avons prouvé dans les chapitres précédents, à l'aide de la raison et de la religion, que rétat de nature ou de liberté absolue, tel
2«e celui des hommes qui ne sont ni gouverants ni gouvernés , est un état de guerre et d'anarchie; que les lois naturelles sont les préceptes par lesquels on évite les inconvénients de cet état ; que Ton doit une obéissance simple et entière à ceux qui exercent la suprême puissance , au moins en tout ce qui li'a rien de contraire aux ordres de Dieu. Il ne manque plus à la connaissance des obligations civiles que de savoir quels sont les ordres on volontés de Dieu. En effet, comment savoir autrement si ce qui nous est ordonné par l'autorité civile est contrah'e ou non aux lois de Dieu ?D*ati il doit arriver inévilaWement ou qu'une obéissance trop aveugle aux volontés de TÉtat entraîne à des manquements envers Dieu , ou que ia crainte d*ôffenser la Divinité ne nous rende réfractaire et coupable envers l'État? Pour éviter ce double écueil, i! est nécessaire de oonnaître les lois divines. Or, comme la connaissance des lois dépend de celle du règne , nous allons parler du règne de Dieu.
IL Psaume 96, verset i : te Seigneur a régné; que la terre se réjouisse, dit le Psalmiste ; lequel dit encore , psaume 98 , verset i : Le Seigneur a régné; que les peuples entrent en colère. Il est assis au-dessus des chérubins ; que la terre s'émeuve; c'est-à-dire : que les hommes le \'euillent ou ne le veuillent pas. Dieu est le roi detoiite la terre, et, quand il y aurait des gens qui nieraient la Providence, il ne serait pas pour cela moins assis sur son trône. Mais quoique Dieu règne par sa puissance sur tous les hommes , de sorte que personne ne puisse faire une action qu'il n'aurait pas voulue, cependant, h proprement parler, ce n^est pas là régner. On appelle en effet régner, régir non par ses actions ou en agissant , mais par la parole , c'est-à-dire par les ordres {prxceptis) et par les menaces. Ainsi , dans le règne de Dieu nous tenons pour sujets non des corps privés de vie et de raison,
quoique ces corps aussi soient soumis à la puissance divine, mais parce qu'ils ne comprennent pas les commandcments.et les menaces de Dieu; non pas davantage les athées, parce qu'ils ne croient pas en Dieu; non .p^ encore ceux qui , croyant en Dieu , sont dans l'idée qu'il est au-dessous de lui de gouverner ce monde : tous ce^ gens , quoique soumis à la puissance de Dieu, cependant ne reconnaissent pas ses commandements et ne redoutent pas ses menaces. Ceux-là donc doivent seuls être regardés comme étant dans le royaume de Dieu qui reconnaissent qu'il gouverne par lui-même toutes choses , qu'il a donné ses commandements aux hommes, et qu'il a établi des peines contre les transgresseurs. Nous devons appeler les autres, non les sujets, mais les eimemis de Dieu.
in. Mais pour régir par ses préceptes il faut qu'ils soient hautement déclarés à ceux qui doivent être régis ; car les préceptes des régissants sont des lois pour ceux qui sont régis; • or les lois ne sont des^ lois qu'autant qu'elles sont clairement promulguées , de sorte qu'il n'y ait pas de prétexte d'ignorance. Les hommes promulguent leurs lois par la {)arole, par l'organe de la voix , et ils n'ont pas d'autre moyen de faire connaître universellement leur volonté. Les lois de Dieu sont déclarées de trois manières : \^ par. les indications (dictamina) de la saine raison; 2" par la révélation immédiate , laquelle peut s'opérer par une voix surnaturelle , par apparition , par songe, par inspiration ou insufflation de la Divinité; 3"* par la voix de quelque homme que Dieu a signalé par quelque miracle comme digne de foi. On appelle prophète l'homme dont Dieu emploie ainsi la voix pour manifester sa volonté aux autres. Ces trois moyens peuvent s'appeler le triple verbe de Dieu : le verbe rationnel , le vetbe sensible , le verbe prophétique. A ces moyens de communicntion répondent en nous trois moyens de l'entendre: la saine raison , le sentiment et la foi. Dieu a fait entendre sa voix à peu d'hommes; il n'a parlé par la révélation qu'à quelques individus, et leur a dit à chacun des choses différentes ; aucune loi d'aucune domination n'a été promulguée de cette manière au peuple.
IV. D'après la différence qui est entre la parole rationnelle de Dieu et sa parole pro-
ÉLÉMENTS PHILOSOPHIQUES CONCERNANT L'ÉTAT CIVIL
phétiqiie, le règne de Dieu a été regardé comme double : le naturel, dans lequel il gouverne par les dictâmes de la droite raison et qui s'éteud universellement sur tous ceux qui reconnaissent la puissance divine^ en outre de la nature raisonnable qui est commune à tous ; et ]e prophétique, dans lequel il gouverne par les psivoles des prophètes : moyen particulier^ parce qu'il n'a pas donflé à tous les hommes des lois i)Ositives , mais seulement à un peuple particulier et à quelques élus.
