‹ Œuvres du comte P. L. Rœderer (volume 2)Chapitre 83 sur 110 · PAR M. SAINTE-BEUVE, DE L'AGADÉMÏE FRANÇAISE · texte numérisé non relu

PAR M. SAINTE-BEUVE, DE L'AGADÉMÏE FRANÇAISE

(Causeries du lundi, lome VIII. ) (*)

Ses premières années. — Sa jeunesse ; péiiode d'ea^ tbousiasme. — Noble ambition ; sa vocation financière.— Conseiller au parlement de Metz.— Député aux états généraux. — Ses travaux à la Constituante. — Explication avec Mirabeau. — Il est nommé procureur général syndic. — Moment de l'expérience. — Épreuve de la démocratie. — Tableau énergique. — Sa conduite au 10 août et aprè«. — Caché pendant la Terreur.

Le comte Rœdcrer, dont le nom auprès des générations nouvelles ne réveillait guère c^ne l'idée d'un personnage politique mêlé aux grands événements de la Révolution et du Consulat^ s'est révélé tout d'un coup comme im écrivain très-littéraire par son Mémoire sur la Société polie ei sur Thôler Rambouillet, imprimé en 1835. Ce Mémoire, qui n'a pas été mis en vente^ mais qui a été donné et distribué en toute bonne grAce, est devenu comme le signal de ce mouvement de retour au dix-septième siècle qui n'a fait que s^accrottre et se développer depuis. Aujourd'hui le fils du comte Rœderer a pensé que le plus digne hommage à rendre à la mémoire de son père était de recueillir ses Œuvres, en les présentant sous la même forme d'unedemi^publicité qui leur laissât un caractère d'amitié et de famille. Ces Œuvres ne comprendront pas moins de sept

(•) (A'o^c de Véditeur.) Cette notice renferme une multitude de citations qui pourraient faire naître le désir de lire les articles dont elles sont extraites ; j'ai mis à chacune déciles un numéro d'ordre qui renvoie à une table qui se trouve à la suite de cette notice , où toutes ces indications sont placées aux numéros correspondants. Les astérisques seuls renvoient à la tin de la colonne même où ils sont placés.

ou huit volumes. Le premier, qui est achevé d'imprimer, contient les comédies historiques, déjà connues, et quelques pièces qui ne le sont pas ; des comédies normandes et de campagne, qui montrent une finesse d'obsenation jointe à une veine de gaieté franche. Le volume suivant contiendra les Mémoires historiques sur Louis Xlï, François I", et le Mémoire sxir la Société polie, qui, dans la pensée de Tauteur, n'en était que la continuation et le couronnement (I). Viendront ensuite les œuvres politiques proprement dites, notamment la Chronique des Cinquante- Jours, qui est devenue comme une partie intégrante de l'Histoire de la Révolution (2). L'économie politique ensuite aura sa place ; mais, ce qui donnera à cette Collection un prix tout particulier, ce seront les Mémoires du comte Rœderer (3), composés tant des Notices mêmes rédigées par Fauteur en vue de sa famille que d'un choix entre les notes et lettres nombreuses qu'il a laissées à son fils. Il m'a été permis, grâce à ^obligeante confiance de M. le baron Rœderer, d'en prendre à Tavance une idée, et de pouvoir ainsi dessiner avec quelques traits nouveaux une figure historique dont le rang est marqué dans la littérature sérieuse et dans la politique honorable.

Rœderer, ()ue nous avons vu mourir le 17 décembre 1835, plein de vigueur encore, à rage de quatre-vingt-deux ans, était néàMetz^ le 15 février 1754, d'un père avocat, nous ditil., «distingué au barreau comme profond jurisconsulte, dans la magistrature commue ennemi du pouvoir arbitraire, et dans la société comme homme aimable, d Sa famille paternelle était originaire de Strasbourg , et lui-

NOTICE DE M. SA^mS-BEUVE

méme^ jeune, il épousa une demoiselle Guaita, de Francfort. C'est^ on le voit^ un Français qui n'est pas tout à fait du centre ni de Tlle-de- France, mais qui se sent des frontières et qui a ses origines et ses alliances du côté des Villes libres. Il fit ses études avec distinction à Metz^ et alla faire son droit à Strasbourg. On a les extraits et cahiers de ses lectures en ces années ; car il eut de bonne heure l'habitude de lire et de penser plume en main. H lisait tous les ouvrages de philosophie, de politique, de législation, de morale et d'histoire les plus autorisés de son temps : Locke, Adam Smith, Bonnet, Montesquieu et les économistes. Tout annonçait en lui un élève vigoureux de son siècle» et qui se portait sur tous les points avec ardeur et indépendance. Il eut sa période d'enthousiasme. On a de lui un petit écrit fait à dix-sept ans sur les Verreriei de Saint-Quirin, dont il fut plus tard lun des actionnaires prin*cipaux, et dont il célèbre en style animé, un peu romantique, l'industrie créatrice et le site au fond des vallées des Vosges (*). Destiné par

(•) (Note de Védlteur.) Voici ce morceau, que, copendant, je n'avait pas eu ioteotion d'insérer dans cette collection :

•• A Metz, le 7 sep^mbre itti.

« nonCI DBS VBBBiaiES aOYALKS DB SAINT-OUiani.

m Idée générale de sa posUlony de sa nature et de ses effets /ocatur.

• C'est dans cette longue chaîne de montagnes couvertes de bois qui séparent l'Alsace et la Franche- Comté de la Lorraine; c'est dans ces vastes précipices qae des têtes poétiques appelleraient des vallées^ qui dans le septième siècle formaient un vrai désert de montagnes et de forêts, qui furent habitées et dévastées, peuplées et abandonnées, selon que l'esprit de brigandage^ inséparable des guerres, et que l'esprit de commerce, le désir du bonheur, l'amour d'une subsistance aisée, et le désir de tirer parti des ressources que la nature offre dans ses plus obscures retraites aux êtres qui les recherchent, toutes affections de l'àme nées de la paix, selon, dis-je, que les ciroonstances ont amené l'un ou Vautre des pays environnants, et enfin qui, depuis peu, libre de crises et de secousses, fait enfin retentir quelques marteaux (**) à l'aide de quelques bras qui y paraîtraient encore isolés (tant les hommes qui les dirigent sont peu dégrossis) si le sentiment du besoin n'était un mobile dont on ne peut s'empêcher de reconnaître l'impulsion; c'est entre ces obscures montagnes,

(••J On Tful parler un forgçf.

son père à être avocat, il résistait et se sentait contre cette profession si honorée une aversion profonde. On avait beau lui faire lire Loisel , Mézeray, à Particle Avocat de son Dictionnaire historique, il répugnait à ces travaux sur des objets de c-ontestation la plupart si ingrats ou si minces. La ville de Metz, en se réunissant à la France sous Henri II, avait réservé ses privilèges; le droit, en ce pays des Trois-Évécbés, se compliquait de mille questions particulières ; il y avait des exceptions à l'infini , dont la connaissance faisait le principal mérite d'un avocat.

« Voyex, s'écriait le jeune bomme, ambitieux d'ooe plus noble gloire, vôyex ce qui reste de oes fameux MM. Vannier, Rulland, etc.! Les nomme-t^on encore? Voyez ce M. Gabriel qui se consume aujourd'hui a enfanter son Commentaire sur les Treize Coutumes du pays messin! Que le chancelier, d'un trait de plume, rende aujourd'hui, suivant le vœu des gens sensés, ces treize coutumes uniformes ; à quoi serviront demain ces fruits d'une vieillesse agitée, pénible, plus qu'elle n'est heureuse? Ou sera le monument de l'existence de cet homme si célèbre pour douze de ses confrères? Aura-t-i1 été, ce monument, même

entre ces forêts dont la cime seule est quelquefois colorée du soleil et agitée du vent; c'est entre ces hommes dont la tranquille ignorance porte sur un pain matériel, un soufflet et un martecu, sur l'art de tirer par des négociations suppliantes ce qui peut leur procurer l'étroite subsistance du journalier ea échange des matières qui font la fortune du traitant orgueilleux et despotique qui les dupe, que 8*est élevé en... le monument d'industrie et de commerce dont l'influence s'est répandue sur toute la France: l"" qui décuplera son profit par des revenus annuels et fixe^ et les fonds qu'elle portait à la Bohème et qui ItU restent ; 2"* qui a peiuj^, défiricbé, ftrtkUsé des lieux que, quelques siècles auparavant, de pieux fanatiques (*) se contentèrent de sanctifier par de sublimes méditations leur héroïque et volontaire stérilité; quia établi une communication aisée et répétée sans cesse entre les lieux où la nature sauvage semble se refuser à l*)aisance et aux besoins, et ceux où l'art a combiné les ressources (les ressources de la nature) avec notre faiblesse.

«Des saints n> vent plus se macérer; de jolies femmes s'y plaisent ; l'élégance et les prétentions des villes y font diversion à la rusticité des habitants et à la roideur des lieux. Le cailletage des beaux espriU vient quelquefois égayer le grave maintien de l'industrie laborieuse.

(•) u Saint Colombeau s'établit dans la partie de* Vofgft qui éUU m du territoire des Séqnanlena. Saiot Léon. pape, né à Dtko, fonda « un prieuré de bénédlclins t Saint-Léon» l'e rntlage actuel. >

SUR M. RQEDERER.

dans le cœur de ceux à qui il a sauvé la fortune? Non , rtiomme, sans cesse agité par de nouveaux besoins, de^nonvelles crises, oubliant celles qui Tont autrefois le plus mis à la gène, oublie avec elles les remjdes et le médecin. »

Le jeune Rœderer^ à cet âge où le jeune homme embrasse d'un coup dVil tout l'avenir, voulait donc un champ plus vaste à son activité et à ses aptitudes; il voulait une réputation étendue^ sinon la gloire. Ce piélinage difficile, fatigant y par de$ chemins obscurs et épineux, ne lui allait pas, et surtout une chose Ten eût dégoûté : l'habitude était alors de toucher les honoraires de la main à la main, un écu de trois livres pour une consultation. Sa fierté souffrait de ce mode de payement; il en rougissait presque en en parlant longtemps après.

Durant ces premières liittes avec son père sur la profession d*avocat, qu'il n'embrassa jamais que provisoirement, il a décrit llntérieur de son âme et de ses pensées, et a tracé comme sa biographie morale dans des lettres à un beau-frère, M. Mena. Dès sa sortie du collège Roederer eut un caractère marqué; il se forma, d'après TensemMe de ses lectures et de ses réflexions, une idée (sans doute trop embellie) de la vie sociale et des moyens de la réaliser ; il comprit vite, dans son premier contact avec les gens réputés mûrs et sensés, que cette manière de voir était peu agréée ; il se contint et resta enthousiaste au dedans. Pourtant, comme il avait au fond Tesprit pratique, il ne Tut pas sans reconnaître que ces soins d'intérêt , de fortune et d'avancement , qui étaient tout aux yeux de la plupart , avaient aussi quelque fondement, et qu'il ne s'agissait que de les mettre à leur place, de les réduire à leur valeur. Il eut là un moment de pureté encore, d'enthousiasme, mais aussi d'effort sur lui-même, qui lui laissa un vif et parfait souvenir.

« Je restai donc enthousiaste, dit-il. Au milieu de ce qo*on regardait comme mon dâire, je devins de quelque intérêt pour des gens ahnant le bien ; j'en fus tàmé et estimé. Alors se marqua Tépoque, toujours mémorable pour moi , d*ua moment de bonheur que je regretterai toute ma vie : fétaU^ivre de r amour du bien,Timage de la vertu s'était comme réalUée en moi ; je vo3rais d'un autre c6té que la oonsidéntion dont j*06e dire que je jouissais était, au

moins en partie, le fruit de mon travail sur moimême... (*) »

J'insiste sur ces jours intérieurs qu'il nous ouvre, parce que l'histoire secrète de Rœderer fut celle alors de beaucoup d'autres, parce qu'il ne fut pas le seul à avoir ce qu'on peut appeler s^jtériode de Rousseau, et pour qu'on voie aussi à quel degré primitif de chaleur mûrirent tant de qualités solides et fortes que plus tard on apprécia en lui. Cesi alors, dans ce second moment d*un enthousiasme plus tranquille, qu'il se remet à embrasser de ses regards l'ensemble de la société, et qu'il se fortifie dans ses premières vues :

« Je vis que ce qu'on y appelait utile n'était autre chose qu'une influence étroite et précaire sur quelques objets la plupart minutieux, influence qui tirait son principe du sein des abus mêmes; je répugnai dans cette pensée à des engagements irrévocables dans de pareilles voies. Être utile aux hommes dans ce qui leur est le plus utile, voilà la loi que j'écoutai : une seule idée d'un philosophe, l'expression heureuse d'un sentiment avantageux a peutrétre plus Sait pour l'avancement de la raison et du bonheur des hommes que les travaux réunis de cent mille citoyens obscurs qui se sont vainement agités. »

Telle était la religion du siècle, les jours où le siècle était sérieux ; telle fut celle du jeune Roederer à Tftge de dix-huit ans.

