‹ Œuvres du comte P. L. Rœderer (volume 2)Chapitre 99 sur 110 · VI · texte numérisé non relu

VI

Matignon, le 1*' de l'an 1830.

... Alexandrine m'a remis V Esprit de la Révolution. Tes notes sont justes; la plupart regardent le copiste.

Je te. remercie aussi de celles qui regardent Catherine de Médicis ; il y en a plusieurs de justes dont je ferai mon profit. Je mets en ce moment au net une biographie de son cher fils Henri lU. Je restitue à celui-ci les iniquités dont on l'a exonéré pour en chaîner sa pauvre mère. Tout cela (Médicis et Henri lU) est précédé d'une préface qui établit qu'il n'y a point eu de guerre de religion. Grueber l'a remis à M. de Schonen^ qui l'a retenu; sans quoi il t'aurait été envoyé.

Il n'y avait que des aperçus dans l'ébauche que tu as lue à Matignon ; maintenant ce sont des ouvrages très-approfondis et placés assez haut par- dessus les critiques banales et vulgaires des journalistes du jour.. .

P. S. J'ai fait faire ici rnon portrait par un ami de Clogenson; il est très-ressemblant (1). Madame Rœderer t'en fera une copie, et te fait ses amitiés.

À madame Raderer.

A Mati<çnon, le 11 de l'an 1830.

Quelle saison, ma chère fille ! tout est en prison sous la neige et dans les maisons qu'elle entoure. Je n'ai jamais été plus près de courir à Paris et plus empêché. Le plaisir de vous y voir et vos enfants ajoutait à mon empressement. Hier et cette nuit la neige a redoublé. Comme les printemps passent , l'hiver passera aussi. Je m'étais fort déshabitué de courir après l'avenir; mais, ma foil je n'y tiens pas^ et je souhaite de voir finir cette lune de janvier, quoique votre ami Dubois et M. Arago disent

ment esquissé par une main habile, il est vrai, exact, fort ressemblant ; le prince portait alors une mouche de taffetas d'Angleterre au-dessus du nei. Il est représenté dans son costume négligé du matin. Lorsque je le revis en 1836 il ressemblait encore par U grftce et la finesse de sa physionomie au beau portrait qu'en a fait Gérard.

(1) {Note de V éditeur, )Ce&\, d*aprèsce portrait qu'a été fait celui qui est en tète du tome II.

GOUBESPONDANCE DE FAMILLE.

que la lune ne fail rien à l'affaire. Je vous souiiaite une bonne année de tout mon cœur, et à vos enfants, h qui j'écris ici deux mots'sous votre agrément.

Ma chère Louise, je désire autant que vous de vous voir à Paris, mais, s'il fait aussi beau à Monthenné qu*à Matignon, il vous sera difficile d'en sortir. J'attends avec impatience un peu de relâche au froid et à la neige pour partir. Dites à Pauline qu'elle m'a adressé une lettre pour sa grand'maman, mais que je suppose qu'elle a eu l'intention de me souhaiter une bonne année et que je l'en remercie; et j^entendsson silence comme si elle avait parlé, parlé, parlé. Je l'embrasse, ainsi que vous, tendrement.

Ma chère Elisabeth, je suis bien aise de vous voir une si bonne écriture. C'est une preuve que votre poupée est quelquefois placée à côté de votre écritoire. Maisquand on a fait sa première communion on n'est plus un enfant. J'espère, ma chère fille, vous voir et vous embrasser bientôt.

Matignon, le 30 mai 1830.

... Pour mes épreuves, voici ce qu'il faudrait faire : la première serait revue à Paris et conférée avec le manuscrit ; la deuxième me serait envoyée par l'imprimeur, en même temps que tes notes faites sur le sens, et les grosses corrections de typographie me seraient envoyées, et toutes les observations que tu me ferais passer. Alors je verrais s* il n'y a rien de passé ou def mal entendu dans le te.xto, ce que je ne puis faire maintenant que par le raisonnement. La troisième vous reviendrait pour la parfaite correction.

