SUR M. ROEDERER
même dans la fatigué du corps , même dans Texerciee le plus violent, même dans la colère. Je ne l'ai jamais vu disirait d'une affaire par une autre, sortant de celle qu'il discute pour songer à celle qu'il vient de discuter ou à laquelle il va travailler. Les nouvelles heureuses ou malheureuse? de FÉgypte ne sont jamais venues le distraire du Gode civil ^ ni le Code civil des combinaisons qu'exigeait le salut de l'Ëgypic. Jamais homme ne fut plus entier à ee qu'il faisait , et ne distribua mieux son temps entre les choses qu'il avait à faire ; jamais esprit plus inflexible à refuser l'occupation, la pensée qui ne venait ni au jour ni à l'heure, ni plus ardent à la chercher, plus agile à la poursuivre, plus habile à la fixer, quand le moment de s'en ckrcuper est venu (29}. >»
Le si y le de Rœderer a eniprunté ici de sa simplicité nerveuse au sujet même qu'il avait sous les yeux et qui présidait à sa pensée ; il sVst reflété en lui comme un rayon du modèle. Il faudrait voir^ en bien d'autres détails, comme il était réellement épris et enthousiaste de la gloire, de la vertu du premier consul à cette époque, comme il luttait de toutes ses forces et avec passion contre Tinfluence de Fouché, en laquelle il dénonçait un danger, et, qui pis est, une souillure pour la réputation immaculée du jeune chef d'empire. Encore une fois, si je trouvais ces témoignages de Rœderer dans des pages imprimées ou faites pour Fêtre, je me les expliquerais, mais j'y attacherais moins de valeur. Ici c'est Témotion prise h sa source et sans mélange. S'il est beau pardessus tout au héros militaire et civil d*inspi rer de tels sentiments d'admiration à ceux qui l'approchent, il n'est pas moins honorable à l'homme politique déjà éprouvé par les révolutions d'avoir gardé son esprit assez ferme et assez intègre pour êti*e capable de les ressentir.
IH
Benjamin Constant et l'opposition du Trihunat. — Impression sur le premier consul. — Rcoderer directeur de l'instruction publique ; — chargé des lycées et des théâtres. — Il est nommé sénateur. — Veille de l'Empire. — Na^ioléon défini par luimême.— Ses paroles sur la guerre ;— sur le don du commandement; — sur le travail ; — sur la règle des vingt-quatre heures dans la tragédie. — Rœderer dans la retraite sous la Restauration. — Ses écrits sur Louis Xll et François T' . — L'hôtel Ram- Imuillet et mad«imc de Maintenon , etc. , etc.
On me dit que Benjamin Constant parlait mal
de Rœderer; jelc crois bien : ils s'étaient connus, ils s'étaient rencontrés et même rendu de bons offices. Benjamin se vantait (i'àvôir une fois rapproché lloèderer de Sieyès qiii le boudait ; Rœderer avait eu souvent à écrire sur les brochures de Benjamin Constant : tout cela était bien; mais, un jour, dans une circonstance capitale, Roéderer l'avait déjoué et blessé. Le jour même de la formation du conseil d'État, on avait dressé un projet de règlement pour les rapports à établir entre le Conseil, le Corps législatif et le Tribunat. Ce premier projet de loi porté au Tribunat y excita de l'opposition. Rœderer, prévoyant ou peutêtre prévenu de la veille que Benjamin Constant devait parler contre, écrivit le matin dans le Journal de Paris, \ 5 nivôse an viii (5 janvier 4800), les lignes suivantes, qu'il signa (30) :
« Saiton bien ce que c'est que le Tribunal ?
« Est-il vrai que ce soit V opposition organisée? Est-il vrai qu'un tribun soit condamné à s'opposer toujours, sans raison et sans mesure , au gouvernement; à attaquer tout ce qu'il fait et tout ceqvKîl propose ; à déclamer contre lui quand il approuve le plus sa cond uite, etc. , etc. ?
'< Si c'était là le métier d'un tribun, ce serait le plus vil et le plus odieux des métiers.
* Pour moi, j'en ai pris une autre idée ;
n Je regarde le Tribunat comme une assemblée d'hommes d'État chargés de contrôler, reviser, épurer, perfectionner l'ouvrage du conseil d'État, et de concourir avec lui au bonheur public.
« Un vrai conseiller d'État est un tribun placé près de Tautorité suprême. Le vrai tribun est un conseiller d'État placé au milieu du peuple. Les devoirs sont les mêmes pour tous deux. »
Benjamin Constant, sous le coup de cette note, commençant son discours quelques heures après, était obligé de dire pour exorde : a II eût été à désirer que le premier projet do loi soumis à la discussion du Tribunat ei^t pu être par lui adopté ; la malveillance n'aurait pas le prétexte de dire que cette enceinte est un foyer d'opposition...» J'ai eu sous les yeux des lettres qui prouvent à quel point Benjamin Constant et son monde, au montent où ils ouvraient les hostilités, furent sensibles euxmêmes à de si promptes représailles. Rœderer, en agissant ainsi, obéissait à son zèle pour rétablisseujent consulaire, et le journaliste en lui venait on aide au conseiller d'État. Il connaissait do plus le caractère et la manière de
iNOTICE DE M. SAiNTE-»EUVE
stiiUr daiNreBûer coBSui, quedesatUqueseides «hioaiies de oe genre allaient à l'iDstant porter 4M 4elà dm premier but. A un an de là^ à la HataaîflM^ M janvier 18M, le premier consul éiBêài wa aéMtow« Laplaee et Monge, et à ^méant, ua 91^ même des injsros qu'on s'était permises M Tribtmat contre le conseil d'État pour la loi siff les tribnmux epéeiaax : « Je saissoMat^ enAmt de la Révolution, sorti du sein du peuple ; je m souffrirai pas qu'on m'insulte comme un roi (34). » Il cfoait dans un autre moment : « U faut que le peuple finmcais me souffre avec mes défauts, s'il Uome en moi quelques avantages : mon défaut est de ne pouvoir supporter les injures (3^). » Vers le même temps, à Paris^ toujours au su^et de la même afbire^ comme BiBderer lui disait:
« Les parlements autrefois parlaient toujours aux roiSy dans leurs remontrances^ des ronseiis perfides qui trompaient Leur Majet^té^ mab leurs séances n'étaient pas publiques. » — « Et d'ailleurs^ reprenait vivement le premier consul^ ces choses-là les ont renversés, et moi j'ose dire que je suis du nombre de ceux qui fondent les États, et non de ceux qui les laissent périr. » Il ajouta peu après : a Quand on attaque les conseils, c'est pour renverser celui qui les écoule; quand on veut abattre MH arbre j on le déchausêe (33). »
RoBderer savait ces choses; il ne les appréciait pas seulement dans leur effet sur le caractère du premier consul, il les jugeait en tenant compte du caractère général des Français. Dans un article de ce temps il a très-bien discuté cette question (34) : Si en France l'oppo^ sition peut être injurieuse et véhémente comme en Angleterre f). Établissant la différence de mœurs et de sensations des deux peuples, il montre l'inégalité d'inconvénients dans les mêmes injures dites à des hommes publics d'un côté ou de l'autre du détroit :
«En Angleterre on pose Tinjure; en France il faut la sentir... En Angleterre, Tinjure intéresse quelquefois en faveur de celui qui la reçoit ; en France elle avilit toujours celui qui la souffre... En Angleterre les invectives n'ont point renversé le trône; en France elles ont renversé une royauté de quatorze siècles. Pourquoi.' C'est, comme nous
(•) Mémoires d* Économie publique , de Momie et de Politique, X.WjX^. \%%{\%o\).