Heureusement pour lui, ces sentiments se rencontrèrent juste avec l'heure mémorable où la vieille société, minée d'abus et incapable de se réparer elle-même, allait demander des remèdes absolus et une simplification dans toutes les branches ; l'occasion était prochaine où il pourrait les appliquer. Mais, lorsque ces sentiments, qui, à des degrés différents, sont plus ou moins ceux de toute jeunesse, continuent de s'exalter à des époques où il suffirait d'améliorer et de vivre sans avoir à régénérer, il importe qu'on les contienne et qu'on les détourne sans y trop abonder et sans y donner jour en tous sens; autrement la vie sociale ne serait qu'une révolution continudle, et chaque génération, en y entrant, ferait explosion à son tour. Il n'y aurait plus de régime proprement dit.

n Notice du baron Rcederer sur sa famille et en particulier sur son père, durant ces années de jeunesse antérieures à la vie politique (1849).

notich: de m. sainte-beuv e

Le premier effet de cette anibitron , bientôt si légitimée, était qu'ii ne pouvait se déterminer à suivre simplement Thonorabie profession de son père et à se ranger à son côté dans la même voie. Il a confessé ce sentiment avec une vive énerge; c'est au moment où, ses études de droit terminées, et se sentant homme déjà, il rentre dans sa famille et s'y retrouve traité un peu en enfant.

« Sans existence propre, dit-il, je via que, quelle que fût la tendresse de mon fière pour moi, je ne paraîtrais jamais, ou du moins de longtemps, dans les sociétés qui pouvaient ui> peu ùiudr mon ambition, qu<^ sous l'ombre de ce même père qui m'y présentait, ye ri.v cette ombre s'étendre au loin autour de moi et marquer partout mon néant. . • (• ) *

Ici un découragement moral s'empara de lui et le fit peu à peu déchoir de cette hauteur vertueuse où il n'est pas donné à la jeunesse stoîque de se maintenir, a 11 n'y a qu'un principe de vices pour un homme bien né et à qui la raison a parlé, disait-il à ceux de sa famille avec qui il s^épanehait : c'est l'ennui, le dégoût des circonstances auxquelles il est soumis, c'est le néant du cœur; au nom de Dieu, ne me laissez pas plus longtemps exposé à cet état. i> Il obéit pourtant à son pève et devint avocat, mais en se réservant de sortir du barbeau dès qu'il le pourrait. Il y parvint neuf ans après (1180), et acheta une charge de conseiller au parlement de Meiz. Dans cette position nouvelle, distingué aussitôt par la compagnie , il fut chargé de la plupart des rapports dans les procès criminels, de la rédaction des remontrances qui revenaient alors assez fréquemment, et fut presque toujours choisi pour commissaire dans les affaires publiques. Il rendit de notables services à la cité, et s'attira le respect même de son père, qui, par un touchaat vetour, honorait en lui le fils qui s'était si généreusement émancipé. Malgré ses succès dans cette magistrature,, elle n'était eneore pour Rœderer qu'un premier pas, et son

<*) C'est la même idée qu'a rendue adnrirablemeiit Virgile au livre second des Géoryiques, vers 5ô, quand il peint les rejetons de l'arbre qui restent stériles tant qu'ils sont trop près, étouffés et comme brûlés sous J'ombre maiemene :

5iinc ait» Irondcs et rami iiialrtaopacant, Crrsccntiqiic adiuiunt fœtus, urunlqur frrcnlrm.

ambition (l'ancien régime subsistant) eût été de devenir maître des requêtes, puis intendant de province; car c'était du rang des intendants que sortait et s'élevait le plus souvent le contrôleur général. Ses études approfondies en économie politique et en finances lui montraient de ce côté un noble but qu'il se sentait capable d'atteindre. Au milieu de ses aptitudes si nombreuses et si variées, la capacité financière, en effet, demeura encore la vocation la plus manifeste de Rœderer, celle dont il a donné le plus de preuves et d'applications dwables, soit à l'Assemblée constituante , soit au conseil d'État, comme aussi plus tard dans le royaume de Naples et dans le grand-duché de Berg.

Lorque la révolution de 89 éclata, Rœderer avait trente-cinq ans ; sa vie antérieure était déjà pleine de services, et surtout d'études et de travaux en tout genre, il nous représente bien à sa date, et dans sa province, ce que pouvait être un homme éclairé de cette génération qui portait en elle l'idée et les principes d'un ordre nouveau, il prenait part à loue les sujets sérieux traités ou proposés par l'Académie de Metz, dont il était un des membres dirigeants ; il pensait à concourir pour V Eloge de Louis XII, proposé par l'Académie française, et se prenait dès lors pour ce roi, père du peuple, de cette prédilection presque paradoxale qui, dans ses heures de loisir, dominera désormais tous ses points de vue sur l'histoire et la société française des derniers siècles. Dans ses voyages à Paris il était consulté par M. de M^lesherbes sur Pétat des juifs ; par le maréchal de Beauvau , ami de M. Necker, sur les questions relatives à la convocation des états généraux. En novembre 1788, sous le titre de :. de la Députatwn aux états généraux (4), il publiait une brochure où il exposait ses principes , et où l'on trouve le tijpe de toutes les opinions qu'il allait professer à l'Assemblée.

« Je m'éCais fait, disai^il après des années en se jugeant lui-même, une théorie* de Tétat social bien ordonné , d'après le» écrits philosophiques les plusaccrédités alors et d'après mes propres réflexions. Mon esprit s'était fixé sur des principes absolus, et, quand je fus dans l'Assemblée nationale, j'en poursiiivis toutes les conséquences, j'en voulus toutes les applicalions> avec toute la rigidité d'une logique

SUR M. RQEDEBER.

opiniâtre, qui est, je crois, une des qualités de mon esprit, et peut être avec la roideur qui vst daus mon caractère... »

L^année précédente (1787), il avait publié un écrit d'un intérêt plus local, ce semble, mais d'une importance toute française, concernant le Reculement des barrières (5). Metz et la province des Trois-Évôchés, de même que TAlsace et la Lorraine, malgré leur réunion politique au royaume, étaient restés assimilés à Vétranger en ce qui était du commerce, de telle sorte que leurs communications, libres du côté de l'Allemagne, étaient aussi entravées que celles des Allemands mômes du côté de la France. Rœderer, par cet écrit et par les démarches dont il Tappuyait, était désigné comme le futur libérateur du commerce de ces trois provinces. Quarante-huit ans après, c'était le même homme qui pubHait son Mémoire sur la Sociélé polie; ce qui faisait dire h M. de Talleyrand, parlant au fils de Tauteur : «Il y a une chose remarquable dans la vie de votre père, et qui n'est peut-être arrivée à personne avant lui : c'est qii'à cinquante ans de distance il a publié deux ouvrages dont le premier a fondé sa réputation et don tle second vient de la couronner. »

En même temps , et aux approches de 89^, R^JBderer avait Thabilude et le besoin d'écrire sous forme plus courante et plus brève sur toutes les (juestions du jour, sur les événements ou eonilits q,ui occupaient à Metz l'attention publique ; er>uRmot, conryne Franklin , il était , par nature et par goiii, journaliste; il le sera pendant une grande partie de sa vie, et conciliera, tant qu'il y aura moyen, ce genre de publication avec les hauts emplois et les dignités même de l'État. Ces petits écrits de l'année 89 étaient lus à Metz avec avidité; le parlement ne le trouvait pas bon, et, dans un entretien que Rœderer nous a conservé (car H notait aussi par écrit les conversations intéressantes auxquelles il avait part), le premier président se plaignait à lui en disant : c Monsieur, tout le monde, dans la compagnie, rend justice à votre intégrité, à votre droiture; on rend aussi justice à vos talents, vous en avez de grands; mais il ne faut pas en rendre Tusage désagréable à tout le monde; il ne faut pas croire que vous seul ayez tout l'esprit du monde Depuis quelque temps vous vous

êtes rendu le dispensateur du blâme et de l'estime publique. » i

Tel était déjà l'homme en Rœderer quand il fut envoyé par Metz aux états généraux, non pas dès les premiei*s jours, mais à une réélection qui eut lieu en octobre 1789. Il n'assista pas aux premiers actes mémorables ni à la séance du Jeu-de-Paume, où David d'ailleurs a bien fait de le placer : on sait d'avance en quel sens il aurait marché, et, dès son entrée, il prit rang dans l'Assemblée à côté des pltjs actifs et des plus utiles , et commei le premier Keutenant de Sieyès.

Raconter en détail les travaux de Rœderer à la Constituante , ce serait en grande partie repasser toute l'histoire de cette assemblée même. Ses principes étaient absolus, il nous l'a dit ; ses conséquences furent logiques et rigoureuses. Pourtant aucune mauvaise passion ne s y mêla, et s'il fut de ceux, comme il en convint ensuite, quf contribuèrent à trop énery ver et à trop désarmer le pouvoir, il n'eut jamais l'intention de désorganiser Tordre et la société, n resta pur de toute pensée et de toute ambition fectieuse.

Pour bien jtîger des hommes de ce temps, pour faire équitablement la part de l'éloge ou du blâme, poiu* no pas appeler sage tel acte ou telle résistance isolée qui, en sou lieu, n'était qu^imprudence et folie, il importe (et Rœderer Ta dit dans une très-belle page, mais trop longue pour être rapportée) de se bien rendre compte du courant général, immense, qui entraînait alors la nation. La méprise de l'Assemblée constituante fut de suivre et de favoriser de toutes ses forces ce courant, comme s'il n'y avait rien eu à craindre au lendemain, comme si l'on n'avait eu qu'à appliquer en temps paisible les conséquences rigoureuses de la raison politique, et de ne pas voir le flot de la démocratie qui montait, qui s'élevait de toutes parts, et qui allait l'emporter elle-même avec sa constitution et ses lois ; tellement que, pour que la partie salutaire et juste de ces lois pût s'appliquer en réalité et être sentie de tous, il fallut qu'auparavant on repassât par Tautorité d'un seul , c'est-à-dire par ce que la Constituante avait le plus méconnu. Les meilleurs actes civils, administratifs de la Constituante n'eurent leur pleine vigueur et leur précision d'action que lorsqu'ils eurent

474 NOTICE DE M. SAINTE-BEUVE

été repris par le conseil d'État du Consulat. Il a été donné à Rœderer de faire les deux parts ^ et de mettre également la main au nivelleroent hardi et à la correction, à la réparation organisatrice. Ainsi dans son audace première il voulait d'abord en tout et partout le triomphe du principe électif; il voulait l'éleetion des juges ^ celle des dépositaires du trésor et du corps même des finances : ces dépositaires du trésor eussent été nommés pair l'Assemblée et responsables devant elle. Il voulait que Tarmée fût assermentée à la nation : toutes conditions reconnues depuis incompatibles avec la constitution monarchique. Dans la dernière partie de sa carrière , l'Assemblée constituante essaya de revenir, par le moyen de la révision, sur ce qu'avaient eu de trop absoin ses premiers décrets; Rœderer résista.