Je désire que cela se passe ainsi pour la suite de cet ouvrage, La pièce et les notes sont la partie où l'exactitude doit être scrupuleuse... Je te renvoie mes réponses aux questions que m'adresse Grueber sur la feuille id.

Je répète que je désire que tu relises d'abord l'épreuve avec le manuscrit; que Grueber m'adresse tes observations sur le sens, tandis que l'imprimeur corrigera sur les rectifications typographiques ou les différences avec le texte...

Mes petites -filles ont un bon naturel , ça va sans dire, mais aussi un jugement et un esprit qui ne demandent qu'à se développer. Louise

peut n'être pas une femme ordinaire. Nous nous entendons fort bien ensemble, et je les aime tendrement...

Malignon; le 3 juillet 1830.

... La réponse que tu as faite aux solliciteurs de M. L. est cdle qu'un bon et louable sentiment de justice a fait faire en Normandie par tous les propriétaires ruraux aux hobereaux, leurs anciens seigneurs, qui demandaient leur voix pour M. de Chambray : «Le roi nous renvoie M. Mercier pour savoir si nous le désavouons ou non. Il ne s* agit donc pas d'élire en ce moment, il s'agit de savoir si notre mandataire a mérité notre désaveu, oui ou non; or nous l'avouons pour tout ce qu'il a dit avec les autres, etc »

Les nominations se sont faites dans ce paysci sans une parole plus haute que l'autre. Les constitutioilnels ne se sont ni assemblés ni parlé. On avait fait venir un régiment de chasseurs pour contenir quoi? Tout le monde se le demandait...

Matignon, le 19 septembre 1830.

Si ma harangue est jugée exempte d'incongruité, et qu'elle soit imprimée avec bienveillance dans un ou deux journaux, cette manière de me rappeler au souvenir du roi peut te servir pour te présenter à lui.

Et voici un prétexte pour demander audience. Lorsque je lui ai adressé, par M. de Schonen.mon Esprit de la Révoluti(m,je lui ai adressé la lettre ci-j(Mnte. Je voudrais aujourd'hui savoir de lui s'il désapprouverait que j'imprimasse cette lettre en tête de mon ouvrage. Il faut la faire écrire proprement etia lui présenter. Tu peux aussi, si tu lui écris, lui demander simplement la permission de lui présenter deux nouveaux écrits que je publie: celui de la Saint-Barthéietny et celui des Conséquences de François I•^ Si c'est là ce que ta demande porte simplement, ce sera dans l'entrevue que tu lui présenteras copiede ma lettre de 48^, et que tu lui demanderas permission de l'imprimer avec Y Esprit de la Révoivtion.

Après avoir fait en mon nom ta démarche filiale, tu trouveras jour à lui présenter un petit Mémoire de tes services, sans oublier la direction de la contribution foncière établie par nous

LETTRES DE M. RŒDEKER A SON FILS PUÎNÉ, ANTOINE-MARIE

à Naples, et qui fait aujourd'hui l'opulence du roi. Je suis d'avis que tu conclues par une demande de conseiller d'État en service extraordinaire , ad honores. S'il parle de ma réception de maire et de ma harangue, il faut lui faire remarquer que, si le gouvernement avait indiqué aux préfets, et ceux-ci aux maires provisoires, de faire prêter des serments généraux dans les communes, 44,000 municipalités auraient donné plus de 8 millions de signatures.,.

Matignon, 25 soplcmbre 1830.

