I. - CHOIX ET EXTRAITS DE LETTRES DE M. RCEDERER A MADAME RŒDERER (I
Le l*' nivôse an vi (21 décembre 1797).
Je vous écris^ ma chère amie^ sur le bureau de l'Institut desSciences et Arts, à côté de Lefèvre^ en face de Sabathier, sous les yeux de madame Pastoret, pendante au-dessus de ma tête dans ce qu'on appelle une lanterne, laquelle n'éclaire pas du tout, et que, en revanche, nous n'éclairons guère mieux.
Un certain M. Dei'sle de la SaliCy auteur de je ne sais quelle histoire des hommes, nommé par le Gouvernement, nous lit en ce moment le plus plat discours que j'aie entendu de ma vie pour louer le Gouvernement et injurier les anciennes académies. On a reproché h Chamfort d'avoir invectivé contre les mourants; Delisle est plus hardi, il parle contre les morts... Après le discours de ce Delisle on a fait des élections de commissaires, je ne sais pour quoi faire, quoique j'en sois un, et pendant le scrutin j'ai eu trois visites : l'une de Sieyès : celle-là a du prix; l'autre de Vandermonde: celle-ci a du plaisant; la troisième de votre soupirant Baudin : elle a du curieux. Baudin m'a fait une déclaration fort contraire aux imputations que ce Louvet m'a mises sur le corps; il reconnaît que j'ai été véhémentement opposé au système de la réélection des deux tiers dès qu'il en a été question, et qu'une sortie que je lui fis un jour chez moi,
(I) (Note de Véditeur.) Mon père avait épousé en ^^ndes noces une demoiselle Décrétot, de Louviers. Ma mère, sa première femme, était une demoiselle de Guaita,de Francfortsur-te-Mcin.
à mon retour de Saint-Quirin , et en me faisant la barbe, ne fit qu'ajouter à la résolution qu'il avait prise dès lors d^amener au système de la réélection et le comité des Onze, et la Convention, et la nation. De sorte qu'il croit bonnement que ce sont ses discours qui ont amené la nation à vouloir la réélection* (qu'elle n'a pas voulue), et sans doute aussi la canonnade du 13 vendémiaire, qui prouve le succès de son éloquence. Au demeurant, c'est un très-bon et très-honnête homme.
Le 1'^ fructidor an vi (IS aoùl 1798)*
... Je ne puis vous dire assez de bien de la conduite que nous tenons. Nous sommes tous couchés pour dix heures , et les plus paresseux, même madame Lespitelle^ sont levés à sept : voilà la bonne vie chinoise. Mais ce qui u'est pas chinois , c'est qu'hier nous avons fêté le décadi, et pour cela nous avons été à six heures et demie nous asseoir pour deux sous aux Champs-Elysées, auprès de M. Desrousseaux, qui y était venu de son côté. J*ai généreusement payé pour t/)ut le monde. La journée a fini par un demi-Dol de punch que nous avons pris à quatre chez Juliette , afin de prouver notre mépris pour la mode du jour par notre respect pour la mode de la veille.
... Gentil me mande de Metz qu'on y a fusillé un matin un émigré, et le soir du même jour guillotiné un prêtre ; cela a fait un mauvais effet. Le peuple s'est jeté sur les habits du prêtre pour en faire des reliques...
CORRESPONDANCE DE FAMILLE
3 fructidor an vi (19 aoûl 1798). '
Nous avons reçu hier matin les trois volumes de madameNecker^ et le soir nous avons été au Vaudeville voir une pelite pièce nouvelle qui nous a assez amusés.
C'est une très-agréable lecture que le livre de madame Necker ; il est plein d'anecdotes, de traits, de portraits; cela est dans le goût du quatrième volume de Chamfort, excepté que Champfort hait, méprise ou ridiculise tout le monde.