«Je soutins, dil-îl, que, pour que la Constitution répondit au titre qu*on lut avait donné de Constitution représentative, et pour que ce titre ne fût pas une imposture, il (allait que les fonctions adminis* trativesdans les départements, les districts», les municipalités, fussent déclarées constitutionnel lement, c'est-à-dire irrévocablement électives. — Je me détrompai en 1792 de mon opinion, par Teipérience que j'acquis comme procureur général syndic du département de Paris. Dans mes rapports avec la Commune de Paris, je reconnus que c'était un énorme contre-sens de faire conférer par le peuple aux administrateurs rinvestiture de fonctions instituées pour l'exécution des ordres du Gouvernement, comme si on avait voulu que les ordres venant du centre aux extrémités heurtassent, pour l'exécution, contre les oppositions naturelles aux extrémités contre le centre (s). »

Mais là où il ne se trompa point, ce fut dans les questions de finances qui se rapportaient aux contributions publiques. Nommé de o^ comité avec le duc de La Rochefoucauld , Dupont de Nemours, Adrien Duport, Talleyrand, Defermon, il se distingua entre tous par ses connaissances positives, l'étendue de ses vues, la fertilité ingénieuse de ses moyens et procédés. Il s^agissait de remplacer une quantité de droits divers, abusifs^ souvent arbitraires et d'une comptabilité compliquée, et d'établir un système général de contributions, de manière à en distribuer le poids le moins inégalement possible. Rœderer fut le rédacteur de plusieurs lois, de celle du timbre, de celle des patentes;

il fut le principal auteur de la contribuitOD foncière et de sa combinaison avec la mobilière. Rapporteur ordinaire du comité, ce fut lui qu'on chargea de soutenir la discussion et de répondre à tout devant l'Assemblée. Il le fit avec un talent que les hommes spéciaux sont seuls autorisés à bien louer, et avec on plaisir évident qui est déjà un signe d'heureuse application etdesuccès aux yeux de tous. Sur ces questions , ainsi que sur beaucoup d'autres, Rœderer, qui aimait la discussion , n'admettait pas le travestissement de son opinion, et Ton va voir avec quelle vigueur, et même quelle roideur, il releva Bfirabeau, un jour qu'il croyait avoir à se plaindre de lui. Je cite ces lettres, parce qu'on y voit se dessiner un trait de son caractère et en même temps Testime qu'il inspirait.

« L'on vient de m'apprend re, écrivait Rcederer à Mirabeau, que M. de Mirabeau avait dit ce matin à l'Assemblée, au sujet des folies de M. d*Esprémesnil, qu'elles avaient découvert le secret de ceux gui ne veulent point d'euslgnals.

« Je ne veux pas d'assignats pour plus de 200 mil* lions, et M. de Mirabeau sait très-bien , du moins je m'en flatte, que le secret de mon opinion n'est pis dans des vues malhonnêtes ou contraires à la Révolution. Ce n'est pas non plus dans de pareilles vues qu'il faut chercher les motifs de l'opinion de M. l'abbé Sieyès, de M. de La Rochefoucauld, et de plusieurs autres.

« L'amitié, au défaut de la justice, aurait dû retenir M. de Mirabeau lorsqu'il s'est senti entraîné à employer un moyen que nous avons souvent blAmé d'un commun accord, d'un moyen dont M. de AflFabeau lui-même a manqué d'être la victime, celui d'attirer les orages sur la tête des personnes qui ont une opinion particulière. L'amitié aurait dû lui faire sentir que sa phrase était à la fois une dénonciation et une calomnie pour M. Sieyés et pour moi, qui, ecclésiastique et magistrat, pouvons être aisément soupçonnés, et même accusés sans soupçons, de vouloir faire revivre l'ancien régime.

« Ma liaison avec M. de Mirabeau ne peut qu'accréditer l'idée qu'il a surpris mon secret; je tiens cette liaison pour rompue, afin qu'elle ne m'expose pas au même danger pour la suite. »

Mirabeau s^empressa de lui donner toute satisfootion par une lettre écrite de l'Assemblée.

«t Je vous réponds, mon cher Roederer, par écrit afin que vous puissiez montrer ma réponse. Je n*é' tais point à l'Assemblée lofsqne d'Esprémesoil a fait ses lubies; je suis arrivé quand on en était aux cou-

SUR M. ROEDËRER.

teaux. J'ai Oni l'insurreclkm par unemâliceqiii ii*a fait (aire que rire. Tai dit, non pas la phrase que Ton vous a répétée, mais une dont je ne me rappelle pas les mots exacts, et qui peut aisément être travestie ainsi, mais seulement pour les gens de mauvaise foi qui ne voudraient pas se rappeler que j*ai dit en toutes lettres Jiier que rien n'était si sknpleque d'avoir deux opinions dans une si grande question d'économie politique,eX qui, par conséquent, voudraient douter, etc.»

J'abrège l'explication un peu conftise^ et qui nous intéresse peu. Mirabeau continue :

« Je ne sais pas trop ce que j*écris dans ce tumulte, mon cher Rcederer, mais ce que je sais, c'est qu'il suffit que Tahhé Sieyës et vous soyez d'un avis pour que je sois sûr, même sans examen, que l'on peut honnêtement et raisonnablement avoir cet avis. L'abbé Sieyès est un bonmie de génie que je révère et que j'aime tendrement. Je ne puis pas voua parler de vous, mais j'espère qu'il est assez connu combien je vous estime et vous aime, et combien je m'en honore. Croyez, mon cher Roedierer, que sous tous les rapports, dans l'Assemblée nationale, mon amitié sera plus sévère en votre faveur que la vôtre ne l'exigerait de moi. Et si vous trouvez cette explication aussi loyale et aussi sensible que je désire qu'elle le soit en effet, dites-moi bien vite que vous ne pensez plus à la fin de votre lettre échappée à un juste moment d'humeur, et que vous serez plus fidèle à mon assignation ordinaire demain qu'à nos assignats. Je vous prie de communiquer ma lettre à notre cher maUre(Sieyès), si vous lui avez montré la vôtre. Vale et me ama,

« MfBABBAu Tainé (*). ^

Dans la discussion au sujet du marc d'argent tju'on imposait pour condition aux éligibles, et que Rœderer eût trouvé plus juste d'imposer aux électeurs^ M. de Talleyrand lui écrivait : a Vos réflexions , Monsieur^ sont excellentes; dles appartiennent à un homme qui médite avec f esprit lé plus et le mieux philosophique i^). »

Après TAssemblée constituante» Rœderer, nonrnié par le collée électoral de la Seine procureur général syndic de ce département, se trouva y comme administrateur, à même de

(*) (Note de r éditeur.) Toutes les lettres de Mirabeau à noon père sont insérées au t. lY de cette collection, p. 171 à 175. Cette correspondance m*a servi à rectifier une erreur commise par M. P. Clément dans son ouvrage sur les assois, dans lequel il représentait mon père comme un promoteur immodéré de leur émission. Voir, au tome VL p. 597, la lettre que je lui écrivis à ce sujet et sa réponse.

sentir la faiblesse de ^instrument que l'autorité avait en main contre l'anarchie ou plutôt contre la démocratie organisée. Son d^busement commença. Comme procureur général syndic il était le représentant, l'homme d^action du département, lequel avait autorité sur le maire et sur la municipalité de Paris; dans le cas de résistance de cette municipalité, l'administration du département était en droit de requérir, pour la réduire, toutes les autres forces de ce département, c'est-à-dire, en ce qui était de la Seine, toutes les forces de Saint- Denis, Sceaux, Bourg-la-Reine et de la banlieue. Une telle autorité était donc illusoire, aussi illusoire que celle du maire et de la municipalité elle-même en face de la Commune de Paris. C'était une gradation de faiblesses échelonnées, en quelque sorte, jusqu^à ce qu'on atteignit au niveau populaire et à la couche démocratique, où était alors la seule organisation réelle et la seule force. Rœderer, dans les premiers mois de son administration, s'appliqua d^abovd, comme eût pu le faire en temps régulier un bon préfet de la Seine, à établir et à mettre en pratique le nouveau système de contributions qu'il avait si activement travaillé à introduire. Mais faire marcher l'administration et l'ordre public, faire fonctionner la machine au lieu de l'entraver et de la désorganiser, c'était déjà se rendre suspect aux yeux des démagogues ["). Les insurrections vinrent bientôt l'occuper d'une manière passive et pénible, et qui pesa longtemps sur sa destinée. Je ne reviendrai pas sur ces tristes époques : il faudrait être un Tacite pour parier avec in-

(*) J*ai lu un discours de lui, prononcé à la société des Amis de la Constitution (les Jacobins), dans la séance du dimanche 22 avril 1702. Il se voit obligé de se justifier de son absence, qu'il explique par ses travaux et par son assiduité au département II est même obli^ de se justifier d'avoir dîné chez M. de Jaucourt, un des membres du côté droit de TAssemblée législative , car on l'avait dénoncé pour ce dîner. Il a à se défendre contre d'autres dénonciations encore. Tout ce discours est pénible à lire; les discours de ces temps insensés sont des cauchemars dans les temps paisibles. Le magistrat qui fut dans la nécessité d'en prononcer journellement de tels dans le cours de ses fonctions dut s'en souvenir ensuite pour éviter le retour des conjonotures où cette continuelle subversion était la loi (S).

NOTICE DE M, SAINTE-BEUVE

Icrôt et puissance de ces horribles temps, et tant de gens qui ne sont pas des Tacites s'en sont constitués les historiens! Uœderer, dans sa Chronique des Cinquante-Jours, a fait ce (ju'il y a de mieux à défaut du burin vengeur : il a raconté le vrai, jour par jour, par ordre chronologique, « sans art, sans arrangement, sans ambition d'effet oratoire, logique, dramatique, romantique. » En écrivant cela il prévoyait déjà ce que de faux esprils et de prestigieux talents devaient en faire.

Pour tout lecteur impartial , il est aujourd'hui évident que Roederer, au 20 juin et au 10 août ,. se conduisit en magistrat probe, exact, peu royaliste sans doute d'affection, mais honnête, strict et consciencieux; que, dénué de pouvoir et chargé de responsabilité, il usa des Libles moyens légaux qu'il avait entre ses mains, et que, les trouvant souverainement inefficaces, il prit le seul parti qui pouvait éviter, dans cette dernièFC journée, un malheur immédiat: il conduisit , en les assistant et les protégeant de sa personne, le roi et sa famille, du château déjà envahi, au sein de l'Assemblée, désormais responsable.

Accusé à l'instant même pai* les violents de la Commune, comme plus tard par ceux du parti opposé, il dut se livrer à une apologie qui a perdu de son intérêt avec les passions qui l'avaient rendue nécessaire. Caché, après le 10 août, jusqu'à ce qu'on eût levé le scellé mis sur ses papiers, il resta quelque temps en prudence et ne se montra point. Cependant son besoin d'écrire et d'occuper son activité le porta presque aussitôt à rendre compte dans le Journal de Paris des séances de la Convention commençante. On lui fournissait des notes, et le compte rendu qu'il faisait et qu'il signait était mêlé de ses propres réflexions. Par la manière dont il présente le procès du roi et les diverses opinions qui s'y produisent, il laisse percer, avec toutes les discrétions et les gênes que la liberté républicaine comportait alors, que son opinion n'est pas pour la rigueur. (Voir notamment le Journal de Paris du 14 novembre 1792.) Tout au contraire, à mesure que le procès marche il appuie et favorise les propositions qui ouvraient la voie à une solution d'humanité. {Journal de Paris du 6 janvier 1793.) (1 soulève et indique les objections contre les vote» irréguliers qui con-

damnent (i2 janvier) f ). C'est tout ce que la presse potnaitse permettre en jun tel moment. Dans les mois qui précédèrent la chute des Girondins Rœderer avait reparu, et il faisais à l'Athénée un cours dans lequel il réfutait les écrivains qui attaquaient là propriété ; il s appliquait à en démontrer le fondement d'après des notions positives et prises de moins haut qu'on ne l'a fait depuis. Mais toutes ces réfutations, empruntées à l'ordre économique ou à l'ordre providentiel , sont également vaines quand lar société n'a pas la force en main pour appuyer les raisons. La chute des Girondins , parmi lesquels il avait pour amis particuliers Ducos et Vergniaux , l'avertit qu'il n*y avait plus de sûreté pour lui (*•). Dès le 28 mai 1793, jour ok Umsurrection contre eux commençait à gronder, il renonça à toute participation au Journal de Paris; c'était assez marquer sa ligne, et, après leur mort, il s'ensevelit dans une retraite profonde. Caché au Pecq , sous Saint-Germain, il s'occupait d'y traduire Hobbes. En tête de eetle traduction , restée nuinuscrite (19), il disait (janvier 1794) :

« J*eDtFeprends la traduction de ce livre (de Cice) sans savoir si j'aurai le temps ou le courage ou la volonté de le finir. Voici mes motifs : 1» roccupation

(*) {Note de Véditeur.) Voir aux pages 1, î et 3 de ce volume comment ces articles réfutent une assertion que renferment les Mémoires du comte Miotde Mélito.