avens Ak, parœ qu'tn Fraaoe Tnijare avilit celoi qui la souffre et excite aux tsjures <$eox qui l'écooteat, au lieu qu*ea Angleterre Finjare pariemeotaire n'excite pas les injures da peuple... i»
Il écrivait cela en 1809; il s'en somendra plustafd,treote4roisansaprès^en adreanai ses fiuMuaes OtHOTvalîons, jugées mtempeslives^ emx CamtiiMfimmh, sam le roi Loois- Phili|qie. R connaisail mionx que beMxtcoi^ de ceux QuiletaiUèrenlalarsJes auomsdeia Franee, et eomoaeid le (eu chez aooa avx pcHidres fdus vite que dheziMa 1 Toutefois^ eonmie je ue suis ici que Fapfiorteur et que je me borne k relever les principales opinions du personnage que j'étudie^ je ferai remarquer que Roederer n'était pas sans quelque inconséquence. En môme temps qu'il se montrait si ombrageux sur la liberté de la tribime, il parait avoir été beaucoup plus coulant sur la liberté des journaux et sur celle même des théâtres. Dans son admiration pour Louis Xn, il s'est plu à développer ce point de vue d'une entière liberté accordée à la scène» Après Î800, engagé déjà dans les hautesfonctions de l'État, it se prêtait plus fréquemment quil n'était naturel à la polémique avec Geoffroy, avec madame de Genlis, avec Legouvé et d'autres encore. Iln'éùt pas mieux demandé que de continuer de faire, comme un simple particulier, le cours d'économie politique qu'il avait repris à l'Athàiée (1800-1801). Directeur de Hnstructiott publique. Il ne trouvait pas mauvais qu'un de ses discours pour une distribution de prix fftt critiqué par un professeur de rhétorique de l'établissement où il l'avait prononcé. Il ne faut i>as demander à Rœderer une séparation très-exacte et très-absolue entre ses diverses facultés et ses divers rôles. Il y a en lui Thomme de fouvernement, il y a l'homme de publicité : les habitudes de celuici reviennent fréquemment à travers l'autre (*)•
Un jour, le 12 mars 1802, le premier consul dit à Roederer qui entrait dans son cabinet
(*) €e caractère et oe oat4iet de joumalisle en Rœderer déplairont à Napoléon devenu empereur, comme on peut le voir dans les Mémoires réoemment publiés du roi Joseph, t. 11, p.266, 311et 348. «Il parle au nom du Sénat comme il ferait dans un article de journal ! Il me met à côté de Machiavel, etc. • (îiClIre de Napoléon au roi Joseph, du .1 juin IROfi. 'i
SUR M. RGOMSRER.
avant la séance du conseU d'État : a Eh bien I citoyen Roederer, nous vous avons donné le départemetU de resprit.n G^étaii la direction de l'esprit public^ comprenant alors^ par un bizarre assemblage, et Tinstruction publique et les théâtres; les écoles primaires, centrales, les lycées, prytanées, en y joignant la Comédie- Française et rOpéra. Rœderer ne cessait point pour cela d'être conseiller d'État et président de section; mais cette direction nouvelle, en le mettant aux prises avec des difficultés et des amours-propres de tout genre, hâta le moment où il y eut arrêt dans sa faveur.
On aurait peine à se figurer le désordre et la confusion où était l'enseignement de la jeunesse en 1800: toutes les méthodes feciles, toutes les fantaisies philosophiques et philanthropiques s'étaient donné carrière sous le Directoire; il s'agissait de remettre la règle et un peu de sévérité dans cette licence et cette bigarrure. Il existait déjà un premier plan, une ébauche d'instruction publique par Fourcroy. Avant d'en venir au système qui prévalut et qui présida à la réorganisation de l'Université sous Fontanes, on avait à passer par des épreuves successives. Le système de Rœderer fut un de ces essab intermédiaires. Ce directeur imprévu de l'enseignement, qui s'était formé luimême, qui n'avait point hérité des anciennes traditions classiques, et qui n'était pas non phisdu groupe polytechnicien proprement dit, mais homme d'esprit, rempli d'observations et d'idées fines, un peu particulières, se mit aussitôt en devoir de les appliquer.
<« J^avais depuis longtemps remarqué, dit-il, les caractères qui disliogneat l'esprit des géomètres «t des physiciens de celui des liommes appliqués aux aflaires et de celui des personnes vouées aux arts d'imagination : 'dans Içs premiers ( je ne parle que généralement), exactitude et sécheresse; dans les seconds, souplesse allant quelquefois jusqu'à la subtilité , finesse allant quelquefois jusqu'à Tartifice ; dlns les troisièmes, élégance, verve, exaltation portée jusqu'à un certain dérèglement (35)...