Je ne suis point d'avis, mon cher ami, de tout ce que tu dis au roi sur mon Esprit de la Eévolufion.Tn rappelles au roi des choses qu'il n'a point dites et qu'il n'a pu môme penser. Ma lettre de janvier 1829 lui rappelle les seules choses qu'il m'ait dites; il faut s'en tenir là. Quand je lui ai proposé de lui donner mon livre, il ne s'agissait que de lui faciliter les recherches qu'il faisait pour instruire ses fils. Quand ensuite (c'était plus de six mois après) je lui ai envoyé le livre par M. de Schonen, il m'a fait remercier, et a dit qu'il placerait ce livre à côté des siens propres, dans sa hibliothèque. Quand plus tard encore je lui ai envoyé, toujours par M. de Schonen, l'appendice sur la Terreur, il a dit qu'il avait lu V Esprit de la Révolution et qu'il était de mon avis presque sur tous les points. Voilà tout ce que je sais de son opinion. U ne m'a rien écrit sur ce livre; il m'a écrit sur un autre envoi, c'est celui des comédies, parce que je l'avais adressé directement avec ma lettre, où je lui disais que Louis XII avait porté son nom, et que lui, si les circonstances lui réservaient le trône de Louis XII, porterait bientôt son nom de Père du peuple. Je lui disais encore que javais été bien aise de venger M. le Régent des outrages faits à sa mémoire, en montrant, dans la préface du Fouet de nos pères^ qu'il avait reconnu la souveraineté du peuple et l'avait fait reconnaître par toute la maison de Bourbon. Il me répondit qu'il me remerciait de ma bonne volonté pour sa famille.

Voilà tout ce qui a été dit de mes ouvrages par le duc d'Orléans.

II ne serait pas bon d'entrer dans la querelle des jeunes gens contre le pouvoir, ni de lui dire que je croie y intervenir utilement par la

publication de mon ouvrage : ce serait requérir son approbation et le faire reculer.

Au fond, mon livre ne sera point, comme tu le vois, un fanal, etc.

Je me réduis donc à la chose la plus simple :

1* Lui adresser ma dernière lettre avec copie de celle de janvier 1829, sous enveloppe ayant pour suscription : Au Roi;

2<» Joindre un exemplaire de la Suint-Barihélerny et un des Conséquences: sur ceci j'observe quMl faudrait offrir /a Saint -Barthélémy au moins cartonnée:

3"* Ajouter une lettre de toi au paquet de mes lettres pour demander ton brevet de conseiller d'État.

Voici une autre mai^che qui vaudrait mieux, et que je te conseille de préférence à la précédente.

Écrire et dire en peu de lignes dans ta lettre : «Mon père, retenu par sa santé dans le département de l'Orne, a osé espérer de V. M. qu'il me serait possible d'obtenir un moment d'audience pour lui faire hommage de deux ouvrages qu'il publie et lui remettre une leltre qu'il a pris la Hberté de lui écrire. Je supplie V. M. de daigner m'accorder cette audience, n Pas un mot de plus, si ce n'est : Je suis, avec le plus profond respect , et non : Veuillez agréer, qui est très-familier. Au moins faudraitil daignez au lieu de veuillez. J'ai f honneur d'être est aussi tenu pour moins convenable que je suis. Cela est d'usage.

Ta pétition personnelle, soit que tu l'adresses, soit que tu le réserves delà présenter dans l'audience demandée, doit aussi être plus simple que tu ne Tas faite. Voici ce que je dirais : «Sire, j'ai été écarté des affaires publiques en 18U, après quinze ans de travaux estimés utiles. — J'ai été pendant sept ans chargé de diverses commissions comme auditeur au conseil d'État. — J'ai été envoyé à Naples par l'Empereur, et j'y ai été administrateur des contributions directes pendant deux ans et demi, avec rang de conseiller d'État. — Dans cette place j'ai travaillé avec mon père, qui a été ministre des finances, à rétablissement de la contribution foncière, qui fait encore le principal revenu du trésor de Naples. — J'ai ensuite été nommé par l'Empereur préfet du Trasimène, où je suis resté quatre ans; — ensuite préfet de l'Aube, où j'étais quand la dy-

COURESPONDANCE DE FAMILLE.

nastie a changé. — Depuis cette époque, condamné à l'inaction^ je me suis voué à Tadministration d'établissements industriels qui sont le patrimoine de ma famille et sont les plus anciens et les plus considérables du royaume : ce sont les manufactures de glaces de Saint- Quirin et Cirey, maintenant unies à celle de Saint-Gobain pour la vente de leurs produits. — Je ne puis plus offrir à l'administration publique ni la vigueur qui est aujourd'hui nécest»aire, ni les habitudes du travail administratif. — Cependant je crois n'avoir point à craindre, sous un gouvernement juste et paternel, qu*îl me soit interdit d'espérer le prix de mes anciens senîces; et sous un roi que j'ai, comme tant d'autres Français, appelé de tous mes vœux , j'élèverais mon ambition jusqu'à la demande d'un titre qui marquât la bienveillance de Votre Majesté. Tel serait le titre de conseiller d'État honoraire , ayant joui à Naples du titre de conseiller d'État sous l'administration française. J'ose soumettre cette demande à la bonté de Votre Majesté.