(**) J*ai peine à m*expliquer conunent £116006 Damont de Genève, dans ses Souvenirs, parlant de Rcd* derer, quHl rencontrait dans le groupe des Girondins, a pu dire de lui : « Rosderer, homme d'esprit, mais fort ignorant, avait un fond de légèreté dans le caractère qui lui donnait un rôle subalterne, quoique par sa capacité il remportât sur presque tous. » Quand on a eu sous les yeux les extraits en masse des lectures de M. Rœderer dès sa première jeunesse, et quand on a vu l'ensemble de ses travaux sous la Constituante, on ne saurait admettre que cette ignorance dont parle Dumont, et dont les plus instruits eux-mêmes ne sont pas exempts sur les points étrangers à leurs études, ait porté le moins du monde sur la science politique et économique, qui était Tessentiel ici. La légèreté du caractère demanderait aussi des explications. Le fait est que, dans le groupe des Girondins, Rœderer» qui ne faisait point partie de la Convention et qui était jusqu'à un certain point un des naufragés du 10 août, ne visait pas à un premier rôle, et qu'il ne pouvait que causer, écrire et tout au plus conseiller. (Voir sa vraie opinion sur les Girondins dans le Journal de Paris, des i^, 13 et 14 septembre 1795, lorsqu'il eut sa polémique avec Louvet.) (9)

SUR M. R(£DEKEK,

de traduire convient mieux que toute autre à ma situation : elle applique assez pour distraire ; elle n'exige pas assez d'application pour être impossible à un homme dont le malheur n'a pas affaibli la raison. 7° Depuis longtemps je désirais m*exercer à la langue latine, que j*ai mal apprise dans ma jeunesse; ce que je comprends de Tacite, de Tite-Live, de Salluste, d^Horaceetde Virgile, m*a donné une grande curiosité pour le reste. 3° Hobhes m*a paru avoir un mérite éminent comme écrivain politique, etc. »

Ici^ dans la retraite et sous la pression de Texpértence, il se fît dans la manière de voir de Rœderer une modification analogue à celle que Sieyès subissait dans le même temps. Jamais il n'abjura le fonds d'idées de n89 ni la conquête do certains résultats civils, politiques, auxquels sa rciison ne pouvait renoncer; il continua détrele citoyen résolu d'une société sans privilèges; mais il devint plus méfiant dans sa poursuite du mieux ; sa logique inflexible apprit à connaître les obstacles, les limites; il ne fit plus abstraction de la nature et des passions des hommes dans cet art social qui s'applique avant tout aux hommes mêmes, qui opère sur eux et par eux. C'est à cette lecture de Hobbes qu1l emprunta la conclusion , et peut-être l'inspiration d'une admirable page sur la démocratie , dont j'ai parlé précédemment sans la citer, mais dont je veux ici extraire la partie la plus saillante, Rœderer veut démontrer que, dès 1702, Fautorité n'était nulle part ailleurs que dans le peuple; qu'à force de se mettre en garde contre le pouvoir arbitraire, de le battre en brèche, de le mater et de le mutiler^ l'Assemblée constituante, obéissant à l'esprit du temps, avait laissé grandir autour d'elle et en dehors une puissance formidable d'une tout autre nature, non moins arbitraire et mille fois plus tyrannique. Écoutons-le, écoutons r homme qui a vu de plus près Louis XVI au dernier moment critique de la royauté et dans toute sa faiblesse.

« On a appelé anarchie, ditril, la situation de la France en 1792; c était tout autre chose. L'anarchie est Tabsence du gouvernement et la volonté de chacun substituée à la volonté générale: en 1792 il y avait une volonté générale, unanime; il y avait une organisation terrible pour la former, la confirmer, la manifester, la faire exécuter; en un mot, il existait une démocratie, ou, si l'on veut, une ochlocratie (*)

(*) OcMocratle^ gouvernement de la multitude.

redoutable, résidant en vingt six mille clubs correspondant ensemble et soutenus par un million de gardes nationales. 11 y avait des écrivains et des orateurs pour toutes les opinions, pour toutes les passions démocratiques ; les écrits, les harangues s'envoyaient du midi au nord et du nord au midi. Au centre, c*està-diredans TAssemblée nationale, les c]ul)s et les assemblées sectionnairesdeParis avaientleursorateurs ; la tribune nationale servait de tocsin général du parti. C'était If^ assurément, ujne machine montée pour la résistance et pour Taltaqae. Leshistarien8.de la Révolution, s'il en est qui méritent ce nom, ont attribué tous les mouvements de la Révolution aux impulsions de la tribune nationale; c'est une étrange bévue. Les orateurs de la tribune uationde, quelque emportés, quelque violents qu'ils fussent, n'étaient pas les orateurs de la multitude; encore une fois, chaque assemblée populaire avait les siens, et un qui excellait pardessus tous les autres. 11 s'était élevé en Frapce une multitude d'hommes d'une éloquence forte et barbare, tels que notre fabuliste nous représente /e Paysan du Danube^ qui avaient bien mieux découvert que les orateurs des assemblées nationales les voies de la persuasion et de l'entraînement, qui entraient bien plus avant dans les pensées, dans les passions, dans les préjugés, dans les intérêts imaginaires ou réels des dernières classes du peuple, qui sont les plus nombreuses. Ils montraient aux prolétaires la France comme une proie qui leur était assurée s'ils voulaient la saisir, ils promettaient l'égalité absolue, légalité de fait, les magistratures, les pouvoirs. Et dans quelles circonstances repaissaient* ils ainsi l'imagination du pauvre? C'était dans un temps où les subsistances se dérobaient au besoin , qui ne pouvait les payer que par du papier avili. \jà détresse générale aidait puissamment à échauffer la multitude contre l'autorité, contre la richesse, contre la propriété. Les orateurs k^ avaient qu'à s'adresser à la faim pour avoir ta cruauté; ils étaient sûrs de la réponse. C'était aussi au moment que l'ennemi envahissait le territoire et menaçait d'apporter en France la vengeance implacable et l'extermination des hommes qui avaient pris les armes en 1789. Que dirai-je, enfin.' On vit alors se réaliser, se renouveler ce qu'on avait vu dans la révolution de 1048 en Angleterre. * Le publiciste Hobbes, qqi défendait dans son ouvrage de Cive le système monarchique contre les partisans de la démocratie, disait à ceux qui objectaient la po§sibi'ité de voir le régime monarchique placer sur le trône un Caligula, un Néron : In democratia totpossunt esse Neronesquot sunt oratores gui populo adulantur, Simul plures sunt in demoeratia^ et quotidie novi suboriuntur (Dans la démocratie il peut y avoir autant de Nérons qu'il y a d'orateurs qui flattent le populaire; il y en a plusieurs à la fois, et tous les jours il en sort de nouveaux de dessous terre) (il). >*

£t Rœderer insistait sur la force de cetto expression ^suboriuntur^ viennent de dessous

NOTICE DE M. SAINTE-BEUVE

les autres et de plus bas ("). Puis, récapHulani tous les pouvoirs affaiblis qui se flatt«ent alors de gouverner, et la cour qui espérait toujours regagner par ruse et par achat des consciences ce qu'elle avait perdu, et les orateurs Ue FAsserablée qui se croyaient forts de ce qu'ils avaient conquis en applaudissements, et la nuinicipalité de Paris, le maire en tète, qui se croyait mettre de la Commune , et les chefs même les plus populaires, Pétion, Marat, dont l^Boms retentissaient dans toutes les bouches :

im»Marat même, concluait-il, étaient gonverirfiyirla««Hit<éaJiag»tn*étaitqa'un de smoi^nes. La démooalie était la ^uJanAoe dominaate. C*élait elle, et non un vU dédaïmeur, q«i laaiiait, qui foudroyait. — La démocratie! hi déaoofalk! voitàPin* fernale puissance de cette époque. Ub Maral de plus ou de moins (et le (ait Ta bien prouvé) ne changeait rien à cette redoutable puissance. »

C'est ainsi qu'il jugeait , pour l'avoir vue à l'œuvre, la démocratie en elle-même, organisée par en bas, aux vingt-six mille clubs, aux vingt millions de têtes.

Cette page de Roederer est très-belle ; elle est d'un sentiment, d'un accent énergique et plein d'élévation. En général, il ne condense pas et

(*} J'^i cherché le passage cité dans Hobbrs; j'en ai trouvé quelque chose dans le de Cive^ section /titperiMm^ chap. X, S 7 ; mais la phrase n'y est pas au complet, telle qu'jl la donne : la dernière partie de la citation, précisément celle sur laquelle insiste Hcfcderçr, n*y est pas. Il est à croire qu'il aura rapproché deux passages distincts. Je laisse à d'autres le soin de résoudre cette petite difficulté que j'indique par esprit de scrupule.

(Note de l'édUeur.) J'ai déjà répondu à cette remarque dans une note que j'ai placée au bas de la seconde colonne de la page 2S3 du tome III de cette collection, et M. Sainte-Beuve a reconnu l'exactitude de l'explication que j*y donnais. Voici cette note : • Cette conjecture est parCait^nent fondée. En effet, OB trouve au chap. X,S 7, du livre Imperium, les mots suivants : • In dominatU>ne popularl, ou, ce qui est Téquivalent, In democratia^ toi passunt esse Neranes çuot sunt oratores qui populo adulanlur. » Et au S S du même chapitre on trouve ces mots qui ont échappé aux recherches de M. Sainte-Beuve : «... Simul sunt et quotldie novl suboriuntur, m Qu'on lise attentivement les deux paragraphes 6 et 7 dont il s'agit, et Ton reconnaîtra l'étroite connexité qui a autorisé, indiqué même la réunion des deux phrases pour n'en former qu'une. »

M. Sainte-Beuve a reconnu la justesse de cette explication.

ne grave pas de la sorte sa pensée. Mais cette fois la vivacité de l'impression, l'effroi des souvenirs , et aussi cette forte idée de Hobbes,lueet méditée auparavant dans la retraite, et se résumant en un style concis, ont servi à l'inspirer.

Nous le verrons sortir de sa retraite tout à fait mûri, dévoué à la restauration de l'esprit public et de Tordre social, sans abjuration de rien d'essentiel. Il suivra encore une fois Sieyès dans ses évolutions principales, mais il le suivra de son propre mouvement, par ses raisons propres et sans servilité. Quand l'heure sera venue, il contribuera avec lui , et à côté de lui, à détrôner ce pouvoir directorial usé, qui était bien véritablement l'anarchie, rien que l'antfchie, et il pourra, après le 18 brumave, dire avec orgueil ce mot qui résume les deux grands moments de sa vie historique : a J'ai passé auprès de Louis XVI la dernière nuit de son règne; j'ai passé auprès de Bonaparte la première nuit du si«a (li). »

Comparaison avec Sieyès. — Lendemaim du 9 thermidor. — Période de Van III. — Les artidesdii Journal de i'arfe.— -Madame de Staël.— Le général Bonaparte. —Veille du IS brumaire. — Notes et témoignages sur le premier consul.

J'ai parlé plusieurs fois de Sieyès à propos de Rœderer : il importe de bien établir leurs rapports et de reconnaître aussi leurs différences. Sieyès a le génie; il est le premier qui , sous forme idéale et un peu absolue, ait eu nettement la conception et l'invention de l'ordre nouveau qui devait remplacer Tancien; il est le premier qui l'ait proclamé, à l'heure décisive,dans des écrits précis et lumineux. Puis, plus tard, au milieu de tous ses mécomptes et de ses découragements moroses, il eut encore le sentiment net des situations diverses et des principaux moments de la Révolution : il comprit les temps où il fallait attendre et se taire (1794), ceux où il n'était possible que de marchander et de biaiser (4795), ceux enfin où il était bon de reparaître et où le nœud ne devait ôtre résolument tranché que par l'épée (1799). Roederer, qui sent volontiers de la même manière que Sieyès dans les moments décisifs, n'a pas comme lui l'invention ni la puissance

SUR M. RaE3)£RER.

de formule ; il n*a que beaucoup d'esprit, de senS; une pensée énergique et diverse ; mais il y joint une plunie facile, ingénieuse, et ne perd jamais de vue la pratique : c'est un Sieyès en monnaie et en circulation , oommonkatif , qui Si, chaque jour, au réveil, une idée, une €ih servation neuve sur n'importe quel siyet^ politique, moral, littéraire, gramHiaeiical, et qui, à l'instant même, a autant besoin de dire ce qu'il pense que Sieyès avait toujours envie de le taire. Pour le bien connaître enfin, Roederer, à la fois pratique et un peu paradoxal, ayant son grain d'humeur^ mais obtissaat à son mouvement d'idées , fut pendant des an-^ nées un précepteur actif du public, et» dans cette voie ouverte par la Constituante, admettant tous les correctifs de Fexpérience, prompt À les indiquer, il ne craignit pas, en se multipliant de la sDrte, de perdre quelquefois en autorité personnelle pourvu qu'il fût utile à la raison de tous. Il ne cessa d'écrire, de conseiller, de dire son avis à chaque nouvelle pha^e de la Révolution et pendant chaque intervalle, et toujours avec un grand tact des événements et des situations.