Madame Necker, au contraire, ne prend la plume que pour les hommes dignes d'éloges, et n'écrit rien pour eux ou à eux qui ne soit éloge. Il était fort bon d'être des amis de madame Necker et de n'être pas des ennemis de Chamfort.
Paris, le 5 fructidor an vi (22 aoAtilOS).
... Je vous sais gré aussi de bien parler de madame Chauvelin. La Rochefoucauld dit, dans ses Pensées, qu'il n'y a guère de femme honnête qui ne soit bien lasse de son métier. S'il a raison , madame Chauvelin est dans l'exceplion, ou plutôt elle est hors de la maxime; car elle a tant de facilité à être honnête que ce n'est pas pour eBe un métier, c'est l'état naturel. Au reste , je crois qu'il y a bien plus de vérité à dire : Iln'tj a guère de femme malhonnête qui ne noit bien lasse de son métier.
Quant à Chauvelin, il a de l'esprit, mais pas tant qu'il croit, même pas assez, et de celui qu'il a il en est hérissé plutôt qu'orné; ce n'est pas hérissé comme un ])édant, c'est hérissé comme un démoniaque.
Le 6 fructidor an vi (23 août 1798).
- Nousauronsaujonrd%uiàdiner,avecM.Dutens, Le Richard, avec Creusé Latouche, Hls et Colchen. Ainsi vous connaissez toute notre journée. Hier nous avons eu Barquet et le père Lissoir; demain^ personne. Décadi je vais dîner à Saint-Ouen, où je devais déjà aller aujourd'hui avec Jaucourt, qui y mène Lemercier.
Nous n'avons point encore passé dix heures sans être dans nos toiles, et Toni quitte Tivoli, et même le spectacle avant la fin, pour venir
se coucher de bonne heure, ou veiller à son aise dans son appartement, qui est devenu sa jouissance de prédilection.
Je n'ai point eu de vos nouvelles hier. Si vous me manquez encore aujourd'hui, je me fftcherai.
La Doi de Suzette est, m'a-t-on dit, d^un nommé Fiévée^ qui faisait Tan passé je ne sais quel mauvais journal.
Noël a entrepris la continuation de la Bibliothèque des Romans, Je l'ai rencontré avanthier avec Maret, qui, en revenant de chez Le Hoc, a été versé, blessé et presque estropié ; mais il s'est poudré, et il n'y a plus paru.
J'ai été chercher madame Chauvelin pour lui dire ce que vous m'écrivez d'elle et pour elle. Selon la coutume, je ne l'ai {ms trouvée. Hier, afin de tout vous dire, nous avons fini la journée, mes fils et moi, par aller promener aux Champs-Elysées, et nous sommes revenus par Frascali. Toni m'effraye tant il est raisonnable. Son frère voulait des glaces, moi de l'orgeat ; il ne nous a passé notre fantaisie ni à l'un ni à l'autre, et m'a fait fmre du lait d'amandes par madame Lespitelle. L'atné va exactement chez M. Lissoir à sept heures du matin pour son latin. Jamais ils n'ont été plus libres et ne m'ont jamais quitté.
Si vous étiez ici et qu'ils n'y fussent pas, je leur écrirais de vous autant de bien au moins que je vous en écris d'eux. J'aimerais mieux vous avoir tous ensemble et n'écrire à per^ sonne...
8 fructidor an vi (%h août 1798).
... Et moi je trouve Victorine (i) plus jolie, et non pas moins jolie que Tan passé. Un gobelet de lait d'amandes le soir, rien d'échauffant à ses repas, etquelqties bains; un air doux sans mignardise, le désir de plaire, non pour avoir du plaisir, mais pour en faire; non pour satisfaire sa vanité , mais pour contenter celle des autres; une aiguille deux lieures par jour à la main, un livre deux autres heures, et puis ut^ ré, miyfiiy sol, la, si, vt, encore deux heures; le reste du temps causer, jaser, manger, dormir, se coucher à une her.re raisonnable et se lever matin : avec ce régime, qne je lui recommande, elle peut être sûre qu'il
(!) Fillcd'un premier mariage de madame Rccderer.