« Ce que je projetais d'après ces obsenrations, ajoute-t-il , était : !• de faire marcher de front ^ dès les plus basses classes des collèges , les trois genres de connaissances, littéraires, physiques et mathématiques, morales et politiques, en mesurant à Tintelligcnce des enfants dans chaque classe les notions de chaque science ; 2" de faire enseigner dans chaque classe , même les plus basses , les trois sciences [wr
trois professeurs dil^reaU^ dont cbactui serait spécialement consacré à l'une des trois (36)...»
Le but était de fave cesser le divorce &Ate les diverses facultés de l'esprit, de les rétid>lir dans leur alliance et teur équilibre, et d'arriver à }XQQ moyenne habituelle plutôt quede favoriser telle ou telle vocation dominante. Mab, comme il ne fallait point non plus surcharger l'esprit des en&nts, il en résultait qu'en enseignant trois ordres de sciences à la fois il y avait à réduire la dose de chacune, à ne la donner pour ainsi dâre que par couches très-min' ces. Je n'insiste pas sur ce système, X|ui n'a point été mis à l'épreuve et qui, dès lors, ne peut être qu'imparfajtement jugé. Les objections se voient d'elles-mêmes. Ce que le système offre, à première vue, de trop mince et de trop étendu en surface, aurait pu se corriger dans la pratique. Sachons que Rœderer était aidé dans l'application par Delambre et par Cuvier. Pourtant Laplace, Biot, alors jeune, plein de zèle et de vivacité pour les sciences (comme il l'est encore aujourd'hui) , ne l'agréaient pas ; les hommes du coin de Fontanes, et dont le cœur était pour ks grands écrivains du dix-septième siède, ne le pouvaient agréer non plus. Indépendamment de ces difficultés du fond et de la méthode, il y avait aussi celles du personnel. A qui et dans quel esprit confier les fonctions de l'ensei^^ment? A cette date, si voisine de la confusion, les hommes n'étaient pas encore assec triés et démêlés, assez remis chacun dans leur vrai jour. Une fois Rcederer proposait au choix du prenaier consul, sur une liste d'inspecteurs des études, le chevaUer de Boufflers; le premier consul l'arrêta h ce nom et hii dit: « Comment voulez-vous donner pour inspecteur aux lycées l'auteur de poésies si libres et si connues^ Les élèves, en entendant son nom, demanderont: Est-ce le chevalier de Boufflers qui a fait, etc. (37)? » Et il indiquait la pièce plus que légère.
Aufurès du ministre Chaptal , Rœderer n'éprouvait pas Je même genre d'objections. Le théâtre occupait beaucoup Chaptal ; il avait de ce côté ses préférences, ses faiblesses déclarées. De là des luttes étranges et souvent plaisantes. Par suite de cette confusion d'attributions qui faisait de lui à la fois une manière de
NOTICE DE M. SAINTE-BEUVE
•grand maître de l'instruetion publique et de directeur des Menus^ Rœderer, en revenant d'inspecter le prytanée de Saint-Cyr, se rendait à Versailles pour y juger des débuts de mademoiselle Duchesnois dans le rôle de Phèdre; car c^est du passage de Rœderer à l'administration des théâtres que datent l'entrée de mademoiselle Georges et de mademoiselle Duchesnois à la Comédie-Française et Tadmission de mademoiselle Bigottini à TOpéra. Il fallut même, pour cette dernière, vaincre une sorte d'opposition des artistes de la danse, qui s'entendaient pour lui refuser toute espèce dcT talent. Le directeur de l'instruction publique eut à prononcer en dernier ressort sur le mérite d'un pas.
Dans le principe Rœderer avait compté travailler dii^ctenient avec le consul, s'inspirer de son esprit et justifier devant lui de ses idées. Chaptal, au contraire, mécontent d'un démembrement si considérable de son ministère, avait tout fait pour réduire cette direction à n'être qu*une simple division, dont le chef ne serait en rapport immédiat qu'avec lui. Il avait à peu près réussi dans sa prétention. Rœderer pourtant résistait et ne consentait pas à cette diminution qui le classait d'un cran trop bas. C'était le moment où Bonaparte, nommé consul à vie (août 1802), instituant la Légion d'honneur, créant les sénatoreries, faisait subir à la première Cojistitution consulaire une modification essentielle qui l'inclinait dans le sens monarchique. De:? ce moment, à bien juger de la portée des actes, l'empire était fait, il l'était en principe; ce qui vint après ne devait plus être qu'une consécration, une conséquence. Rœderer fut, il le confesse, un peu lent à s'en apercevoir. (1 en était encore à un certain projet de listes nationales de notabilités, projet conçu et adopté dans le premier ordre consulaire et provenant de Sieyès. Comme Rœderer avait été le rédacteur de ce projet de loi, il continuait de le croire existant, non incompatible avec les changements survenus, et il en écrivit en ce sens au premier consul, qui crut sentir à l'instant qu'il n'était plus compris. A la prochaine séance du conseil privé, au lieu de lui dire, selon son usage:
• Citoyen Hœderer, écrivez , le premier consul s'adressa à Hegnaud de Saint-Jean-d'Angéiy et lui dit : Ecrivez (38). Hegnaud, ;i partir de
ce jour, devint la plume et l'orateur du conseil d'État sous la fin du Consulat et durant l'Empire. Comme secrétaire confidentiel et rédacteur de la pensée gouvernante, Rœderer avait fait son temps.
Mais, en perdant la faveur proprement dite, 11 garda et continua de mériter l'estime et jusqu'à un certain point la confiance du chef de l'État. Quelques jours après avoir été retiré de la direction de l'instruction publique et mis au sénat (septembre 1802], le premier consul lui dit chez madame Bonaparte : o Eh bien ! citoyen Rœderer, nous vous avons placé entre les pères conscrits. » — «Oui, général, repliqua-t-il, vous m'avez envojé ad patres (39). »> A cette parole un peu épigrammatique, Bonaparte répondit gravement : « Le sénat n'a^sorbe plus; » ce qui revenait à lui dire : Vous n'êtes point condamné à une sorte d'inaction. Et, en effet, d'après les modifications apportées à la première Constitution, les sénateurs étaient aptes à remplir de hautes missions actives, et Rœderer bientôt s'en ressentit.