J'ai sous les yeux une correspondance entre Sieyès et lui (*) , et qui les peint assez bien l'un et Tautré. Vers février 1798, Sieyès, qui pensait à reprendre, avec un de ses amis, Duhamel, le Journal de V Instruction sociale, conçu deux années auparavant en tiers avec Condorcet, avait demandé à Rœderer sa collaboration pour l'économie politique, et celui ci avait promis ; mais à peine avait-il quitté Sieyès qu^il lui vint un scrupule. Ginguené, quelques joiirs auparavant, lui avait proposé de faire des articles, d'éoonomie politique également, pour son recueil périodique de la Décade qui commençait à paraître, et il avait accepté. 4t Cette acceptation, s'empresse-t-il d'écrire à Sieyès, n'est-elle pas itteompatible avec celle que je vona^^hHmée? Assurément je vous tiextt4e *plus près qu'à personne par Pamitié,

M, malgré vous, par le respect; mais, s'il y a inQompatibilité,le8 premiers engagements sont les plus forts, à moins que Ginguené ne me chasse, d Et pour tout concilier il propose une

(*) J*en dois la oommunicalion à M. Fortoul, ministre 4e rinstruction publique, dépositaire des papiers de Sieyès, de qui ils préparé Thistoire.

fusMon. fl Ne pourrions-nous pas travailler à ia Décade?... Ne peut-on pas y engrener Duhamel aussi?... Ginguené me parait une si bonne et si honnête personne que je ne verrais aucun motif d'éloignement pour ma proposition. Je ne connais pas les autres coHabo^ ndeurs, mais que vous importe? Ils répondent de leurs articles, vous des vôtres. Us tirent de l'honneur de votre association ; leur infériorité ne diminue point votre autorité personnelle* Voyez, pese2... » Ce n'était pas conaotter aases l'humeur particulière de Sieyès que de orme quil s'associ^ait si aisément avec des collabotuteurs de rencontre et non de son choix; Sieyès ne se mêle pas volontiers aux autres. La proposition n'eut pas de suite.

En reparaissant vers le même temps dans le Journal de Paris (janvier 4795), Roêderer eut à parler plus d'une fois de Sieyès; il le fit avec de constants hommages pour ses talents et sa profondeur de vues, mais avec une assez grande liberté de plume. On les supposait encore plus unis qu'ils ne l'étaient. Rœderer, dans son jour^ nal, plaisantait de cette faction nouvelle à la* quelle, disait-il, on cherchait un nom et qui se composait de deux hommes a qui ne voient personne, qui ne se voient pas, et sont connus pour être d'un caractère très-difficile à vivre, d II proposait de l'appeler la faction des in%ociahles^ et pour son compte il ajoutait gaiement : « Us ne connaissent encore que la moitié de mes projets; ils me croient membre d'une faction, tandis que je prétends en faire une à moi tout seul » (11 mars] (13).

Une fois, Sieyès fut blessé d'un article de Rœderer (anicle du 12 août 1796). C'était dans la discussion du projet de Constitution de Fan lU. Rœderer, analysant l'opinion de Sieyès, et pour mieux faire valoir quelques*unes des vues de l'auteur, avait parlé d'une manière un peu dégagée de son humeur, de ses préventions; en un mot, il avait fait assez lestement les honneurs de sa personne. Sieyès s'en plaignit dans une lettre amicale et pleine de mesure. Rœderer lui confessa sincèrement sa tactique de journaliste.

• J'ai voulu, lai disait-il, donner plus de poids à mon sucrage en montrant quil n*était pas Teffet de lasédaction ni d*une aveugle prévention ; j'ai dit sans ménagement ce que je pensais des formes et des accessoires de votre ouvrage pour en sauver le fond ;

NOTICE DK M. SAINTF>BEUVK

j'ai fait bon marché et de votre talent littéraire et de votre humeur pour concilier quelque bienveillance à votre talent politique. D'ailleurs, renchérir sur les critiqueslittéraires, c'était me donner le droit de les traiter de futiles et de les émousser, et accorder quelque chose aux censures personnelles, c'était désintéresser autant qu'il était possible l'envie et la malveillance. Enfin, quand ce serait un peu à vos dépens que j'aurais voulu faire réussir votre enfant, en bon père vous devriez m'en savoir gré et reconnaître à ma conduite le zcle de l'amitié. »

L'explication de Rœderer se termiitait amicalement par quelques détails domestiques et de famille. 11 était alors à Puteaux , près de Neuilly, et obligé de perdre une partie de son temps sur les grands chemins.

N Malgré ma servitude privée, disait*il en finissant, je souhaite, mon cher ami, que vous soyez bientôt aussi libre que moi ; que vous puissiez aussi regarder la Seine couler comme je le fais et vais le faire plus que jamais de mes fenêtres; enfin que nous puissions grommeler ensemble sur toute l'espèce humaine, qui heureusement n'est pas toute la nature, et réaliser une bonne fois à nous deux la grande faction de$ insociables dont la France a été tant tourmentée depuis deux ans. Je vous embrasse tendrement. »

Dans cette correspondance et dans ces relations de Sieyès et de Rœderer, remarquons, à rhonneur de tous deux, que, si Rœderer n'a rien d'un adepte, Sieyès n*a rien d'un oracle. L'un est indépendant jusqu'à la libre critique exercée plume en main; Paulre ne se montre susceptible qu'autant qu'on doit l'être quand un ami nous a jugé devant tous en des termes qui laissent à désirer. — Nous devons les retrouver l'un et Taulre en concert parfait au 18 brumaire.

Mais auparavant il y avait une longue période et plus d*unejoyrnée encore à traverser. Rœderer était à peine sorti de sa retraite, après la Terreur, qu'avant même de reparaître dans le Journal de Paris il aidait activement de sa plume au réveil de Pesprit public et à la défaite du jacobinisme encore menaçant. Tallien lisait à la tribune de la Convention, le 28 août 1794, un écrit contre la Terreur; cet écrit ou discouirs, auquel le célèbre thermidorien n'avait fait qu'adapter un petit préambule, et qui fut très-remarque, était de Roîderer [*).

O (Note de l'éditeur.) J'ai expliqué à la page 266 du tome IIT pourquoi je n*ai pas imprimé le D'iscovrs

Celui-ci, dès ce moment, travailla secrètement avec Tallien , et lui prêta sa rédaction , ses idées. Merlin de Thionville publia en ce même temps un Portrait de Robespierre; c'était Rœderer qui l'avait tracé (*). On pourrait citer d'autres écrits de cette date où il combattait également sous le masque. 11 ne reparut en son nom qu'au commencement de 1795 dans le Journal de Paris. La suite des articles intitulés Esprit public , et que le journal publia à dater du 16 février, est de lui. A ces moments de réveil, l'opinion n'avait rien de vague, d'incertain ; il n'y avait pas de place pour l'indifférence ; tous les courants étaient rapides et dessinés. Rœderer, presque chaque jour, en offrit le tableau. 11 a spirituellement remarqué que l'opinion dans ses diverses branches pouvait alors être colée avec précision comme les valeurs qui se cotent à la Bourse. Il s'appliqua è en donner des bulletins suivis et utiles.

Son premier article contient une anecdote, ou. S) Ton veut, un apologue piquant (14). On causait hier« dit-il, chez un libraire au Palais- Égalité; on parlait sans ménagement de Barj*ère et des jacobins; on était unanime, lorsque entre un homme assez mal vêtu, la figure hftve, les cheveux à la jacobine. A l'instant un des interlocuteurs change de ton ; il essaye de se rétracter, ou du moins d'atténuer ce qu'il vient de dire.

« On le regarde, on se regarde, on ne sait d où vient un changement si subit. Cependant la conversation continue, et Thommeaux cheveux noirs prend avec chaleur la cause de la liberté contre celui qui parait hésiter à la défendre. Celui-ci s*étonne, se rassure, et se met à rire en «lisant : « Ma foi, je croyais que ce citoycq était un jacobin, et je n'étais pas à mon aise!... » Cela prouve que sans la sécurité il u*y a point de liberté. Il ne suffit pas d'avoir ouvertles prisons àun grand nombre de patriotes, il faut maintenant délivrer cetix qui sont prisonniers en eux-mêmes soîis les verrous de la peur. «

C'est à ce genre de délivrance morale que

sur la Terreur, prononcé par Tallien. L'inspiration et le fond de ce discours étaient réellement de mon père, mais le style et beaucoup d'orneo^nts à la mode du temps étaient de Tallien.

(•) {Note de V éditeur.) Le portrait de Robespierre est entièrement de mon pore. Merlin n'y a pas mis un seul mot. 11 est inséré au tome 111, de la page 267 à la pageî7f.

sua M. UlEDEHEU.

les éciiU de Rœderer cuntiibuèieut beaucoup. En même temps qu'il enhardissait les uns , il modorait les autres; il signalait^ il applaudis* sait^ non sans Tavertir, et aurait bien voulu discipliner cette jeunesse muscadine , redevenue si tôt frivole ^ qui faisait la battue aux jacobins, et qu'il appelle a la troupe légère de l'opinion publique. » Un article très-piquant sur les travers et les ridicules des jeunes incroyables (il juillet 4795) est peut-être ou mérite.certainement d'être de lui ( ).

Tous les matins , je l'ai dit^ il a une idée, une remarque, et il aime à la faire sortir. Il en est dimportantes et qui touchent au principe des choses. On était à l'œuvre pour établir une nouvelle (constitution ^ un nouveau gouvernement. Rœderer n'eut pas seulement à donner son avis dans le Journal de Paris et dans un petit écrit de cette date^ intitulé : du Gouvernement (45), il fut appelé, sur sa réputation de constituant, devant la commission des Onze , et fut entendu. Ses observations sont toutes dans le sens de la pratique et de Tex* périence. Faites un gouvernement, disait-il, faites -le homogène autant qu'il est possible : « sans \ homogénéité, j'ose prédire qu'on sera forcé de recourir plus tôt qu'on ne pense à Vanité physique. » (Journal de Paris ^ 16 août i795.) Dès qu'il a vu la Convention sortie victorieuse des insurrections jacobines de prairial, il réclame d'elle enfin «un gouvernement énergique, républicain sans populacité, un gouvernement qui ramène tous les royalistes de bonne foi , ceux qui ne veulent que la sûreté des personnes et de la propriété.» (26 mai 1795.) Mettant à profit ce qu'il a vu en 1792, et écrivant, comme il le dit, non d'imagination, mais de mémoire , il rappelle les principes auxquels on ne revenait qu'avec lenteur, car les révolutions aussi ont vite leur routine; il montre le nouveau pouvoir exécutif, tel qu'on l'a conçu avec méfiance, incomplet , démembré , mutilé, a 11 était très-bon , sans doute, d'ôter les forces à un mauvais gouvernement, disait-il , mais il est absurde de n'en |)as donner à celui qu'on travaille à rendre

(*) (Note de Fédileur.) Cet article, intitulé : D'une nouvelle maladie dejeunesse, nommée le Semsa ou Secsa, est en effet de mon père. 11 est inséré au t. IV, page 371.

bon. Le Directoire executif, tel que le projet l'annonce , est un berceau, qu'on nous passe ce mot , un nid de factions ennemies ; et sa destinée serait de ressembler bientôt à tous les conseils de gouvernement que nous avons vus en France depuis trois ans , où Roland et Fâche , Robespierre et Billaud se sont tour à tour arraché la puissance...» Je n'entre pas dans le détail des voies et moyens , des remèdes plus ou moins efficaces qu'il proposait; je ne fais qu'indiquer la ligne générale de Rœderer en ces années. Dans un écrit r des Fugitifs français et des émigrés (août 1795} (i6), il distinguait entre c^ux qui étaient sortis de France quand tout était calme encore ou du moins régulier^ et qui en étaient sortis pour combattre, et ceux qui s'étaient seulement échappés par nécessité , pour se dérober à la captivité ou à la mort. Il établissait qu'il était juste, utile, pressant, môme pour les finances, de rendre à ces derniers la liberté de rentrer en France et dans leurs biens, réservant pour les autres toutes les sévérités de la loi et les rigueurs non pas tant de la confiscation que de la conquête. Son but^ par cette quantité d'idées et de vues qu'il essayait chaque jour, son vœu du moins bien évident était de clore la Révolution le plus tôt possible, d'arriver à un gouvernement régulier, à l'ordre; mais les hommes manquaient encore aux choses, et il est souvent infligé aux sociétés en détresse de les désirer longtemps.