CI Je suis avec le plus profond respect, a de Votre Majesté^ Sire, t Le très-humble et très-fidèle sujet. »

2tt8 Matignon, 22 novembre 1830.

J*ai lu récrit de M. Randouin. En une

seule ligne il a fait beaucoup pour moi , et j'en suis très-reconnaissant. Le mérite de l'ouvrage fait l'appui de celte ligne-là et lui donne plus de valeur que mes titres.

L'ouvrage est d*un esprit sage et d'un écrivain de bon goût. Comme intervention morale entre des partis (qui au tond ne sont que des sections d'un même parti) il est très-judicieux. Comme intervention politique entre le système des stationnaires et celui des progressifs^ il a le défaut de tous les écrits de parti populaire, et ce défaut est grand : c'est de ne jamais dire en quoi, comment, jusqu'où ils veulent avancer. Lafitte et Guizot sont attaqués et défendus sur ridée générale de leur système, l'un plus progressif, Tautre plus stationnaire, sans qu'on ait encore dit au public sur quoi on veut avancer et sur quoi on ne veut pas avancer. Le malheur de tous est l'ignorance. Les progressistes n'ont qu'un instinct : c'est d'arriver au pouvoir; les autres qu'un instinct: de les em-

pêcher d'arriver. Mais comment se fait-il que, de tant de belles idées répandues autrefois sur les promotions graduelles par Rousseau (surtout dans le gouvernement de Pologne)^ ensuite par Mirabeau, ou plutôt Dumonty précepteur de lord Lansdown , aucune de ces idées ne se représente aujourd'hui. Le système de Siey^s en a tous les avantages et n*en a pas les inconvénients. Je vois que le Gouvernement va faire une marqueterie dans le système électoral; les uns seront élus en vertu du cens territorial ; les autres en vertu du loyer d'habitation, de la patente; les autres en vertu de fonctions, comme les notaires, avocats; les autres en vertu des bases morales qui ont servi pour les jurés, et qui sont la notabilité pure et simple. Qu'est-ce donc qu'une bigarrure semblable?

Si vous prenez le loyer d'habitation pour base des droits des uns, pourquoi pas de tous?

Si vous prenez la notabilité pour les uns , pourquoi pas pour tous? etc., etc.

Si vous prenez les fonctions ou la graduante des emplois (système de Rousseau et de Mirabeau ) pour une partie , pourquoi pas pour toutes?

Au moins qu'on discute, qu'on s'évertue pour quelque chose, au lieu de se porter sur deux mots : stationnaire ou progressif.

Si j'étais à Paris, et que M. Randouin et moi fussions une heure ensemble, je serais sûr qu'il sortirait de sa plume quelque chose de lucide et de très-utile. Tant pis s'il est préfet : c'est un homme perdu pour l'étude : il peut prétendre à mieux qu'une préfecture. Écrire et être député, voilà le but auquel je crois qu'il doit tendre...

Matignon, 3 décembre au soir, 1830.

Je mettrai dimanche à la diligence

400 exemplaires d'un pamphlet de 44 pages sur le Cautionnement imposé aux joumalisfes et sur un nouveau système de police concernant les journaux^ laquelle s*exercera sans loiSy sans tribunaux, et cependant sans arbitraire et sans mollesse,

il s'agit d'en déterminer l'emploi. Grueber ira te consulter là-dessus. Si l'affaire des journaux n*est pas décidée à la chambre des Pairs, il faut en envoyer aux Pairs.

LETrRES DE M. RŒDERER A SON FILS PUÎNÉ, ANTOINE-MARIE.

Si elle est renvoyée avec amendement à la chambre des Députés, il en faut adi^esser aux Députés.

