A PARIS
cnEZ LES FRÈRES ÉPHÉMÈRES, LIBRAIRES.
Au Bois-Rousscl, le 14 mars 1829.
... J'ai reçu et lu ta comédie ; tu en as fait deux en une. La première est la Sarabande, l'autre les Aiguillettes. Ces deux sujets-là, peu susceptibles de liaison, n'en ont aucune apparence dans ton ouvrage, et cette Sarabande est traitée sans aucun art, sans aucune vraisemblance. Gomment admettre que le cardinal de Richelieu se prête à danser comme un chien savant pour quatre ou cinq sous? Je proteste contre cette pièce-là.
Ne regrette pas de n'avoir pas fait le misérable ouvrage de M. A D Ses
deux premiers actes sont plats et grossiers; les trois autres sont du mélodrame renforcé. Ces productions noires et atroces prouvent l'absence du talent.
J'ai fait pour préface de mon Henri III une histoire nouvelle des guerres dites de religion, et je prouve que ce n'ont été que des guerres de
grands et de gens de cour, où la religion n'est entrée d'elle-même pour rien, et où elle n'a été introduite en fin de cause que par la politique dos gens de cour...
J'ai eu, il y a quatorze jours, une crise d'estomac f c'est-à-dire de vomissements très-pénibles. Je me suis mis à la diète, j'ai pris des bains, je me suis réduit à un litre de lait par jour, deux ou trois onces de pain et à peu près autant d'épinards , et je me trouve fort supportablement J'avais été trente mois sans éprouver de vomissement.
Au Bois-Roussel, le 20 juillet 1829.
J'ai reçu hier ta lettre du 17. Je suis dans la persuasion que le voyage d'Aix me fatiguerait plus que les eaux ne me soulageraient. Le voyage de Paris m'a produit cet effet d'une fatigue singulière. Je ferai une promenade au Havre ou peut-être à Dieppe dans le courant du mois d'août : cela me vaudra, je crois, mieux que les eaux. Toutefois je regrette de ne pas voir madame Roederer et ses enfants, d'autant plus que j'ai réellement le châle qui convient à Pauline ; mais elle ne le perdra pas. J'aurais aussi été bien aise de trouver l'occasion de voirM.deTalleyrand sans me rencontrer avec les gens de cour qui gâtent beaucoup sa société à Paris. Je suis particulièrement retenu par la résolution que j'ai prise de finir mon ouvrage sur les guerres de religion. Parles-en à M. deTalleyrand; parle-lui aussi de l'Esprit de la Révolution. Je voudrais qu'il eut la curiosité de lire cet ouvrage à Paris ou de me l'entendre lire. J'aurais à profiter avec lui, et cela lui pourrait aussi être agréable.
Je t'embrasse, mon cher fils, ainsi que madame Rœderer et tes enfants. Roederer et sa famille se portent très-bien.
Au Bois-RouBsel, le 2 août 1829.
Malgré la bonne envie que j'ai de partager ta confiance en M. de Talleyrand, je suis plutôt bien aise que fâché de te savoir arrivé trop tard pour le voir à Aix-la-Chapelle, et je trouve du trop dans Tépanchemeut de ta lettre. Je suis bien trompé si tout cela te vaut un accueil amical à Paris. Il y a plus d'un mal à propos et pis que du mal à propos dans ce
eu
qu'on lui a rapporté au sujet de ta révocation. C'est un sujet de rcraercîment et non de reproche d'avoir dit que tu étais un Roederer et un Bonapartiste. D'ailleurs rien ne l'importune comme le besoin d'explication et surtout comme l'idée d'entrer dans les intérêts de ses clients. Il se plaît à servir ces intérêts et môme à les étudier, mais il faut que cela vienne de lui et que les circonstances prêtent. Je n'ai pas oublié ce qu'il me dit un soir en sortant des fiançailles do la gi^ande-duchesse de Bade aux Tuileries. Une femme assez belle Tarrôta familièrement à la sortie de la salle ; il me tenait par le bras. Je lui demandai qui était cette femme, quand elle fut éloignée. Il me répondit: Ma foi! je n'en sais rien. Est-ce que vous demandes leur nom à toutes tes femmes que vous aves ? — Je répondis qu'ordinairement on sait cela d'avance, et je demandai à mon tour quet inconvé nient ii y voyait. — Il y en a beaucoup, répliqua-l-il: f7/aw^ se résoudre à savoir qui est son père, qui est sa mèrCy qui sont ses oncles, ses frères, et ce que tout cela fait, souhaite, sollicite. — Ici, je le vois calculant que le reproche d'avoir ôté une place demande une explication, que Texplication ne peut bien finir que par l'offre de réparer, etc., etc. — Le mérite de ta réserve de quinze années avec lui s'évanouit et ressemble à une bouderie de l'intérêt personnel offensé. Qui sait s'il ne te fera pas l'injure de croire que tu consentirais et que tu aurais consenti, pour une préfecture, à n'être plus un Rœderer ni un Bonapartiste? A te parler vrai, tout cela m'afflige. J'étais sûr de sa considération pour nous ; je ne le suis plus. . . (1 )
(Note de l'éditeur.) Je ne sais ce que j'écrivis au prince de Talleyrand, mais, ce que je sais fort bien, c'est que, d'abord, fort satisfait de ma position alors, je ne songeais guère à rentrer dans les affaires, et que, d'un autre côté, si j'avais pu concevoir une telle pensée, je ne me serais pas adressé au prince pour m'aider à sa réalisation ; et enfin, et surtout, que je n'aurais jamais entrepris une démarche de ce genre sans me concerter avec mon pore. — Voici comment les choses se sont passées. Eo 1829, ma femme était allée aux eaux d'Aix-la-Chapelle; la mar. quise de Coigny, fort liée avec mon père, s'y trouvait et lui fit un accueil fort distingué. — Le prince y arriva, qui apprit par la marquise la présence de ma famille et lui exprima le désir de la rencontrer chez clic. EUc engagea ma femme à une soirée où le |
CORRESPONDANCE DE FAMILLE
J'envoie cette semaine à Timpression mon
Histoire des Guerres de religion ; mais bien plus considérable et plus complète que tu ne Tas vue. J'y ai fait entrer une histoire très-fidèle et très-sûre de Catherine de Médicis, et j'y montre comment les historiens ont tous enchéri les uns sur les autres à mesure qu'ils se sont éloignés des historiens primitifs, etc....