Au milieu de ces idées et de ces conseils politiques, Rœderer ne cessait de varier les applications de sa plume , et de parler à son public sur mille sujets littéraires qui se présentaient. Il a recueilli plus tard en trois vo« lûmes plusieurs de ses articles du Journal de Paris; mais il en est de date plus ancienne^ et qui mériteraient également cet honneur. J'en trouve sur Chamfort, Duclos, Chabanon, qui sont agréables et justes. Le 5 juin i796, par exemple, Rœderer écrivait, sous forme de Lettre à une dame^ une réponse à une question qu'on lui avait adressée : De quelques livres bons à emporter à la campagne (1 7). U faisait plus, il prenait les initiales d'une femme de ses amies en imprimant un opuscule : Conseils d'une mère à ses filles (4796) ; il s'autorisait du déguisement et tenait assez bien la gageure, dans ses préceptes maternels,

NOUCK DE M. SAINTE-BEUVE

(l'une raison modeste et solide. Il ne s'est rien glissé du Directoire dans ce petit écrit. Le futur historien de la Société polie se laissait deviner au milieu de tant d'autres préoccupations sérieuses (*).

Rœderer, en ces années^ n'appartient à aucune assemblée politique ; il fut élu de Tlnstitut dès la Tormation (juin n96). D^ailleurs^ simple particulier, ayant une presse, une Imprimerie à lui, il en usait largement. Le Joèirnal de Paris, dont il était propriétaire, ne suftisant poinl à son activité d*esprit, il entreprit en août i 796 la rédaction d'un recueil périodique qui paraissait tous les dix jours, sous le titre de Journal d'Éconotnie publique, de Morale et de Politique. Il put s'y développer avec plus d'étendue et y offrir une place à ses amis, à labbé Morellet, qu'il voulait bien appeler son maître, et qui lui répondait : Discipule supra magistrum; surtout au jeune Adrien de Lezay, qu'on a vu périr préfet de Strasbourg en 18 U, et qui s'exerçait alors avec vivacité et talent sur toutes les questions à Tordre du jour. Les écrits de Benjamin Constant, de M. et de madame Necker, de madame de Staël, reviennent fréquemment dans les analyses de Uœderer. C'était le moment où madame de Staél publiait son livre de l'Influence des passions sur le bonheur. Elle était alors en Suisse, en gi»and désir de pouvoir revenir à Paris; elle souhaitait qu'on y parlât d'elle et de son livre avec éloge, et surtout avec bienveillance, de

(•) Ce petit écrit (Conseils d'une mère,.,) est-il de ftoederer seul ? esl-it en partie de madame Rousseau, cette femme de ses amies avec laquelle il se brouilla pour l'avoir publié? N'y eut-il pas un peu d'indiscrétion à lui, dans tous les cas, à avoir im« primé l'opuscule sous cette forme, qui indiquait dans Téditcur un collaborateur et qui fâcha le mari? Ce sont là des questions sur lesquelles nous avons vu d'anciens «nmis de madame Rousseau très-vifs, mais qui nous sont aujourd'hui parfaitement indifférentes. Le seul indice qu'il soit naturel de tirer de cette petite supercherie ou espièglerie bibliographique, c'est que de tout temps Rodderer se soucia des femmes, de leur éducation et de leur rôle dans la société polie.

{Note de l'éditeur,) L'avertissement, rédigé depuis Vljnpres^ion de cet ouvrage, placé par mon père en tête de l'ouvrage même, répond à cette question ; elle est catégorique et ne peut laisser lieu à aucun doute, à aucune hésitation. Cet ouvrage est inséré au tome VU, pages 3 à 25.

manière à lui romrir les voiesdu retour. M. de Vaisne et lioederer lui avaient annoncé par lettres qu'ils avaient quelques objections sur sa manière d'écrire; elle répondait en se louant un peu , mais en se justifiant assez bien : crVous, mon cher Rcederer, et M. de Vaisne, vous êtes donc d'avis que je ne sais pas écrire? De ces deux lettres, les seules que j'aie reçues dans ce sens, je ne réponds qu'à la vôtre; car si voua persistez je vous croirai. Qu'entend-on par style? N'est-ce pas le coloris et le mauvement des idées? Ou trouvez-vous que je manque ou d'éloquence, ou de sensibilité, ou d1magination ? Il est bien ridicule de vous dire que je ne le crois pas. » Et elle se justifie aussi sur les obscurités qu'on lui a reprochées ; puis elle revient au point essentiel, et qui la pique: a Mais je crois que l'ouvrage ne manque pas de st^le, c'est-à-dire de vie et de couleur, et quil y a dans ce qu'on peut remarquer autant d'expressions que d^idées,.. En vérité, ajoute-telle comme pour s'excuser de sa louange, je me crois sûre que l'auteur et moi nous sommes deux : femme jeune et sensible, ce n'est pas encore dans l'amour-propre qu'on vit. Le temps ne viendra que trop tôt où mon livre sera le premier événennent de ma vie. » Elle désire un compte rendu sérieux dans le Journal d'Economie publique; mais pour le Journal de Paris elle déshre plus, et demande tout naïvement à être louée; elle en a besoin pour ce qui est de sa situation en France : «Dans le Journal de Paris, il m'importerait extrêmement qu'on saisit cette occasion pour dire une sorte de bien de moi. Dans le journal rouge (•), faites une analyse si vous m'en trouvez digne ; mais, s'il se peut, le lendemain du jour où vous recevrez cette lettre, louezmoi tout bonnement dans le journal qui a une véritable dictature sur l'opinion publique (*') ; louez le livre de manière àempôcher de persécuter l'auteur. Voyez avec quel abandon je crois à votre amitié...» Le jour même où elle écrivait celte lettre (22 novembre 1796), Rœderer allait au-devant de son désir^ et donnait dans le Journal de Paris une analyse bienveillante

{*) Sans doute appelé ainsi à cause de sa couverture ; c'est le Journal d'Économie publique, (••) Le Journal de Paris.

SUli M. ROEDERKU.

qwi se terminait en ces mois : « Le talent d'écrire brille de toutes parts dans cet ouvrage ; mais partout aussi on y rencontre de l'incorrection. La composition et la première édition d*un tel ouvrage ne pouvaient être mieux faites qu'en Suisse : c'est à Paris que les amis du goût et de la philosophie sollicitent l'auteur de faire la seconde. » Elle était touchée, et lui répondait : « Croyez que je vous aime de reconnaissance, de haute opinion et d'attrait {*). »

Cette relation de Rœderer et de madame de Staël fut donc assez vive, de la part du moins de .cette dernière, mais elle s'interrompit bientôt et ne tint pas. Rœderer écrivait trop souvent et avec trop de liberté pour ne pas rencontrer sans cesse sous sa plume madame de Staël, et surtout sa famille, ses amis; elle était plus ditUcile et plus exigeante pour eux que pour elle-même. Avant que le iS brumaire fût venu mettre entre eux une dissidence politique essentielle^ le refroidissement s'était déjà pronoocé. Madame de Staël, que quelque trait de plume avait blessée^ s'en plaignait à lui en femme, avec bonne grâce, et lui disait un de ces mots qui n'accusent d'ailleurs autre chose en Rœderer que l'indépendance d*'un esprit critique et judicieux : « Je ne suis pas le premier des êtres qui vous ont aimé qui se soient plaints de l'impossibilité de fixer dans votre cceur un jugement durable, i» C'est qu'en effet ce qui mérite le nom de jugement durable ne se fixe point dans le cœur, mais dans Tesprit, et encore, pour peu qu^on cherche le vrai, la balance y recommence toujours.

Rœderer n'avait pas été favorable au système qui amena le 43 vendémiaire, c'est-à-dire au dessein qu'avait la Convention de se proroger par les deux tiers de ses membres dans les nouveaux conseils. Il en résulta pour lui une polémique très-vive avec les journalistes membres ou partisans déclarés de la Convention, tels que Poultier, Louvet et Marie- Joseph Chénier. La satire de celui-ci contre Rœderer est connue; la réponse de Rœderer Test moins. Il l'adresse, sous forme de lettre, à son jeune ami Adrien deLezay, que Chénier avait mêlé

(*) (Note de VédUeur.) Cette lettre , et quelques autres de madame de Staël , seront insérées dans ce volume à la suite de cette Notice.

d'un bout à l'autre dans la même satire. Ce n'est pas à nous de réchauffer aujourd'hui ces personnalités éteintes; seulement, que ceux qui lisent encore la satire de Marie- Joseph Chénier dans les œuvres du poëte , avant de s'en autoriser et de la citer contre Rœderer, sachent bien que celui-ci y a répondu sans co* 1ère et avec supériorité (Journal d'Economie publiqucy t. II, p. 175) (iS); il examine les droits de Chénier à l'exercice de la censure, ce que pourrait être la satire en des temps de calamité générale, et ce qui fait qu'à de pareilles époques l'arme de Tépigramme et du ridicule est fort émoussée ; il n'y parle pas le moins du monde en auteur irrité, mais en homme public qui, sans se dérendre l'amertume^ s'attache à dire avant tout des choses graves et justes.

Tout en voulant fermement les conséquent ces civiles de la Révolution et sans pencher le moins du monde au royalisme, Roeiderer n'était donc point partisan du mouvement conventionnel prolongé, et toutes les fois que ce parti redevint menaçant et offensif, même dans le Directoire et sous forme gouvememen* taie, il ne le trouva point dans les rangs de ses amis.

Rœderer essayait de se tracer une marche raisonnable, prématurée, entre le système conventionnel et celui de l'émigration, entre la terreur révolutionnaire et la contre-révolution, a faisant, disait il, la guerre à l'un et à l'autre, et s'attirant des ennemis des deux côtés. » Au 18 fructidor, il se trouva compris sur la liste des écrivains ou journalistes à déporter. M. de Talleyrand lé fit rayer. C'est à ce sujet que le ministre de la police dit au Directoire : « Citoyens directeurs, vous m'avez dérangé ma liste. Je n'ai plus mon compte. J*avais cinquante-quatre hommes, je n'en ai plus que cinquante-trois. Complétez-les moi.» Et l'on substitua le nom du Genevois Perlet à celui de Rœderer (49).