Investi de la séaatorerie de Caen, dont le siège était à Alençon, Rœderer s'y livra à l'étude du pays, et il fit un beau travail, nm rapport sur l'état économique, moral et politique de ces provinces, qui confinaient au foyer de la guerre civile et qui elles-mêmes en avaient été atteintes. En 1804, à la veille de l'Empire, causant avec lui aux Tuileries, pensant tout haut, exprimant son impatience des injustices de l'opinion parisienne à ce moment, son ennui des résistances qu'il éprouvait dans ses vues de la part même de quelques-uns de ses proches, le premier consul disait ces paroles qui renferment une trop haute et trop soudaine définition •personnelle pour ne pas être recueillies: a Au reste, moi jen'ai point d'ambition. . (Et se reprenant :) ou, si j'en ai, elle m'est si naturelle, elle m'est tellement innée, elle est si bien attachée à mon existence qu'elle est comme le sang qui coule dans mes veines , comme l'ah* que je respire. Elle ne me fait point aller plus vite ni autrement que les mobiles naturels qui sont en moi... Jen'ai jamais eu à combattre ni pour elle ni contre elle; elle n'est jamais plus pressée que moi; elle ne va qu'avec les circonstances et lenscmble de mes idées. » — « Elle ne va qu'avec votre pni-
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SUR M. ROEDEIŒH.
(lenco, » répondait Hœderer en s'inclinant (8 mars 4804) (40).
L'esprit parisien s'était emparé alors de la conspiration Moreau et Pichegru pour forger mille inventions et mille médisances. A ce sujet, le premier consul, dans cette conversation du 8 mars, disait encore : « Je crois bien que, si le ministre de Tintérieur était meilleur, que si vous Tétiez, Tesprit public serait meilleur. Mais vous n'avez pas voulu l'être. J'avais chargé Talleyrand devons le dire; vous n'avez pas voulu. D — «Citoyen premier consul, repartit Rœderer (à qui Talleyrand dans le temps n'avait dit que peu de chose), vous m'avez trèsbien jugé en ne me nommant pas. Je suis un homme de parti ; je suis un soldat du parti philosophique. Il faut me laisser à mon poste (41 j. »
C'est, en effet, le moment pour nous de bien fixer le caractère littéraire et philosophique de Rœderer; il est et il restera un homme du dix-huitième siècle. Il y eut, en 1802, nonseulement une grande métamorphose dans le pouvoir, il y eut une grande et vive réaction dans les idées. Il accepte et servira l'une, mais non point l'autre : il maintient le Caléchismc universel de Saint-Lambert quand le Génie (kl Chrislianime a éclaté. Chateaubriand lui parait un «esprit romanesque et au rebours. 0 II approuve civilement le Concordat, mais il reste étranger à Tordre d'idées et d'inspiration de Portails. Il s'attache tant qu'il peut dans ses conversations avec le consul à combattre l'idée qu'il lui voit du pouvoir de l'imagination sur les Français (42); celte idée du pouvoir de l'imagination, puisée dans les camps et justifiée par les prodiges militaires, lui paraît dangereuse à transporter dans le ci- \ il, et menant à l'extraordinaire plus qu'à l'utile. Mais lui-même il ne se rend pas assez compte de certaines choses lumineuses, éclatantes, de représentation ou de fantaisie, qui soûl nécessaires chez nous. Il met de côté cette faculté d'admiration qui veut être satisfaite et tenue en haleine, môme dans le régime ordinaire de la vie. Le monumental le touche peu; la célébration des fêtes religieuses et autres, les solennités en tout genre lui paraissent volontiers une superfluité. Quand il dirigeait les théâtres, si on l'eût laissé faire, il aurait laissé tomber l'Opéra. En un mot, il est pour une raison trop continue, trop suivie; il n'admet
pas ces coups d'archet en toute chose qu'il faut de temps en temps en France.
Plus tard , dans ses loisirs , lui aussi il reviendra passionnément, et avec une prédilection marquée, à une sorte de culte, au culte littéraire du dix-septième siècle; mais, même dans ce mouvement qui lui est commun avec d'autres, notez les différences : dès i800 et vers les premières années de cette renaissance, quelques hommes de talent et de goût revinrent également au grand règne, mais par un sentiment prompt et vif d'admiration pour les chefs-d'œuvre, par l'adoption reconnue salutaire des doctrines, par Tattrait du beau langage et de Téloquence; les Fontanes, les Joubert , les Bausset obéirent à cet esprit et s'en firent les organes. Quand Rœderer reviendra, sous la Restauration, à la belle littérature et à la société de Louis XIV, ce sera par un long détour et par un revers imprévu, en vertu d'une vue ingénieuse, fine, et moyennant tout un enchaînement d'idées; il y reviendra à la manière de Fontenelle, non de Fontanes.
Bonaparte, depuis qu'il était en>pereur, ne voyait guère Rœderer sans lui demander : «Comment va la métaphysique?» Il y avait dans cette question, d'ailleurs bienveillante, tout un jugement.
Les principaux emplois de Rœderer sous l'Empire furent auprès du roi Joseph . qu'il avait beaucoup connu dans le conseil d'État , alors qu'ils en faisaienttous deux partie, et qui lui portait une véritable amitié. Lorsque Joseph fut roi de Naples, Rœderer, député avec deux autres sénateurs pour le complimenter, lui resta et fut retenu par lui pour son ministre des finances. Il y administra depuis la fin de 1806 jusqu'en juillet 1808. Il avait préparé dans ce pays Tutile réforme financière qui Tut depuis reprise et exécutée sous le roi Murât par le comte de.Mosbourg {*). Lorsque Joseph
(*) Les Mémoires du roi Joseph (1853) font mention fréquemment de Rœderer. Napoléon 8*y montre assez sévère pour lui, plus sévère qu^il ne Tétait en réalité. Le correctif et le*complément nécessaires de ces Mémoires de Joseph seraient dans les conversations inédites de Napoléon avec Rœderer sur Josepli lui-même, conversations que j'ai eue» sous les yeux. — {Noté de VédUeur.) Voir mes notes explicatives des motifs de Thumeur que Napoléon montrait au roi Joseph contre mon père. T. III, p. 576 à 532.