Si elle plaît à la maison Corcelle, il faut en donner un plus ou moins grand nombre à Francisque ;

Dans tous les cas^ à M. et aussi nommément à madame de Schonen ;

A tous les petits journaux : c'est leur cause que je défends. Le Temps est un journal de coterie si caractérisé que j'en suis au dégoût. II a une pédanterie si insolente que les violences me déplaisent moins.

Je fais un autre petit écrit sur la caisse d'amortissement. La loi proposée serait trèsbonne si le fond n^était une absurdité trèsfuneste. {Voir au t. V, p. 607.)

C'est une absurdité d'éteindre par voie de rachat au lieu d'opérer par radiation.

Le résultat en chiffres est le môme ; l'avantage de l'intérêt cx)mposé se trouve identiquement dans les deux manières d'opérer; mais^ par la radiation à mesure des remboursements, on gagne 1^0 mille francs et plus pour frais de la caisse de rachat et de négociation; et l'on n'a plus d'agiotage, ni de banqueroutes^ ni de suicides; et le Gouvernement n'a plus en main un moyen d'altérer le cours naturel des valeurs réelles de toutes choses; et il n'a plus en main un moyen d'abuser du capital racheté pour le revendre, etc.

J'ai honte d'avoir fait une caisse d'amortissement à Naples, au lieu d'un /on/i d'extinction directe.

M. Pitt a fait cette sottise en Angleterre par suite d'une fausse interprétation d^un Mémoire de Price ; il a pris pour précepte ce qui était une hypothèse, par laquelle le docteur voulait éclaircir son système.

Cela est aujourd'hui vulgaire.

Matignon, le 4 mars 1831.

Mon cher ami, j'ai trouvé ici le moyen de me tranquilliser sur les affaires publiques: c'est de n'y plus penser. J'ouvre à peine mes journaux. Je vois qu'on se dispose à user de force s'il y a de nouvelles attaques. Il faut en ce cas être bien sûr de la garde nationale , où les si et les mais f les quand, les comment et les pourquoi sont fort en vogue, attendu , comme

dit Orueber, que ce n'est pas une troupe d automates. Je plante, et, quoi qu'il arrive, c'est chose dont on ne se repent jamais...

Le2G avril 1831.

Si tu as occasion de savoir à quel jeu

j'ai perdu les bonnes gr&cesdu duc de Bas sano, je serais bien aise de l'apprendre; contre son habitude, il reçoit d*une manière offensante les politesses que je lui fais au delà de la mienne (de mon habitude). J'ai été le voir à Paris; lui, qui me prévenait, n'est pas venu me rendre ma visite. Je lui ai envoyé l'Esprit de ta Hévolution avec une lettre obligeante, où je lui demande son avis sur ce que je dis d'une révolution qu'il connaît si bien ; point de réponse. Revenu ici, j'ai trouvé sa brochure à Charles X. J'ai pensé qu'il était fâché que je ne lui en eusse point écrit. J'ai lu l'ouvrage et lui en ai écrit pour lui en faire l'éloge. Point de réponse...

Ce 31 mai 1831.

Je viens de remonter à Matignon le théâtre de Bois-Roussel, mais mieux. 11 s'agit maintenant d'en faire l'ouverture : c'est à quoi je convie la baronne et ses trois filles; elles y trouveront la quatrième, qui se prépare à y jouer d'une manière triomphante. Nous comptons aussi sur le surplus de la troupe de Montherm*^. Je compte faire ma cour aux électeurs de mon voisinage avec mon spectacle, et à mon préfet, qui vient in magnis, de dimanche en huit, pour passer en revue la garde nationale d'Essay. Je voudrais lui donner ce jourlà t'Ours et te Pacha, Pour cela les actrices de Paris sont nécessaires, et, de plus, la pièce, dont je voudrais deux ou trois exemplaires et deux têtes d'ours. Sandrine me dit que tu sauras dire à Grueber où cela se trouve, et me le faire expédier, et surtout les pièces, tout de suite.

Je ne sais comment va ma candidature. J'ai des concurrents; ne pouvant se rendre personnellement redoutables ils me font suspecter d'être partisan intéressé de la pairie héréditaire. J'ai fait une réponse qui va être imprimée, et que je publierai au moment conve* nable...