Rœderer avait besoin d'une occasion éclatante qui lui pern^lt de dessiner sa ligne et de mettre en lumière, autrement encore que par des écrits, ses vrais sentiments. Il avait alors des ennemis en grand nombre. Un publiciste grave, qui a presque acquis dans ces derniers temps la valeur d'un historien^ Mallet du Pan, tout en reconnaissant l'esprit et la capacité de

NOTÏCI!: DK M. SAINTE-BtlVE

llœderer (*;, a |)«iplé très au hasiird de son caractère et de ses intentions. Il suppose que son républicanisme prend à volonté toutes les formes. «Il a serpenté avec succès, dit il, au travers des orages et des partis, se réservant toujours des expédients, quel que fût l'événement. » Rien ne parait moins jusie que cette assertion quand on a suivi, comme je viens de le faire, la ligne de Rœderer jour par jour d'après ses écrits. Les hommes qui sont si soigneux à se réserver pour les circonstances n'impriment pas tous les matins leurs pensées, ne prodiguent pHs à ce point leurs conseils et les contradictions motivées qu'ils croient utiles. J'ajouterai qu'ils ne s'amusent pas à traiter tant de sujets littéraires purement agréables et désintéressés, et à les traiter avec feu, avec nouveauté, au risque de déplaire à plusieurs. Les formes de Rœderer, sa personne, au premier aspect, n'étaient pourtant pas propres à corriger ces préventions ou ces inimitiés si faciles à naître et à s'entretenir en temps de révolution. Pour qui ne rapprochait pas et n'était pas à môme d'apprécier son activité originale et sa gaieté naturelle, il semblait que son enveloppe un peu âpre, son profil accentué, sa figure maigre, anguleuse, d'une coupe tranchante, exprimassent d'autres passions que celles qui animaient son esprit fertile et son cœur honnête. Napoléon, bon juge et peu prodigue d'éloges, l'a mieux défini quand il a dit, dans le récit du 48 brumaire et en parlant des jours qui avaient précédé : « Il (le général Bonaparte) n'admettait dans sa maison que les savants, les généraux de ^a suite et quelques amis: Regnaud de Saint-Jean-d*Angély, qu'il avait employé en Italie en 1797. et que depuis il avait placé à Malte; Volney, auteur d'un très-bon Voyage en Egypte; Rœderer, dont il estimait les nobles sentiments et la probité... » C'est dans le mois de ventôse an vi (vers mars 1798), deux mois avant le départ pour TÉgypte, que Rœderer vit pour la première fois le général Bonaparte, auquel il devra bientôt d'acquérir tout son relief et toute sa va-

(*) Au tome IV, pages 340 et 360 du Mercure britannique, — "L'importance du rôle dans les événements de brumaire est bien appréciée. Tout le portrait, d'ailleurs, est à lire : c'est un portrait en nolr^ mais bien accusé.

leur. « J'ai dîné avec lui, dit-il (20), chez Talleyrand-Périgord. Talleyrand, après dîner, me nomma à lui. 1-e général me dit : « Je suis charmé de faire votre connaissance; j'ai pris la plus grandeidéede votre talent en lisant un article que vous avez fait contre moi il y a deux ans. — Contre vous, général ! Je ne me rappelle pas... — Si fait, c'est au sujet des 'contributions levées en pays ennemi.Vous aviez grande raison en principe, mais vous étiez en en*eur de fait; car je faisais ce que vous demandiez que je fisse, » L'article auquel Bonaimrte faisait allusion, et qui était dans le Jotirnai de Paris du 25 juillet 1796(21), avait pour but de signaler le grand changement survenu dans les rapports du gouvernement et des généraux. Depuis les victoires de Bonaparte en Italie, il était évident, en effet, que les généraux et leurs troupes, au lieu de dépendre du gouvernement central qui les soldait, devenaient au contraire, par les contributions levées en pays conquis, les trésoriers de la nation et les percepteurs à main armée du gouvernement. Le sens de l'article était donc : Prenez garde aux généraux qui maintenant alimentent le trésor public; et, vous qui êtes le gouvemenient, avisez à régulariser et à faire arriver à vous la nouvelle source de richesses qui est entre leurs mains.

Dans cette première conversation qu'eut Rœderer avec le général BonaiMirte, on causa beaucoup des signes et de leur influence sur les ideex; c'était un sujet qui était cher à l'Institut de ce temps-là, qu'on venait de mettre au concours et sur lequel les disciples deCondillac ne tarissaient pas. Bonaparte, avec ce sens direct qu'il portait à tout, dit qu'd ne croyait pas que nous dussions une seule idée aux signes, que nous avions celles que notre organisation nous procurait, et pas une de plus, a Si on ne peut avoir d'idées que par les signes, demandait-il, comment a-t-on eu l'idée des si^^aes?» Rœderer, qui, sans être proprement un idéologue, était très au fait et assez imbu des doctrines philosophiques courantes, rappela alors au général plusieurs points, d'ailleurs incontès-* tables, que les signes des idées abstraites et des modes mixtes sont nécessaires pour les arrêter, pour les enregistrer dans notre tête, et pour nous donner les moyens de les compa* rer, etc. Le général en convint, mais il avait

SUR M. RQKDERER.

dit sur le fond de la question la chose essentielle.

Pendant res années 1798-n99,où se fit l'expédition d'Egypte, Rœdercr, comme s'il eût compris qu'il n'y avait qu'à attendre, s'occupa moins de discussions politiques ; il écrivit de préférence sur la littérature; il s'attacha à réfuter Pouvrage de Rivarol contre la philosophie moderne (22); car, en fait de doctrines philosophiques et autres, la pensée deRœderer était de rectifier le dix-huitième siècle sans l'abjurer. Cependant la nomination de Sieyès au Directoire (mars 1799) lui avait rendu des espérances, et il lui sembla qu'il y avait désormais recours contre l'anarchie.

Peu. après son retour d'Egypte, Bonaparte fit inviter Rœderer par Regnaud de Saint- Jean-d'Angély à le venir voir rue Chanlereine. C'était en ces semaines où tous les grands personnages du gouvernement, de l'armée, de l'Institut, affluaient chez le général et lui déféraient en quelque sorte le pouvoir, a Je joignis, dit Rœderer, l'expression de mes vœux au vœu général. Quand Bonaparte me demanda si je ne voyais pas de grandes difficultés à ce que la chose se fît, je répondis : « Ce que je crois difficile, même impossible, c'est qu'elle ne se fasse pas, car elle est aux trois quarts faite (23). »

Les moyens de Texécution importaient beaucoup. Rœderer mérita d'être complètement du secret et de devenir l'agent le plus actif peut-être de ce qu'il se plaisait à appeler une généreuse el patriotique conspiration. Dans les quinze jours qui précédèrent le 18 brumaire, il voyait le général tous les soirs et avait avec lui un entretien particulier :

« Bonaparte ne voulait rien faire sans Sieyès; Sieyès ne pouvait provoquer Bonaparte. Talleyrand et moi fûmes les deux intermédiaires qui négocièrent entre Sieyès et Bonaparte. Tous les yeux étaient ouverts sur Tnn et sur Tautre. Nous nous étions interdit toute entrevue particulière el tout entretien secret. Talleyrand était l'intermédiaire qui concertait les démarches à faire et la conduite à tenir. Je fus chargé de négocier les conditions politiques d*un arrangement; je transmettais de Tun h l'autre leurs vues respectives sur la Constitution qui serait établie et sur la position que chacun y prendrait. En d*autrcs mots, la tacUquedcropérationétaitXobjeldc Talleyrand, le résultat était le mien. Talleyrand me mena doux fois le soir au Luxembourg, où Sieyès lojîeail

comme directeur.. Il me laissait dans sa voiture et entrait chez Sieyès. Quand il s|ctait assuré que Sieyès n'avait ou n'attendait chez lui personne d'étranger (car, pour ne pas donner d'ombrage à ses quatre collègues logés comme lui dans le petit hôtel du Luxembourg, il ne fermait jamais sa porte), on m'avertissait dans la voiture où j'étais resté, et la conférence avait lieu entre Sieyès, Talleyrand et moi. Dans les derniers jours, j'allai ouvertement chez Sieyès, et même j'y dînai C?4). »

Dans les premiers jours de brumaire et pendant qu'on discutait avec détail la révolution qui devait s'opérer le 19, Bonaparte lui disait : a 11 n'y a pas un homme plus pusillanime que moi quand je fais un plan militaire; je me grossis tous les dangers el tous les maux possibles dans les circonstances. Je suis dans une agitation tout à fait pénible. Gela ne m'empêche par de paraître fort serein devant les personne qui m'entourent. Je suis comme une fille qui accouchey et, quand ma résolution est prise, tout est oublié, hors ce qui peut la faire réussir (25). d Les paroles de Bonaparte, prises ainsi sur le vif, se rencontrent à tout instant dans les notes et papiers de Rœderer, et leur donnent un incomparable intérêt.

La plume de Rœderer fut des plus employées dans les actes officiels de cette journée du 18 et des joui*s suivants. 11 avait été convenu qu'aussitôt après la translation u Saint-Cloud décrétée par le Conseil des Anciens et après que Bonaparte aurait prêté serment, il serait placardé, dans la matinée du 18, une Adresse au.\ Parisiens. La rédaction première de cette Adresse était de Rœderer; elle avait été corrigée par Bourrienne sous la dictée de Bonaparte. Elle fut composée typographiquement par le fils même de Rœderer^ lequel, malgré sa jeunesse, était du secret, et que Regnaud de.Saint-Jean-d'Angély plaça, six jours avant le 18 brumaire, dans une imprimerie dont le chef était à sa dévotion. Le jeune homme composa l'Adresse dans une pièce à part, où on l'avait mis comme pour s'exercer.— La démission de Barras, qu'on fit signer à ce dernier le matin du 18, et dont les termes habilement calculés rendirent avec lui la négociation plus facile, était également do la rédaction de Rœderer, qui la concerta avec M. de Talleyrand. Bref, les services rendus furent tels qu'à la seconde ou troisième séance qno tinrent les consuls provisoires au Lnxcm-

NOTICE DE M. SALNTE-BEUVE

bourg Bonaparte fit appeler, par une lettre du secrétaire des consuls, Talleyrand, Volney et Roederer. «M. de Taileyrand et moi, dit ce dernier, nous fûmes fort étonnés de nous y rencontrer avec M. de Volney, que nous ne savions pas avoir participé en rien aux opérations du i8 brumaire. Sans doute il y avait coopéré par de bons conseils, car il n'avait dans Paris aucune influence, et par son caractère il était habituellement peu disposé aux négociations. » Les négociations de Volney avaient dû porter plus particulièrement auprès des membres des Conseils, de ces républicains d'Auteuil qui furent brumairiens un jour et qui devinrent vite mécontents , tels. que Cabanis et autres. Quoi qu'il en soit, le premier consul crut devoir adresser à tous trois, et sur un ton plus solennel qu'il ne lui était habituel jusque-là, des remerciments collectifs au nom de la patrie, pour le zèle qu'ils avaient mis à faire réussir la révolution nouvelle. Mais, quelques jours après, ayant appris par M. de Taileyrand que le premier consul lui destinait un présent de grand prix, une boîte émaillée représentant la Fédération de Milan et enrichie de diamants et de pierreries, Roederer s'empressa d'écrire à Regnaud de Saint -Jean-d'Angély une lettre des plus honorables :

N Mon cher ami, cette idée de présent me tracasse; je ne suis pas assez sûr que vous en ayez détourné le projet; mais, si vous ne l'avez pas fait, je compte assez sur votre amitié pour espérer que vous le ferez le plus tôt possible, et je vous en prie. Si Bonaparte, comme je vous le disais hier, m'avait donné un l>eau livre de six francs, par exemple les campagnes de Bonaparte en Italie, avec ces mots de sa main : Donné par Bonaparte à Rœderer, en témoignage (Vestime ou d'amitié, il m'aurait fait un plaisir très-sensible. — Hais d'où peut provenir cette idée de présent, et de présent précieux ? Je n*ai rien fait pour Bonaparte. — J'ai uniquement voulu qu'il fit pour nous, je dis pour nous tous Français et patriotes. C'est à nous à lui faire des présents, et ma feuille de chêne est toute prête... 11 ne m'a vu que conspirateur, pourquoi veut-il me traiter en courtisan (26)?... »

Ce sont là des scrupules de délicatesse assez rares pour devoir être notés , et qui marquent Tordrede sentiments véritablement patriotiques qui entraient (au moins de la part de quelquesuns) dans Pacte du 18 brumaire. Pendant les jours suivants, Hœdcrer continua d'ôlre un intermédiaire enlro Bonaparte et Sieyès^ un inter-

prète habile et entendu de ce fameux plan de Constitution que ce dernier avait en portefeuille, et qui ne put être appliqué qu'avec des modifications qui le transformèrent profondément. Il portait les paroles d'un pavillon du Luxembourg à l'autre. Sieyèsne fut pas long, du reste, à comprendre que son rôle était accompli ; que le chef d'État, idéal qu'il avait cherché à faire asseoir théoriquement au haut de sa pyramide, était trouvé, debout, vivant, en action, investi de puissance et de gloire, et que le moment pour lui était venu d'abdiquer. Quand il s'agit de nommer des consuls définitifs et qu'on eut arrêté le premier choix de Cambacérès, Rœderer, qui pouvait avoir des espérances pour la troisième place, dut les perdre lorsqu'un jour Bonaparte, en le voyant entrer, lui dit, comme pour répondre à sa pensée : a Citoyen Roederer, vous avez des enne^ mis. — Je les ai bien mérités, répondît-il, et je m'en félicite. » Et il fut, l'instant diaprés, le plus vif à recommander à la désignation du premier consul le nom considéré de Lebrun (*). En même temps qu'il s'occupait de ces

(*) Voici Textrait pur et simple, et comme la minute, de la conversation qui eut lieu à ce sujet (9 dé. cembre 1799):

Bonaparte : « Je ne sais qui faire consul avec Cambacérès. Connaissez-vous Lebrun et Crétet? — Moi : Très-bien. Lebrun est un homme de premier mérite ; Crétet est un homme de troisième ligne. » Suit un long interrogatoire très-précis sur Lebrun ; ce qu'il était; quelles places il a occupées avant la Révolution ; quel rôle depuis ; ce qu'il a fait comme homme de lettres; sa réputation. Et quand tout semble dit, Bonaparte : « Envoyez-moi ses œuvres, je veux voir son style. — Moi: Quoi? ses discours à TAssemblce constituante, dans les assemblées législatives? — Bonaparte : Non , ses œuvres littéraires. — Moi : Et que verrez-vous là de décisif pour une place de consul ? » (Les œuvres littéraires de Lebrun ne consistaient qu'en des traductions d'^Homère et du Tasse.) — Bonaparte : « Je verrai ses épilres dédicatoires. — Jfo#, en riant : Pour le coup, voilà une curiosité à laquelle je ne m'attendais pas. J'ai souvent comparé vos questions sur les hommes et sur les ch€»e8 à l'étude d'une poignée de sable que vous passez grain à grain à la loupe. LesépUres dédicatoires de Lebrun sont le dernier grain de sable du tas. — Bonaparte, en riant : Il est deux heures; je devrais être au Consulat. Venez diiicr avec moi. u

(A'o/c dcVéditciw.) Voir une kllre de Lebrun a mon père, t. III. p. 306.