NOTICK DE M. SAINTE-BEUVE
passa de Naples sur le trône d'Espagne^ ce fut Rœderer qui fut ehargé deux fois, et dans des circonstances, diversement délicates (avril i 809 et juillet 1813), d'aller lui transmettre les intentions de TEmpereur, de les lui interpréter et de les lui foire agréer. Ces missions sont d'une nature trop particulière pour être exposées^ soit en entier^ soit incomplètement. Je me borne, pour ces années, à iioter quelques paroles tirées çà et là des conversations de l'Empereur, et par lesquelles cetle grande nature continue de se définir elle-même avec l'accent qui lui est propre. C'est Thonneur de Roederer de nous initier ainsi à cette intime connaissimce (43). Amené à parler de la guerre, a de cet art immense qui comprend tous les autres, » des qualités nombreuses qu'elle requiert, qui sont tout autres que le courage personnel, et qu'on ne se donne pas à volonté :
« Militaire, je le suis, moi, s*écriait Napoléon, parce que c*e8t le don particulier que j'ai reçu en naissant ; c'est mon existence , c'est mon habitude. Partout où j'ai été j'ai commandé. J'ai commandé à vingt- trois ans le siège de Toulon ; j'ai commandé à Paris en vendémiaire ; j'ai enlevé les soldats en Italie dès que je m'y suis présenté : j'étais né pour cela...
«... Moi, je sais toujours ma position. J'ai toujours présents mes états de situation. Je n'ai pas de mémoire pour retenir un \'ers alexandrin , mais je n'oublie pas une syllabe de mes états de situation. Je sais toujours la position de uies troupes. J'aime la tragédie (*) ; mais toutes les tragédies du monde seraient là d'un côté, et des états de situation de l'autre, je ne regarderais pas une tragédie, et je ne laisserais pas une ligne de mes états de situation sans l'avoir lue avec attention. Ce soir je vais les trouver dans ma chambre ; je ne me coucherai pas sans les avoir lus. (Il était en ce moment près de minuit.)
<x C'est peut-être un mal que je commande en personne; mais c'est mon essence, mon privilège...
(*) Oa devine assez, sans que j'avertisse, que, tout ce queNapoléea dit ici de lui, il est amené à le dire par opposition au roi Joseph, aux goûts littéraires de ce dernier, à ses illusions de souverain nouveau, et aux qualités militaires et de commandant en chef qu*il n*avait pas.
«... J*ai plus d'esprit... El que me fait votre esprit ! C'est l'esprit de la chose qu*il me faut, lln^y a point de bête qui ne soit propre à rien, ii ny a point d^enprit qui 9oit propre à tout.
«Les amours des rois ne sont point des tendresses de nourrices ; ils doivent se faire craindre et respecter. L'amour des peuples n'est que de l'estime.
a J'aime le pouvoir, moi, mais c'est en artiste que je l'aime... Je l'aime comme un musicien aime son violon ; je l'aime pour en tirer des sons, des accords, de l'harmonie...
a Le militaire est une franc-maçonnerie: il y a entre eux tous une certaine intelligence qui fait qu'ils se reconnaissent partout sans se méprendre, qu'ils se recherchent et s'entendent, et moi je suis le grand maître de leurs
a II n'est rien à la guerre que je ne puisse faire par moi-même. S'il n'y a personne pour faire de la poudre à canon , je sais la fabriquer; des afrâits, je sais les construire; s'il faut fondre des canons, je les ferai fondre; les détails de la manœuvre , s'il faut les enseigner, je les enseignerai. En administration , c*est moi seul qui ai arrangé les finances , vous le savez. Il y a des principes, des règles qu'il faut savoir...
« Moi, je travaille toujours, je médite beaucoup. Si je parais toujours prêt à répondre à tout, à faire fiice à tout, c'est qu'avant de rien entreprendre j'ai longtemps médité, j'ai prévu ce qui pouvait arriver. Ce n'est pas un génie qui me révèle tout à coup en secret ce que j'ai à dire ou à faire dans une circonstance inattendue pour les autres ; c'est ma réflexion, c'est la méditation. Je travaille toujours, en dînant, au théâtre; la nuit je me réveille pour travailler. La nuit dernière je me suis levé à deux heures, je me suis mis dans ma chaise longue , devant mon feu , pour examiner les états de situation que m'avait remis hier soir le ministre de la guerre. J'y ai relevé vingt fautes, dont j'ai envoyé ce matin les notes au ministre, qui maintenant est occupé, avec ses bureaux, à les rectifier. »
Cespiuroles, même décousues, et que j'extrais de conversations très-suivies, suffisent à donner la force du jet, à faire sentir la note et l'accent. Et connue il était question un peu
SUR M. RŒDERËH.
de tout avec Napoléon , et que sa pensée se portait en mille sens, je trouve encore^ dans une de ces conversations du 6 mars 1809^ ce brusque jugement sur les unités et la règle des vingt-quatre heures ^ à propos de la tragédie semi-romantique de WaUtein, qu'avait publiée Benjamin Constant. Les dassiques peuvent enregistrer cet iiiq)08ant témoignage de plus à l'appui de leur système : ,
a Benjamin Constant a fait une tragédie et une poétique, disait Napoléon. Ces geDs-là veulent écrire et n'ont pas fait les premières études de littérature. Qu'il lise les Poétiques, relie d'Aristote. Ce n est pas arbitrairement que la tragédie borne l'action à vingt-quatre heures : c'est qu*elle prend les passions à leur maximum, à leur plus haut degré d'intensité, à ce point où il ne leur est possible ni de sonffrir de distraction, ni de supporter une longue durée. Il veut qu'on mange dans l'action ; il s'agit bien de pareilles choses 1 Quand Faction commence, les acteurs sont en émoi ; au troisième acte ils sont en sueur, tout en nage au dernier, n
Roederer, lorsqu'il fit plus tard ses comédies historiques sur la Ligue et autres objets, d'après le président Hénault et avant M. Vitel, n'était point de l'école impériale en cela.