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LETTRES DE M. IlOEDEREU A MAOAxME ttOEDEREU.
riO.I
lui arrivera im beau matin un petit mari bien pro|>re, bien honnête^ pas mal beau^ pas mal fait^ passablement doté^ et joliment vêtu de drap de Louviers. S'il n'a pas l'esprit formée je lui donnerai en présent de noces le Jourfiai de Paris, et ça ira... Moins elle prétendra au carrosse et aux oripeaux^ et à la vanille dans toutes ses sauces^ et plus tôt elle aura de tout cela^ et plus elle aura abondamment ce qui vaut mieux que tout cela : modestie, santé^ sagesse^ contentement de soi , et perfectionnement. (le sa raison et de son esprit...
Tout ce que je viens de vous dire là est en réponse à votre petite lettre d'hier que je reçois...
C'est seulement décadi que je vais à Saint- Ouen. Pourquoi me demander si nous avons eu bien de Vesprit ? Vous savez bien que jamais je ne fais le projet d'en avoir, ni n'ai la volonté d'en faire, ni n'ai un grand regret d'en avoir manqué, ni une grande jouissance à on avoir montré. Il est vrai que je m'amuse beaucoup de celui que je trouve dans les autres, et quelquefois aussi de celui qui peut, par hasard, me venir ; mais je n estime cela que par Tamusement que j'en retire.
Le livre de madame Necker est un mélange bien mélangé de bon et de mauvais. J'en avais trop présumé; il y a jusqu'à des préceptes pour faire la révérence, et même beaucoup de révérences di»vant tous les hommes de nom à qui elle écrit. Je n'en parlerai pas si bien que mon article peut le faire espérer.
Quant à Saint-Lambert, j'en parlerai mieux que je ne l'espérais et que madame de SUél ne voudrait. C'est un des meilleurs livres que je connaisse.
Lp 0 fruclidor an vi (26 août 1798).
Je viens de dire à J... tout ce que vous avez dans rame pour lui. A vous parler \Tai , je doiil« que m Mélîté mérite tout le bien que lui vaut sa constance, et je crois qwc, toujours
ami de madame , il pourrait bien trouver
ailieinrs les plaisirs de l'amour. Mais je ne veux point hasarder une accusation dans une matière aussi grave, ni même suspendre votre eslime pour lui. Jugez donc son amour par le doigt qui lui manque et qu'il y a laissé.
Le livre de madame Necker est un plat livre 011 il y a quelques pages, quelques lignes assez piquantes comme anecdotes. C'est avant de l'avoir lu que j'ai voulu l'annoncer, sachant bienque, si je n'en avaispmié qu'après, je n'aurais pu qu'en relever le ridicule. J'ai fait comme ces vieux patriarches de la littérature de l'ancien régime: quand on leur adressait un livre, ils se hâtaient d'en accuser la réception et d'assurer quils le liraient avec tout l'empressement, toute l'attention, toute..., etc.
. Ils sentaient bien qu'en différant d'écrire ils seraient obligés de parler de ce qu'ils n'auraient pu se dispenser de lire sans être impolis.
Je vous embrasse, ma bonne amie, très à la > hâte. J'ai beaucoup pensi à vous ce matin eu travaillant, sans préjudice à ce que j'y pense quand je ne travaille pas. Je transcrivais des morceaux de l'analyse de la femme, par Saint- < Lambert, qui sont comme calqués sur vous, excepté à la page 179, ces deux lignes qui ne vous vont pas: uLes boissons simples (vous n'aimez pas l'eau), les aliments doux (vous n'aimez pas le bouilli , ni le rôti , ni le grillé ) , le lait, les fruits (vous les aimez médiocrement) , les lèynwes (pas du tout) les flattent plus que les autres aliments. » Tout le reste est copié de vous, et j'aime tout ce qui vous ressemble.