SLR M. ROEDEKER.

soÎDs de gouvernement et de constiiutioo^ il ne cessait^ dans son Journal de Paris, de solder l'opinion du dehors^ de l'édairer et de la diriger en faveur du nouveau régime; de calmer les craintes* d'enoourager les espérances^ <le fomenter les boBsdéwrs. «Tous les matins l'afaolUâûa d'une aanvaise loî^ disait-il (26 brwwyrc), voilà «e que nous devons aux conetfkdela répubfique et aux commissions législadives qui répondent à leurs vues. »— a II n'y a ni ne peut y avoir de réaction à la suite du 49 brumaire , disait-il le ^. Les hommes qui l'aot fait 9 n'ayant emprunté ni le bras ni le crédit d'aucune faction , n'ont de récompense ^ donner ni de prix à payer à aucune (27). » Distinguant entre le sentiment national, qui était d'instinct^ et Vopinion publiquey plus raiscHioée et plus éclairée^ il aurait voulu élever l'un jusqu'à l'autre , organiser celle ci pour que le bon sens redescendit ensuite de là conaïue d'une sorte de fontaine publique dans tous les rangs et les étages de la société. Il avait peut-être^ sur ce point de mécanique sociale^ des idées un peu subtiles et compliquées ; mais^en fait, dans ces jours décisiCs, il se montra à l'œuvre un grand praticien de l'opifiioii et im tacticien consomnié.

Il y eut là un moment à jamais mémorable^ et que nul mieux que lui ne peut nous aider à ressaisir et à admirer. Rœderer accepta et servit loyalement l'empire; il en reçut des honneurs et des dignités; il eut en 1815 ce sentiment vrai qui le rattacha^ par intérêt national comme par devoir et reconnaissance, à l'Empereur reparu; mais son moment préféré et hors de comparaison fut toujours l'heure du Consulat. Il y jouit pendant deux ans et huit inois de la faveur du chef de l'État, de sa con- "versation habituelle et presque fanûlière; il en a subi le charme et l'a consacré dans des notes d'autant plus sincères qu'elles sont plus rapides et plus inachevées. Le Sénat conservateur, qui recrutait ses premiers membres par l'élection^ l'avait désigné : c'était une marque d'estime. Bonaparte le détourne d'accepter et lui montre le conseil d^tat :

Bonapttrie : • Eh bidn ! citoyen R(Bderer, qu^esi-ce qu'on dit? — Moi : Oa espère , on déeire. — Avezvousiatt >os listes pour les nouvelles nominatioBs?— ie n*ai point de place à donner.— Mais il en faut faire. — ic ne connais personne. — El vous, qu'cslcc que

vous voukz être? — (Je ne réponds rien.) — 11 ne faut pas penser aux conservateurs : c'est un tombeau. Cela est bon pour des hommes qui ont fini leui carrière ou qui veulent faire des livres. Laplace sera très-bien là, il pourra travailler. Berthollet y sera très-bien aussi ; le général Hat ry... Rousseau, des Anciens. Mais vous, vous avez des talents, de Tactivilé... le Conseil d*État vous convient mieux; ses fonctions sont importantes. Vous entendez les affaires publiques, vous parlez bien ; vous êtes capable de faire face au Tribunal. — Général, je ferai ce que je pourrai pour le succès de la chose. » (Extrait d'une conveisaiion de décembre 1799) (26).

Conseiller d'État et président de la sectiou de l'intérieur depuis le 25 décembre 4799 jusqu'au iA septembre 1802^ ayant [)ris la plus grande part aux lois et aux projets administratifs qui s'y discutaient chaque jour, chargé en outre de missions et de directions importantes dans cet intervalle^ il apprécia surtout le caractère et le génie civil du premier consul, et il a exprimé à cet égard son sonliment dans des notes éparses et vives, qui font le pendant et le contraste le plus parfait à la page que j'ai précédemment citée de lui sur la démocratie. De même que, dans ce passage qu'on n*a pas oublié, il a énergiquement rendu cette puissance d'organisation fatale qui semblait faite pour engendrer les tyrannies multiples, pour perpétuer l'hydre aux mille têtes et éterniser le chaos, de même ici il rend, avec \ine précision inaccoutumée, un idéal d'ordre, d'unité, de lumière, dont il avait sous les yeux l'exemplaire vivant; en un mot, c*est le tableau de 1802, le contraire de 4792; c'est le monde jeune, renaissant merveilleusement après la ruine.

« Une commission est formée, dit-il, pour la composition d*un Code criminel, une autre pour un Code de Commerce.

« Le Code civil, présenté par les citoyens Bigot de Préameneu, Maleville, Tronchel cl Portalis, csl adressé au tribunal de cassation et aux tribunaux d*appel ; toutes leurs observations sont conférées à la section de législation, rapportées, discutées en présence des commissaires rédacteurs.

« C*e8t Là que le premier consul a montré celle puissance d'attention et celte sagacité d'analyse qu'il peut porter vingt heures de suite sur une même affaire si sa complication l'exige, ou sur divers objels, sans en mêler aucun, sans que le souvenir de la discussion qui vient de tinir , la préoccupation de celle qui va suivre, le distraient le moins du monde de la chose à laquelle il c^\ aclucUcmenl occupe.

NOTICfc: DE M. SAINTE-BEUVE

« C'est daus celle discusMon du Code civil que Bonaparte, étonné de la force, de la logique et de ractivile de pensée, de la profonde science de Tronchet, jurisconsulte octogénaire, rétonne bien plus lui* mémp par la sagacité de son analyse, par le sentiment de justice qui lui fait chercher la règle applicable à chaque cas particulier ; par ce respect pour rutllité publique et pour la morale qui le fait poursuivre toutes les conséquences d*un principe de législation; par celte sagesse d^csprit qui, après Texamcn des choses, lui laisse encore le besoin de connaître l'opinion des hommes de quelque autorité, les exemples de quelque poids, la législation actuelle sur le point en question, la législation ancienne, celle du Code prussien, celle des Romains ; les motifs et les effets de toutes. C'est dans cette discussion que le conseil d'État se sentit partagé entre le respect dû a ce savant octogénaire, à ce sage esprit en qui ne s'est affaibli aucune faculté et d'où ne s est échappée aucune portion de savoir, et l'admiration due à ce jeune législateur qui, malgré sa jeunesse, affronte les points les plus ardus de la législation :

- « Assidu à toutes les séances;

» Les tenant cinq à six heures de suite ;

« Parlant, avant et après, des objets qui les ont remplies ;

«Toujours revenant à deux questions*: Cela estil juste? Cela est-il ullle?

« Examinant chaque question en elle-même sous ces deux rapports, après l'avoir divisée par la plus exacte analyse et la plus déliée ;

« Interrogeant ensuite les grandes autorités , les temps, l'expérience ; se faisant rendre compte delà jurisprudence ancienne, des lois de Louis )flV, du grand Frédéric... »

Ce ne sont pas proprement des papes suivies que j'extrais , mais de simples notes que je rejoins et que j'assemble; il suffit, toutefois, de les rapprocher, tant elles concordent, pour voir se dessiner celte beauté consulaire dans toute sa vigueur et sa simplicité :

<^ Le premier consul n'a eu besoin que de ministres qui l'entendissent, jamais de ministres qui le suppléassent... »

« Il n'est pas un homme de quelque mérite qui ne préférât, près de Bonaparte, l'emploi qui occupe sous ses yeux à la grandeur qui en éloigne, et qui , pour prix d'un long et pénible travail, ne se senlit mieux récompensé par un travail nouveau que par le plus honorable loisir. •

(Janvier 1801). « Il n'y a point de héros pour son valet de chambre, dit le proverbe ; je le crois, parce que les grands cœurs ne sont pas toujours de grands esprits. Mais le proverbe aurait tort pour Bonaparle. Plus on l'approche, et plus on le respecte. On le trouve toujours plus grand que soi quand il parle, qtiaod il pense, quand il agit.

5 Une preuve de son ascendant , c'est la réservé et même le respect que lui témoignent, dans toutes leurs relations, les hommes qui ont vécu avec lui dans la plus étroite familiarité, ses compagnons d*armcs, ses premiers lieutenants ; et ce respect n'a rieu de contraint, il est naturel. S'il parle, on l'écoute , parce qu'il parle en homme instruit, en homme supérieur. S'il se tait, on respecte son silence Biémc. Nul n'osera interrompre son silence avec indiscrétion, non que l'on craigne un moment de mauvaise humeur, mais uniquement parce qu'on sent qu*il existe, pour ainsi dire , entre lui et soi^ une grande pensée qui l'occupe et le défend d*une approche familière.

« Un de mes amis me demandait ce soir (6 janvier 1802) comment je ne craignais pas de louer publiquement le premier consul et de déprimer si hautement ses ennemis.

« Je répondis par les mots suivants que je me suis souvent dits à moi-même : «Je le loue publiquement « de ce qu'il a fait de bien, d'al)ord afin qu^on l'aime « et qu'on le connaisse, ensuite pour qu'il sache quels « sont les moti£s de l'attachement qu'on a pour lui , « eu troisième lieu pour avoir le droit de lui parler K franchement et avec fermeté dans son conseil ou ço » particulier.»

M II arriva sous son gouvernement une chose assez extraordinaire entre les hommes qui travaillaient avec lui : la médiocrité se sentit du talent ; le talent se crut tombé dans la médioerité; tant il écliirah l'une, tant il étonnait l'autre. Des hommes jusque-là jugés incapables se rendaient utiles; des homjnes jusque-là distingués se trouvaient tout à coup confondus ; des hommes regardes comme les ressources de l'État se trouvaient inutiles ; et toutes les àmcs ambitieuses de gloire furent forcées de se contentrr d'un reflet de sa gloire.

« Jamais le conseil ne s'est séparé sans être plus instruit sinon de ce qu'il a enseigné, au moins de ce qu'il a forcé d'approfondir.

« Jamais les membres du Sénat , du Corps législatif, du Tribunal, ne vinrent le visiter sans remporter le prix de cet hommage en instructions ntiles.

■ Us ont trouvé dans ces visites, au lieu de la morgue si ordinaire à la puissance, cette curiosité que donne l'amour du bien public et le respect pour l'opinion nationale. Il a non-seulement ouvert l'accès à toutes les réflexions qu'on a voulu lui présenter, mais les a souvent provoquées. Il a discuté les opinions opposées à la sienne, discuté la sienne propre, et ces conversations ont été de véritables conseils d'État. Il ne peut avoir devant lui des hommes publics sans être homme d'État, et tout devient pour lui conseil d'État.

« Ce qui caractérise l'esprit de Bouaparte, c'est la force et la constance de son attention. H peut passer dix-huit heures de suite au travail, à un même Ira. vail , à des travaux divers. Je n'ai jamais vu son esprit las; jo n'ai jamais vu son espril sans ressort,

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