CORRESPONDANCE DE FAMILLE

Malignon, dimanche 5 juin 1831.

Je t'envoie, par le courrier de demain, 100 exemplaires de mon Adresse aux^ Électeurs^

Les électeurs ruraux ne sont pour rien dans tout cela. Ces provocations sont des intrigues de faction pour éloigner les francs constitutionnels et avancer les factieux.

C'est ce que le Moniteur aurait dû faire entendre.

Peut-être aurait-il fallu mettre en avant que la Constitution avait prononcé l'hérédité, et je crois cette thèse évidente; de sorte que ce qu'on voudrait aujourd'hui est une nouvelle révolution. Dans mon écrit j'ai évité cette question, qui sera sans doute agitée à la Chambre comme préjudicielle.

Je suis fâché d'apprendre le délabrement des jeunes santés de la famille.

Je n'ai pas beaucoup l'esprit à la comédie ni à la danse; ce n'était pas pour mon amusement personnel que je désirais un petit spectacle.

Un moment plus favorable me viendra peutêtre encore pour réunir la famille.

Fais ce qui te conviendra de mon Adresse ; seulement fais-en passer un en mon nom au ministre de l'intérieur, et remets -en un à M. Camille Perrier, et demande-lui-en son avis...

26tt

9 juin 1831.

Je trouve ta lettre très-bien ; mais on te dira peut-être : Ce n'est pas un non sur l'hérédité.

Je m'y attends ici.

La question donne très-peu de souci par elle-même au grand nombre des électeurs, mais c'est le pot au noir du Père Letellier pour barbouiller l'adversaire.

Si la Chambre est disposée à voter une hérédité élective, les non des votants ne l'arrêteront pas; elle fera comme l'Assemblée constituante : elle déliera de tous les mandats et de tous les engagement^.

Mon ouvrage de 1788 sur la députation aux états généraux a traité la question des mandats impératifs avant même que les états généraux de 89 fussent convoqués. Je n'ai pas eu de raison pour varier depuis.

Je suis très-fâché de voir tous les journaux conjurés contre M. Perrier. 11 paraît que cela ne fait rien à Paris; je crains que cela ne fasse un autre effet en province.

Si je suis nommé ici, ce sera par la majorité des électeurs ruraux, qui ne voudront pas des prétentions des candidats de Séez.

S'il faut aller plaider dans une assemblée pour ma nomination, j'y renonce.

Sandrine m'écrit que la sous -préfecture n'empêchera pas la comédie. Nous comptons sur ta colonie pour le Pacha et VOurs ; mais nous n'avons point d'habits d'ours; la tête ne suffit pas. Madame Mercier la mère nous procurera peut-être des pelisses...

16 juin 1831.

Mon cher Toni, quand j'ai proposé à madame Rœderer et à mes petites-filles de venir passer quelques moments avec moi, j'étais resté sur l'idée que Sandrine, comme c'était d'abord le projet, ne devait aller à sa sous-préfecture qu'au mois de septembre. Je me serais bien menti à moi-même si je m'étais promis d'amuser un mois ou six semaines cette jeunesse dans ma solitude, où ma santé et mon âge ne m'accordent que des moments d'existence un peu animée , qu'il faut payer chaque jour par des heures d'isolement absolu, et dans la semaine par des joure enUers de pure végétation. Le mois prochain ne m'offre que des chances de mouvement auquel je pourrai suffire si je suis d'ailleurs en calme plat, mais qui exigent un grand ménagement de mes forces. J'ai annoncé à Saint-Quirin que j'irais le 46; pour cela je partirai d'ici immédiatement après les élections. J'emmène avec moi François et mon cuisinier, qui est mon lecteur d'habitude, de sorte que Matignon sera sans corps ni âme...