V. Dans le règne naturel, Dieu tient de sa seule puissance irrésistible le droit de régner et de punir ceux qui violent ses lois. En effet, tout droit sur autrui vient de la nature ou d'un engagement. Nous avons fait voir, au chapitre Vï, comment le droit de régner s'établit sur un pacte. Le même droit dérive aussi de la nature pqr cela même qu'il n'est point aboh par elle. En effet, chacun ayant par la nature droit à tout, chacun avait le droit de régner sur tous les autres. La raison qui a fait abolir ce droit a été uniquement la. crainte mutuelle , comme nous l'avons montré au chapitre Il , article 3. La raison prescrivait la renonciation à ce droit pour la consei'vation du genre humain, parce que la guerre résultait - nécessairement de Pégalité des forces et des pouvoirs naturels entre les hommes, et que la ruine du genre humain est le résultat d'un état permanent de guerre. Que s'il ayait existé quelqu'im de tellement supérieur en pouvoir à tous les autres que , réunis , ils n'eussent pu lui résister, il n'y aurait eu aucune raison fiourluî de se dépouiller d'im droit que la nature lui avait donné. Ainsi il aurait conservé le droit de domination sur tous les autres à raison' de cette extrême puissance , au moyen de laquelle il pouvait pourvoir à leur conservation et à la sienne. Ainsi ceux à la puissance de qui rien ne peut résister,et par conséquent Dieu tout'puissant,i\ctïneni de cette puissance même le droit de la domination ; et toutes les fois qufi Dieu châtie, ou même met* à mprt un pécheur, quoiqu^il ne le châtie que pour quelque faute, cependant on ne doit pas dire qu'il n'eût pu justement l'affliger , même le "faire nFiourir , quoique exempt de faute. JOn ne doit pas conclure davantage de ce que Dieu peut, en punissant, faire attention à des fautes antérieures , qu'il tient le droit d'affliger ou
de tuer les hommes non de sa puissance divine y mais des fautes humaines,
VI. Pourquoi arrive t-il des maux aux bons et des biens aux méchants ? Cette ques* tion, qu ont fort relevée les discussions des anciens, est la même que celle dont nous nous oc^ cupons : En vertu de quel droit Dieu dispenset'ii tes biens et les maux ? La difficulté de la solution a fait chanceler la foi due à la Providence divine , non-seulement dans le vulgaire, mais aussi dans les philosophes^ et, ce qui est plus considérable encove , dans de saints personnages. David , au psaume 72 , versest 1 et % dit ces pai^oles : a Qu'il est bon le Dieu d'LsraéU à ceux qui ont le cœur pur! — Et moi, mes pieds se sont presque égarés^ mes pas ont presque chanceUjj parce que je me sw's indigné cofUre t insensé, en voyanilfl paix des impies, »
Et Job, avec quelle amertume il d^majMlait à Dieu comment, ayant toujours pr^tjqué 1^. justice, il était pourtant affligé dç tant de ca« lamités ! Dieu lui-même résolut de vivjD voix la difflculté proposée par Job , et il établit son droit non sur les fautes de celui-ci , mais sur sa propre puissance. Job et ses amis disputaient entre eux ; ceux-ci l'accusaient et se fondaient sur les châtiments de Dieu; celui-ci repoussait l'accusation par les preuves de son innocence. Dieu entendit les deux parties ,. et ensuite il répondit à la plainte de Job, non en prononçantqu'il fût coupable de quelque injustice ou de quelque faute, mais en expliquant sa propre puissance. Job , psaume 38 , ver^ sets 3 et suivants : Où étais-tu, dit le Seigneur,, lorsque j« posais les fondements delaterre? etc. Job, en parlant de ses amis , psaume 42,. ver-> set 7 , dit qu'il était en colère contre eux de ce qu'ils n'avaient pas parlé avec justice (recr tum) , en sa présence , commue son servi^ur Job. La dçcisiou de Dieu , en ce cas , est semblable à la rép6;ise quil fit Iprsqu'à la naissance d'un enfant aveugle ses disciples lui de* mandèrent si sa cécité était la peine de quelque faute commise par lui ou ses parents : Jean , psaume 9, verset 3. Ni lui, répond Jésus , ni ses parents n'ont péché ; c'est une manifestation de la volonté de Dieu. Au reste, quoiqu'il soit dit, psaume 5, verset 12, que la mort est entrée en ce monde par le péché , il ne s'ensuit pas que Dieu , de sa pleine puissance,
DE L'AMOUR
n'ait eu le droit d^assujeltir les hommes aux maladies et à la mort, encore qu'ils n'eussent pas commis de fautes , de même qu'il y a assujetti tous les autres animaux, quoiqu'ils
ne puissent pécher
{Non terminé,)