Créé comte de l'Empire en février 1809 , il fut chargé en octobre 1840 de l'administratioD du grand-duché de Berg, avec rang de nûnistre. A la fin de 1813, envoyé à Strasbourg comme commissaire impérial, il y resta pendant tout le blocus. A la chute de l'Empire, il devint étranger à toutes f(»ctions publiques. Au retour de Hle d'Elbe , dans les Cent-Jours, nommé commissaire dans neuf départements du Midi , il a laissé un témoignagede son zèle etdeson activité d'efforts dans une pièce confidentielle qui a été publiée {*). C'est une lettre de conseils adressée à M. Frochot^ alors préfet à Marseille, et qui se disait peu apte aux fonctions extraordinaires que ré* clamaient les circonstances. J'ai entendu juger diversement cette pièce (44); je suis de ceux qui, ayant peu d'avis sur le fond de ces choses, et croyant qu'il y a plus souvent nécessité d'y recourir que de le dire , voient pourtant circuler dans la fin de la lettre une verve et presque une
(*) Bewe rétrospetiive (1834), t. Y, p. 161.
gaieté de Beaumarchais. Après la seconde rentrée des Bourbons , Bœderer cessa de faire partie de la chambre des Pairs et fut même éliminé de Hnstitut. Ce demi- ostracisme l'affiigea peu. C'est alors que , retiré absolument des affaires , au seuil d'une robuste vieillesse, vivant de préférence en sa charmante habitation du Bois-Roussel (dans l'Orne), au milieu des libertés champêtres ou des joies de la famille, il se livra à ses goûts d'étude et de société combinés, et à la composition d'ouvrages moitié littéraires, moitié historiques, où il se développa avec une originalité entière.
Cette vie qu'on menait au Bois-Roussel a été décrite assez vivement et avec assez de relief par un témoin ou du moins par le fils d'un voisin de terre (*) ; ces sortes de descriptions d'intérieur sont trop délicates pour pouvoir être reprises à distance par ceux qui n'en ont pas vu de leurs yeux quelque chose. Je me bornerai donc à renvoyer à ce qu'on en a dit, et je définirai de mon mieux la suite d'idées que M. Rœderer a portées dans ses derniers ^ écrits, ce qui en fait l'intérêt et le lien. Dès sa jeunesse, et du temps qu'il était à Metz, il s'était déjà occupé de Louis XH; il y revient en vieillissant, et il fait de lui son héros de prédilection et son roi. En étudiant Iliistoire de France, il a cru découvrir, dit-il, qu'à la fin du tjuinzième siècle et au commencement du seizième ce qu'on appelle la révolution franr çmse était consommé, que la liberté reposait sur une Constitution libre , et que c'était Louis XII, le Père du peuple, qui avait accompli tout cela. La bonhomie et la bonté ne sont guère refusées à Louis XII ; Rœderer s'attache à revendiquer de plus pour ce prince l'habileté. Ses guerres d'Italie, considérées généralement comme des fautes, il les excuse et les justifie en les montrant dans la pensée du prince comme un moyen de politique utile et nationale : il lui fallait obtenir du pape Alexandre VI de rompre son mariage avec Jeanne de
(*) Revue de ParU (184&), t III, p. 30, article de M. Edouard Be^unioux. — {Note de l'éditeur.) Ce morceau , rempli d^assertions hasardées , plus ou moins calomnieuses et de faits faux , constitue la meilleure leçon que puissent recevoir les maîtres de maisons, les chefs de famille, trop confiants, trop faciles pour admettre dans leur intérieur des per- I sonnes qv^ils tie connaissent pas sufflsannnent.
NOÏlCfc: Di: M. SAINTE BtLVE
France pour épouseï* ensuite Anne de Bretagne et pour réunir ce duché au royaume. Je n'ai pas à développer tous les méritosel les perfections que Rœderer reconnaît en Louis XII ; il en fait je ne sais quel type accompli. Il semble^ en vérité, que^ du moment que Bonaparte, premier consul, ne s'était point tenu dans sa forme première et avait brisé le cadre où il s'était plu d'abord à l'enfermer, Rœderer s'était, de regret, rejeté en arrière, et qu'il avait cherché loin des régions historiques brillantes, loin de la sphère de l'admiration et de la gloire, et , comme il dit^ « dans l'obscure profondeur d*un gouvernement utile, » un héros d'un nouveau genre, pour se consoler et se dédommager de celui qu'il n'avait pu fixer.
Il y a plus : les femmes jouèrent toujours un grand rôle dans la pensée de Rœderer; il les aimait, entre autres choses, pour leur esprit, pour leur conversation, pour le charme quelles mettaient dans la société, et pour la piirt de culture qu'elles apportèrent dans la formation de la langue. Il voyait dans l'amour qu'on avnit pour elles une des passions dominantes, une des vertus sociales du Français. Or il crut remarquer que l'épouse chérie de Louis XII, Anne de Bretagne, avait fondé une école de politesse et de perfection pour le sexe. « C'était, avait dit Brantôme , la plus digne et honorable reine qui eût été depuis la reine Blanche, mère du roi saint Louis... Sa cour était une fort belle écoie pour les dames , car elle les faisait bien nourrir et sagement, et toutes à son modèle se faisaient et se façonnaient très-sages et vertueuses. » Prenant acte de ces paroles de Brantôme et leur donnant un sens rigoureux, Rœderer avait tâché d'en tirer toute une série de conséquences. Comme François I«' avait, à bien des égards, bouleversé rétat de choses établi politiquement par Louis XII, il croyait de même que les femmes aimées par François I" n'avaient pas moins dérangé Thonorable état de société établi par Anne de Bretagne. A partir de cette époque, il voyait comme une double lutte se poursuivre entre deux sortes de sociétés rivales et incompatibles, entre la société ingénieuse et décente dont Anne de Bretagne avait donné Tidée, et la société licencieuse dont les maîtresses de roi, les duchesse d'Étampes, les Diane de Poitiers, favorisaient le triomphe. Ces deux socié^és,
selon lui, n'avaient cessé de coexister durant tout le seizième siècle : c'était une émulation de mérite et de vertu de la part des nobles héritières, trop éclipsées, d*Anne de Bretagne; c'était une émulation et une enchère de galanterie de la part des folles élèves de l'école de François I*\ Or, pour M. Rœderer, l'hôtel de Rambouillet, ce salon accompli, fondé vers le commencement du dix-septième siècle, n'était que la reprise tardive des traditions d'Anne de Bretagne, la revanche du mérite, de la vertu et' de la politesse, sur la licence à laquelle tous les rois, depuis François V^, et Henri IV lui-ménic, avaient payé tribut.