10 fruclidor an vi ;27 août I798\
J'ai lu ce malin dans le livre de madame Necker que madame Guoffrin avait pris l'habitude d'écrire tous les matins deux lettrei, cl qu'à cinquante ans elle avait eu par ce moyen un fort bon style. Je vous dis cela pour répondre à ce que vous m'écriviez dernièrement sur votre style et aux inquiétudes qu'il vous donnait. Écrivez-moi tous les jours deux lettres, et vous verrez quels progrès vous aurez faits à la fm du mois.
C'est aujourd'hui que je vais à Saint-Ouen. Je vous avoue qu'en me rasant ce matin je m'occupais très-sérieusement de la réponse que j'aurais à faire à madame de Staël lorsqu'elle me demanderait comment je trouve le livre de sa mère , et j'avoue encore que je ne me suis à peu près contenté que des réponses qui pouvaient me venger du mal qu'elle dit du bien que je dis ûv Saint -Laml>ert. Voici Icsiw-
COUnESPONDANCE DE FAMILLE.
promptus que, après bù^n des réflexions^ j'ai arrêté de lui faire. Je lui dirai :
C'est un livre qui enseigne à faire les révérences, et où l'exemple est joint au précepte; jamais on n'en a fcût plus bas à Buffon, à Thomas, à Gibbon. Ou bien je lui dirai :
C'est un livre que madame Necker avait fait pour Pinstruction de sa fille , dont celle-ci a mal profilé, et que monsieur son père imprime pour sa pénitence.
Ou bien : C'est un de ces livres où le lecleur voit la vanité des auteurs et éditeurs, et rien pour lui.
Ou l.irn : C'est un livre où toutes les idées montent en l'air en se tordant comme les arlichatiis de Ruggieri,el dont pas une n'a un but.
Ou bien : On ne doit pas être obligé de parler de ce livre-là chez vous.
Ou bien : C'est admirable ; et puis manger ou boire.
Ou bien enfin : Je ne le connais pas encore ; je m'empresserai de le lire dès qu'un de mes aiiis aura pu le lire,
Bonjoiir, ma bonne amie; on voit bien que je n ai pas encore tout l'exercice de madame Geoflrin à la manière dont je vous écris ; mais je ferai mieux une autre fois.
Le 11 fniclidor au >i 28 aoùl 1798 .
J'en ai été pour tous mes projets de réponse à madame de Staëh Le premier mot qu'elle m'a dit a été : « C'est bien mauvais, n'est-ce pas, le livre de ma mère? — Pas trop bon, » ai je répondu; et puis la conversation a amené mille folies. « N'est-il pas vrai, mon cher H... , que j'ai cent fois plus d'esprit que ma mère? — Non, ma foi! — Oh! vous m'aimez mieux que ma mère, j'en suis certaine. — Je n'ai jamais vu madame votre mère.— Ça ne fait rien, vous m'aimez mieux. »
A dîner, elle a dit une chose plaisante. Mathieu de Montmorency lui rappelait je ne sais quelle harangue sur Pamour qu'elle s'avisa de faire un jour dans un grand cercle chez la maréchale de Mouchy, et cela peu après son mariage. — « Oh! dit-elle, c'est un des jours de ma vie où j'ai été le plus ridicule; il est mal à vous de me rappeler cela.» Mathieu lui dit en riant : « Vous êtes au-dessus du ridicule.— Oh ! oui, répond-elle vivement, comme un vcféran
est au'dessus des dangers et comme un invalide est au-dessus des blessures. » Gela parik comme un trait, et c'est ainsi que ces mots-là sont bons.