Je t'embrasse, mon cher ami, de tout mon cœur, ainsi que toute ta famille. Nous avons ici du froid et de la pluie presque continuellement ; cependant je me trouve assez bien. Je me suis mis à manger du poulet, suivant Tordonnance, et cela ne va pas pis , comme disent les Normands.
2 août, au soir.
. . . Je suis fâché d'être si peu d'accord avec tes opinions sur M. de Talleyrand. J'étais bien aise que tu le visses, mais pour le voir tel qu'il voulait se montrer et non pas pour provoquer ses bontés. Je crois que tu as pris trop à la lettre des politesses des eaux où l'on se fait des
prince fut fort gracieux, lui parlant beaucoup de moi et lui exprimant le désir de me voir. Il rengagea à m appeler. Je ne pus arriver que le jour même que le prince partait. Je le rencontrai dans sa voiture à quelques lieues de la ville qu'il quittait. Je lui écrivis en arrivant, et certainement ma lettre n*avait aucun des caractères qui inquiétaient si fortement mon père, délicat à Texcès sur tout ce qui concernait la position dans laquelle toute notre famille devait se maintenir. Voici la réponse du prince, qui me parait prouver qu'il n'avait vu dans ma lettre qu'une démarche de simple respect et de reconnaissance de ce qu'il avait dit d'obligeant pour moi à ma femme, et des regrets de n'avoir pu le recontrer.
Paris, le M Juillet itM.
« J'ai reçu en arrivant à Paris, mou cher Toni , « une lettre dans laquelle vous m'apprenez que j*ai « été pour quelque chose dans votre voyage à Aix- « la-Chapelle. Vous me faites regretter d'être parti « vingt-quatre heures trop tôt. Si vos affaires vous « amènent, cet hiver, à Paris, j'espère que vous me « ferez le plaisir do venir me voir.
M Veuillez présenter mes hommages à madame Rœ- « derer, et, si monsieur votre père est près de ^'ous, « veuillez lui serrer la main de ma part.
K Je vous renouvelle, mon cher Toni , l'assurance « de mou bien sincère attachement.
u Le prince de Talleyrand. »
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Jmp l.frnprciRT Pan;
LETTRES DE M. RCEDERER A SON VUJ& PUINK, ANTUINE-MARIK.
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amis, ou Ton en refait qui hors des eaux sont fort secs et froids. Tu verras déjà, à ta réponse que tu recevras, si je me suis trompé. Je t'embrasse de nouveau.
MO
11 août 1829.
... Je suis bien impatient de voir la réponse de notre prince. Je désire fort m'ôtre trompé, mais je crois que la réponse, s'il en fait une, ressemblera autant qu'il est possible à point de réponse. Je le crains uniquement à cause de rintérét que tu m'as paru y mettre un peu trop vif (1).
Je me propose d'aller six jours au Havre pour essayer les bains non de mer, mais d'eau de mer. J'y mène Pierre, à qui les bains de mer ont fait Tan passé beaucoup de bien.
Au Havre, le 17 août 18?9.
... J'ai apporté ici le portrait de M. de Tal* leyrand pour en régaler les Baudin {devenu l'illvsire amiral Baudin) et les Étesse {tune des demoiselles de Corceiie], Il est charmant; j'en remercie de tout mon cœur l'auteur et la donatrice (3).
Stt2
7 octobre 1839.
... J'ai changé de cuisinier; Alt était devenu un gentilhomme chasseur, et s'était mis aussi è la chasse au vol un peu trop fort. J'ai mieux et très-économe. Pour avoir Rœderer au Bois- Roussel , une cuisinière-jardinière ferait son affaire, car il ne s'assujettira jamais à mes heures et à ma vie. Je suis trop difficile à vivre. Je i'embrasse.
(1) (Noie de FédUemr,) J'ai placé celte réponse ciavant. Mon père ne m'en a pins écrit. Je ne sais s'il Ta trouvée équivalente à jM>i}i< de réponse ;'^e ne le crois p«8% Elle répond tout simplement aux regrets que je lui exprimais de ne l'avoir pas vu à Aix-la-Chapelle» et, ohofe singulière, dans la collection de mes lettres, que mon père conservait, je n'en ai trouvé aucune qui parUt de cette affaire, dont cependant, comme on vient de le voir, je lui avais écrit.
(2) {No(e de VédUeur,) Vauteur était la comtesse Bruyère, sœur de ma femme, et la donatrice était ma femme. Ce portrait est ci-joint. Ce n'est point une rancature malveillante, pas même malicieuse. Légè-