Arrivé à cette date de l'hôtel de Rambouillet, et tenant désormais en main un fil ininterrompu, RoDderer insistait, divisait et subdivisait à plaisir. Il marquait les temps divers, les diverses nuances de transition, d'accroissement ou de déclin qu'il croyait discerner. Les premières années de la jeunesse de Louis XIV lui causaient un peu de chagrin : on revenait à la méthode de François !•% aux maltresses brillantes. Rœderer, sans s'inquiéter s'il ne mécontenterait pas les classiques, s'en prenait un peu aux quatre grands poètes, Molière, La Fontaine, Racine et Boile-au lui-même, tous plus ou moins complices de ces louanges pour lin victorieux et un amoureux. Pourtant l'âge venait; Louis XIV se tempérait à son tour, et une femme sortie du plus pur milieu de la société de madame de Rambouillet, et qui en était moralement l'héritière, une femme accomplie par le ton, la raison ornée, la justesse du langage et le sentiment des convenances, madame de Maintenons s'y prenait si bien qu'elle faisait asseoir sur le trône, dans un demi-jour modeste, tous les genres d'esprit et de mérite qui composent la perfection de la société fran* çaise dans son meilleur temps. Le triomphe de madame de Maintenon était celui de la .société polie elle-même. Anne de Bretagne avait trouvé son pendant à l'autre extrémité de la chaîne, après deux siècles.
Ces idées de M. Rœderer, qui perçaient déjà dans quelques-uns de ses ouvrages sur Louis XII et François I«% publiés en 1825 et 1830, n'acquirent tout leur développement et leur piquante évidence que par l'impression de son Mémoire sur la Société polie, en 1835. Le livre; non mis en vente, circula de main en main;
SUR M. KOKDEUEU.
on en discuta, on disputa m^me. L'auteur avait traité trop légèrement, sans assez d'égards, quelques opinions contraires à la sienne, qu'il avait rencontrées sur son chemin. A propos des Précieuses, il se fit des affaires presque aussi vives qu'au iO août ou qu'aux approches de vendémiaire. Je dirai pourlant à l'un de ceux qui ont répondu en dernier lieu à M. Roederor (*) : Faut-il donc porter dans la discus- ^\ox\ littéraire cette àcreté qui en dénature l'esprit et qui semblait autrefois réservée pour les disputes de grammaire ou pour les controverses théologiques? Sans doute, l'opinion si ingénieusement tissue et si subtilement déduite tie Rœderer est contestable; qui le nie? et luimême, au fond, qu'a-t-il voulu? Il n'a prétendu, j'imagine, dans ce jeu suivi et patient de sa vieillesse, que fournir matière à conversation, à contradiction, à quelques-uns de ces iii^sentiments agri^ables et vifs qui remplissent et animent les soirées d'automne à la campagno. Pour moi, ce qui me frappe et me touche le plus dans ce paradoxe d'érudition française, it'cst de voir Tlioinme qui se trouvait assister avec l'écharpe tricolore à la chute de l'ancienne monarchie, celui qui, le 49 brumaire, suivait comme un volontaire des plus ardents le général ïk)naparte à Saint-Gloud, se faire en vieillissant, par choix et par courtoisie, le chevalier d'honneur de madame de Main tenon, et n'avoir de c^'sse qu'il ne Tait reconduite, déjà plus qu'à demi vengée , entre les mains d'un Noailles.
Il y a d'ailleurs, indépendamment de toute conjecture , une idée vraie et neuve dans son livre : c'est de ressaisir à distance l'histoire de la conversation, d'en noter l'empire en France, de reconnaître et de suivre à côté de la littérature régulière cette collaboration insensible des femmes, à laquelle on avait trop peu songé jusque-là. Depuis que M. Rœderer a donné son Mémoire, combien d'écrivains n'ont-ils pas recommencé l'histoire de l'hôtel de Rambouillet ou de quelques-unes des héroïnes qui y figurent! L'ont-ik surpassé en exactitude ou en talent? C'est en partie ce qu'il a voulu. — Dans tous les cas, il a gagné un point : il n'est
(*) M. Géoin , dans la Vie de Molière qu'il a mise en télé de son Lexique comparé de la lanifue de Molière et des écrivains du dix-septième siècle, p. lxxiv.
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plus permis, après l'avoir lu, de parler de l'hôtel de Raml)Ouinel du ton do dédain qu'on y mettait auparavant.
La politique se môla encore à si*s derniers jours, il avait écrit un petit livre : l'Esprit de ta Révolution de 4789 (45); il en communiqua le manuscrit au duc d'Orléans (depuis roi) en 1829, et il le publia en 1831. On y trouve des observations très vraies et très-bien vues sur le caractère particulier de la Révolution en France, sur la part qu'y eut, plus que l'intérêt même, un amour-propre légitime , et sur ce que cette Révolution est restée chère aux Français moins encore comme utile que comme honorable. Dans notre pays d'égalité, et sous cette forme démocratique qui séduit la jeunesse, il s'agit moins encore, selon Rœderer, do telles ou telles garanties |K)sitives que de chances d'élévation libre et de distinctions accessibles à tous. Ce que rêve et ce qu'ambitionno au fond chHque jeunes e, cq n'est pas un niveau commun qui fasse limite, « c'est une carrière ouverte à l'émulation de tous les talents pour atteindre à toutes lus supériorité$. » Lémulot ion de supériorité inspirée par l'égalité de droits, c'est ainsi qu'il définit l'esprit de la France.