J'ai trouvé là un homme que je ne m'attendais guère à y voir et qui a ri sous cape en voyaat mon étonnement. C'est le comte Ribbinn, qui lui a lâché deux ou trois traits fort piquanlsv auxquels elle n'a rien répondu. Constant était d'ailleurs fort gai. Était-ce malgré la présence de Ribbinn ou à cause de sa présence? Ribbina, au reste, est revenu le soir à Paris, et Constant est resté avec Mathieu.
Mais voici du plus sérieux. On a parlé de
J Ribbinn, qui arrive de Spa, dit : «Hier,
en entrant au spectacle, c'est le premier honn me que j'ai vu ; il avait Pair le plus heureux du monde avec sa dame. — Oh ! c'est horrible ! s'est écriée madame de Staël; ne me parlez pas de cela. — C'est affreux, » a dit Mathieu, etc. Et madame de Staël se retournant vers moi a dit: « Voilà ce que cest que cet le belle identité dont vous parlez si bien* » Il résulte de là, ainsi que des petits mots de Girardin, que le preux chevalier aime mieux y laisser son doigt que sa personne.
Chauvclin et sa femme ont été faire une autre tournée dans des campagnes des environs. J'ai, hier, éîé le voir un moment, et pas elle. Il m'avait proposé d'aller ce matin voir avec elle le théâtre de la République, que Talina leiu* fait voir. Je n'ai pas le temps.
Paris, le 13 rniclidur au vi ^-iO aoùl l'%\
... Ici tout parait fort tranquille quoiqu'on dise qu'il arrive des renforts de troupes, que le Bureau central est en permanence, et que le» montagnaitls sont fort irrités contre le Directoire, attendu que Barras a mis à la |)orte de chez lui le député Mirchézy, l'un des rédacteurs du Journal des Francs^ qui était venu familièrement et comme ami au jeu ou au café du directeur. Barras doit lui avairdit: a Si comme représentant vous avez affaire à moi , passez ou venez au Directoire ou dans mon cabinet. » Marchézy lui ayant dit : «Je viens vous voir comme ami,n Bairas a répondu : « Je tiens ce mot pour injure , et si vous n'étiez député je ne vous donnerais pas le choix de sortir par la porte ou par la fenêtre; mais, connue député,
lettrilS de ^^. roederer a madame rœderer.
je vous rends ce que je vous dois^ et je vous prie de gagner la porte. » C'est renfariné que vous aimez tant qui m'a assuré hier cette anecdote.
Hier, à Tlnstitut^ j'ai été chargé de deux besognes qui vont m'acheverde peindre: Tune est un rapport sur la pasigraphie ; l'autre est un nouveau programme sur la question de morale que Bernardin d» Saint-Pierre avait si bien arrangée. A mou grand étonnement^ malgré l'absence de nos amis... j'ai eu presque toutes les voix pour cet ouvrage , et Bernai*din de Saint-Pierre, une seule qui a été celle de Lasalle Delisle. [| y a pour ti-ois mois de l)esogneàces deux œuvres-là, et j'ai douze jours pour les faire...
Paris, le 14 fnictidor an \i<31 août 1798).
...Le jeune Boulogne. est venu hier soir ici p<jur me voir. Il ne renonce pas de nous avoir à Citeaux; mais le flamboyant Chauvelin ne m'en a dit mot quand je l'ai vu il y a trois jours, ot il a eu à peine Pair de me reconnaître quand je suis entré. Il est vrai que Verninac était là , et devant le gendre de Charles Lacroix il n'est pas trop bon d'avoir l'air de me connaître...
Pruclûlor an vi ,^aoùl-septembrc 1798].