Mais récrit de la vieillesse de Rœderer qui fit le plus de bruit, ce fut son Adresse d'un Constitutionnel aux Constitutionnels (février 1835) (46). Redevenu membre de la chambre des Pairs après 1830, témoin des agitations parlementaires et de la formation des majorités compactes ou systématiques , il crut y voir un danger; il se hâta de le dire. 11 combattit la fameuse doctrine : Le roi règne et ne gouverne pan. ir montra que, dans un gouvernement naissant et dans un ordre à peine établi, le roi ne pouvait, sans inconvénient et sans danger, être ce soliveau que les Français n'aiment jamais sentir dans leur chef. Il évoqua ses souvenirs de 1800 et du Consulat. On le traita trèsmal des deux côtés. L'opposition prétendait voir dans la brochure un ballon d'essai, et dans l'auteur anonyme un organe direct de la pensée royale ('). Rœderer signa la seconde
(*) Dans les journaux du temps on peut lire lar-
ticle du Journal des Débats du 22 février 1835. Dans
le National, entre autres articles, Carrel Ot celui du
2 mai 1835, article méprisant, injuste comme tout
1 ce qui est de parti. Le 20 décembre de la môme an-
NOTICE DE M. SAINTE-BEUVE
édition de SOI) Adresse et revendiqim.rhonrcur de son opinion. Quand on relit aujourd'hui ce petit écrit, on y trouve des idées justes, des
. vérités et des prévisions en partie justifiées. Le seul tort de cette brochure fut dans l'irritation qu'elle causa. Pourquoi imprimer brusquement ces choses? Mais Rœderer était pressé : il allait mourir.
Il expira sans maladie, et par accident, dans la nuit du 17 au 48 décembre i835, à Tâge de près de quatre-vingt-deux ans. il avait gardé jusqu'au dernier instant quelque chose de robuste.
On ne saurait se dissimuler qu'il a une façon de penser particulière, une tournure métaphysique portée dans les choses, un goût de paradoxe ingénieux : c'a été la forme de son esprit. Littérairement il aime à soutenir thèse; il tient de La Motte , de Fontenelle , je l'ai dit ; avec bien moins de fini dans l'expression, il a plus d*activité qu'eux, plus d'abondance et de vigueur. Cette activité, longtemps dispersée sur toutes sortes de sujets dont aucun ne lui pai'aissait ingrat, s'est retrouvée la môme à la fin sur d'autres sujets purement agréables et parfaitement désintéressés. 11 a gagné è vieillir. Le fond de ses goûts s'est déclaré avec hon-
. ncur. L'histoire politique le nommera ; mais, ce qui est mieux encore, §ans être précisément un écrivain et en ne paraissant qu'un amateur, il a marqué par ses idées et ses vues sa place dans Fhistoire de la littérature et de la société françaises (*).
née, deux jours après la mort de Rccdercr, Carre! écrivit sur lui quelques mots encore en même temps que sur M. Laine. Ces quelques mots, tout pétris d'amertume, sont mêlés d'ini^xactiludes. Par exemple, il faitdeRœderer un fructidorlen, tandisque, au contraire, il 8*en fallut de peu alors, comme on l'a vu , que son nom ne fût inscrit parmi ceux des fructï- Uariêés, .
(•) ( AoU de Véditeur.) A la fin de cette Notice M. Sainte-Beuve ajoute le« mots suivants : Voir à la lin de ce volume V appendice où je cite une curieuse scène incditi? de Rœderer. Voici cet appendice :
« Ra'derer s*est beaucoup essayé dans le genre des
êcènes historiques; il a tâché d*en reproduire du seizièroe siècle et du temps de la Ligue; il a voulu , à 1 exemple du président Hénault (lequel lui-même se ressouvenait de Shakspeare), représenter et nous rendre rhisloire en action, nous montrer les personnages avec leurs mœurs, leur ton de tous les jours et dans la familiarité. Mais ces essais, à moins du génie d*un Shakspeare qui devine et qui crée, sont nécessairement faibles, traînants et infidèles à distance; tout Tesprit d*ailleurs qu'on y peut mettre et tous les procédés d'étude ne réussissent jamais à y donner le cachet authentique. Rœderer, poussé par son goût pour la vérité nue et la réalité, a mieux fait pourtant; il a copié aussi des scènes qu'il avait sous les yeux , de vraies conversations de son temps, toutes naturelles, toutes vives. Et quelle scène historique, refaite après coup, vaudrait le récit suivant que nous donnons dans toute sa simplicité et dans son premier jet sincère? C'est un petit épisode qui a un caraclèrc parfait d'originalité, et qui montre, comme si ton y était , le genre d'esprit et de vie d'un héros. Ce héro« est le général Lasalle, un des Achille et des Roland de l'Empire , de la première qualité des braves , un des prochains maréchaux s*il axait vécu ; et avec cela aimable, spirituel , étourdi, généreux , tel enfin qu'il va se peindre à nous. Seulement, en lisant ces pages, en entendant ces paroles qui brusquent parfois le papier, on n'oublie pas d'y mettre Tanimation de la gloire, le sourire brillant de l'esprit et la grâce irrésistible de la jeunesse.
• M. Rœderer, envoyé en Espagne en mis^on confidentielle par l'Empereur auprès de son frère le roi Joseph, écrit le journal de son voyage. On y lit entre autres particularités intéressantes:
ht Valladolid . I'» 1 nui 1809.
« Je vous envoie, ma chère amie, écrit-il à sa femme, un diner militaire avec le général Lasalle. Son ton et son langage m'ont paru très-piquants. Peut-être l'ai-je mal rendu, et alors mon récit serait assez plat ; peut-être aussi faut-il pour y trouver quelque sel, avoir devant les yeux le personnage luimême, avec ses grandes culottes à la mameluck et la pipe à ses moustaches.
•< Au reste, j'ai dicté cela par désœuvrement. Que faire quand on voyagea petites journées?...
« Je remets ceci à un officier de corsaire qui le mettra à la poste à Bordeaux. Cela ne mérite pas le port. »
(Suite de ta note de Véditeur.) Suit le récit du diner chez le général Thiébault avec le général Lasalle. Il est inséré dans celle collection, au t. III, p. 550 à 560.