Je ne me porte pas trop bien aujourd'hui, ma chère amie, c'est-à-dire que j'ai du malaise sans maladie. J'ai tant travaillé la décade passée que j'en éprouve la suite inévitable. Hier j'ai passé neuf heures à écrire; aujourd'hui je ne ferai pas une ligne, et tout ce que je voyais) bien distinctement il y a douze heures est confondu et brouillé maintenant. C'est bien passer de l'être au néant y c'est monter au ciel et descendre, ou plutôt toml)er en barre de plomb. On dit quelquefois qu'il n'y a pas de fortune mieux assurée que celle dont on a le fond dans son esprit ; ma foi, une bonne terre vaut encore mieux, quand elle ne fait pas couper la tète ; car il ne faut qu'une mauvaise nuit et deux cerneaux [ce poison de nos jours) pour déménager la tète la mieux garnie, ou bien y tout mettre sens dessus dessous..
Madame La Fayette a dîné hier chez madame (le Poix avec madame de Staël.
L'abbé Morellet, tout fâché de n'y pas être, à cause de madame de Staël, esl venu me voir
à cinq heures et me demander un jour pour diner ici. Je lui ai dit que la marmite était renversée, et que, quand il n'y avait point de femme ici, nous faisions abstinence complète et nous nous mettions au pain et à Peau. 11 m'a dit que vous alliez jouir du bonheur de posséder M. et madame de Mailmonteille : grand bien vous fasse, mes enfants !
Nous avons fini la journée hier, Toni et moi, en allant nous promener jusqu'au bout du boulevard vers les Champs-Elysées. Toni m'a dit au milieu du chemin qu'il ne savait pas comment il s'ennuyait tant à cette promenade , et, après beaucoup de recherches, je voulus lui découvrir que c^était ma société qui était un peu moins que très-gaie ; il me dit : Non, c'est que j'ai mal fait de sortir; j'aurais dû travail- 1er. Le fait est qu'il ne cesse de s'occuper, n'ayant jamais été plus libre de s'amuser. L'espérance d'avoir un état est Paliment de cette passion, qui, quelque courte qu'elle puisse être, lui aura été profitable.
Pierre engraisse et se tient plus droit. Il est quelquefois très-joli garçon, et je crois qu'il le sera quand il voudra plaire. Il travaille aussi et veut être placé aussi dans six mois. Nous verrons ce que produira celte ambition que j'échauffe tant que je puis.
Ce 17 fruclitlor an vi ;3 septembre 1798}.
Je n'ai pas signé l'article sur Diderot au Journal de Paris parce qu'il est un peu dur ; mais moi je ne puis me faire à voir monsieur Necker venir aussi déloger nos philosophes. Ce n'est pas à madame Necker que j'en veux, c'est à lui. Au reste, vous aurez ces jours-ci dans le journal la fleur des trois volumes de la défunte. C'était incontestablement une femme de beaucoup d'esprit ; mais elle était plus tourmentée du désir d'étendre son esprit, et surtout de le montrer, qu'occupée d'en jouir. Il semble qu'il ait plus irrité que satisfait son amour-propre; on voit bien à ses éloges outrés pour les autres qu'elle était insatiable de louanges pour elle-même. On loue avec délicatesse quand on ne reçoit l'éloge qu'avec pudeur.
C'est une suite du principe de ne faire à autrui que ce qu'on voudrait qui fut fait à soi-
CORRESPONDANCE DE FAMILLE
Vous me demandez si J occupe ma
petite chambre ! Mais vous ne vous souvenez donc pas que cette chambre est grandecomme une caisse de voiture^ et que le lit est à peine de la largeur d'une gaule comme moi ? Si amant qu'on soit, encore faut-il pouvoir être quelquefois à côté l'un de l'autre. Dans ce lit-là il
n'y a point d*à-côté ,
, ; mais point à droite
ni à gauche. Au reste, il ne m'a plus parlé de eeh.
Quand Amault me raconte sa caravane et qu'il parle de la frégate la Sensible, sur laguelieil était montée je ne sais pourquoi , au lieu de me figurer cette frégate en pleine Méditen*anée, je crois toujours la voir sur la montagne de Saint-Germain, et Amault mettant les voiles au vent. Je vois les yeux dolents, mourants» souffrants, de la frégate la Sensible y avec une pitié profonde. Elle partage tout l'intérêt que m'inspire le navigateur par ses récits, et je me flatte de Tespérance que quelquejour la bonne petite Talma lui donnera un autre capitaine.
Le 18 fructidor an vi (4 septembre 1798).
Je vous dirai poumouvelle que, grâce à moi , un grand honneur arrive à madame Condorcet. Je ne parle pas de son honneur de femme : le mol grand pourrait vous induire à le croire. H s'agit d'un honneur littéraire et républicain. Voici le fait. Le i«' vendémiaire, anniversaire de la République, il y aura fête au Champ-de- Mars. Le ministre de Tintérieur a écrit hier à l'Institut que notre président présenterait ce jour-là solennellement au Directoire la liste des meilleurs ouvrages qui auraient paru dans Tannée. Notre classe doit indiquer le meilleur ouvrage de morale. A la réception de la lettre, notre classe a beaucoup mâché de paroles, et de fait personne n'avait lu les deux seuls ouvrages de morale qui aient paru cette année ; or, moi, je les ai nommés : ce sont les Lettres sur la Sympathie et l'ouvrage de Saint-Lambert. J'ai donné une idée des deux écrits. Celui de Saint-Lambert est incontestablement meilleur ; mais il y a une tache à la page iOO du 2« volume: il vante la noblesse héréditaire; de là un grand embarras pour nous. Il y a une commission de cinq membres pour examiner
cette affaire. J'en suis président et rapporteur , ce qui ne me guérira pas. Il faut vous dire que les auteurs désignés par llnstitut seront proclamés tout autour du cirque par un héraut à cheval. 11 se peut que la citoyenne Condorcet soit proclamée seule , mais elle le sera sûrement encore quand Saint-Lambert le serait avant elle. Certainement j'aurai bien reconnu le tabouret qu'elle m*a donné pendant une nuit dans son cabinet après le 10 août ; je lui aurai à moitié donné une très-jolie maison, et ensuite un beau châle de gloire. Quand on donne à quelqu'un l'habit et le logement, je crois que c'est bien honnête.
Madame '** sera bien piquée, j'espère, qu'il n'y ait rien là pour elle
Ce n'est ni l'une ni l'autre que je couronne dans mon cœur, dans mon amour et dans mon estime. Celle que je couronne est celle qui aime sa fiUe, sa mère, ses sœurs, son mari surtout et les amis de son mari ; qui se plaît dans sa maison et la gouverne bien ; qui est modeste, douce , bonne, fidèle en amitié comme en amour ; qui, peu jalouse d'étonner, ne montre d'esprit que ce qu'il en Tant pour plaire, et a le désir de plaire, non pour en tirer de la gloire, mais pour faire plaisir. Telle est, quoiqu'un peu flattée, celle que j'embrasse.
lis
Le 19 fructidor an vi (5 septembre 1798\
Je viens de lire sur le Journal de Paris qu'on donne ce soir aux Italiens la pièce que je voulais faire: la Dot de Susetle. Je pat le qu'elle ne réussit pas. Ce qui est charmant dans le roman est perdu pour un ouvrage de théâtre; ce qu'il faudrait inventer pour y suppléer et en tenir lieu de toute manière exige un esprit et une âme distinguos, et un atitcur qui aurait l'un et l'autre ne voudrait pas brocher sur le fonds d^un autre .G;ipaWe d'inventer des détails dignes de ceux du roman, il le serait d'inventer la pièce tout entièiti, et il laisserait là des noms et des personnages d'emprunt.
Depuis que jene vous ai vue, Chauvelin n'est pas venu une fois me voir. C'est un monsieur qui n'a pas le mérite nécessaire pour faire passer ses caprices, et l'on est tropl)onde recevoir ses honnêtetés de passade.
. . . Salvagi est venu hier me voir, reve-