Je ne suis pas de ton avis pour le départ de Sandrine, elle a un grand empressement d'aller à Alais; cette ville n'offre pas les dangers de Nîmes. Il peut y avoir un coup monté à Paris, et je trouve cela très-possible; mais il n'ébranlera point la France , et si ce coup manque à Paris, par les mêmes raisons que tous les précédents, et parce que les conspirations éventées ne réussissent jamais, alors les élections seront d'autant plus dans le système

LLri'RES DE M. RÛEDERER A SON FILS PUJNÉ, ANÏOINEMARIE.

de 1 ordre. C'est l'esprit de ce pays-ci^ malgré quelques mauvaises tôtes d'Âlençon...

25 jaiD 1831.

Je t'envoie un postscriptum qui a servi de chemise à Pécrit que je t ai envoyé à Paris : Aux électeurs de Séez.

Le premier feuillet est comme une table de matières^ et le second est le dernier mot de l'ouvrage.

Je donne cela comme ma dernière opinion^ mais ne m'engagerai point à m'y obstiner quand de nouvelles lumières me montreraient son danger ou son infériorité comparativement à une autre qui est encore sous le boisseau.

Je te souhaite bonne chance; je ne puis encore rien dire de ce qui te passe ici.

18 juillet 1831.

... Voilà encore une avanie manquée^ et à ce qu'il parait avec une improbation si générale et si marquée qu'il sera peut-être évident pour ces perturbateurs qu'ils ne sont pas les seuls auteurs de la révolution^ qu'elle ne s'est faite qu'avec le concours des citoyens, que sans ce concours^ et surtout que s'ils y avaient formé opposition^ les forces militantes^ n'auraient réussi qu'à se faire échiner...

Dieppe, le 10 août 1891.

La présente, mon cher ami, est pour te dire que je me porte bien et Pierre aussi, qui est mon compagnon de voyage. Je ne sais cependant si les bains d'eau de mer^ quoique pris dans une baignoire, me seront bons. Je ne m'y fie pas trop, et j'étudie beaucoup les effets que j'en ressens; c'aura toujours été un moment de dissipation. Ce pays-ci est ravissant; il est peuplé de châteaux et autres monuments historiques. Nous allons demain visiter le château d'Eu^ oii est cette belle galerie de portraits historiques dont M. Vatout a fait le catalogue. J'ai hier vu le château d'Arqués et le champ de bataille où Henri IV a battu Mayenne. Madame de Berri y a fait élever une colonne. Cette ville-ci la respire partout; salons^ galerie de bains, jolie salle de spectacle, tout cela date

de ses voyages. Depuis quelques jours son ancienne cour s'est reformée ici; il y a afQuencc desgensque sa présence y attirait, comme si elle y était encore. Tout ce monde y est au moins pour le plaisir d'y parler d'elle. Je partirai d'ici le 18 pour être à Matignon le 20. Je t'embrasse.

P. S. A propos du 10 août, j'achève de mettre ici au net l'histoire de cette journée. A mon retour je la mets à l'impression à Alençon. Je t'envoie ma harangue du 28 juillet.

Dieppe, le 11 aoiH 1831.

Mon cher ami , le farrago qui t'est venu de Home n'est pas indifférent. 11 est de M. de Steindal, qui m'en a donné avis avec la clef de ce qu'il m'écrit. 11 me parle dans sa lettre de la bienveillance qu'il a trouvée pour toi dans plusieurs personnes du Trasimène, mais il a trouvé partout haine et mépris pour les Français. Il a cent raisons de croire que l'autorité pontificale est à son terme politique. Je suis fâché de n'avoir pas ici sa lettre, que je t'aurais envoyée ; au reste, le budget romain est une pièce, dit-il, fort secrète; sa lettre est nécessaire avec ses papiers pour les entendre. Le 20, à mon retour à Matignon, je te l'enverrai. . .

La guerre est à mes yeux un grand malheur ; des revers en feront une affreuse calamité, un bouleversement total. Si le roi a biaisé avec Perrier, il est son propre ennemi; car, si Perrier est en minorité, le roi n'a qu'une ressource : c'est de dissoudre la Chambre ; et, si la question est bien posée, il aura une Chambre purgée de républicains.

Je ne rechercherai pas madame de B..., parce que, supposé qu'elle soit bien, elle aura un entourage qui sera mal.

^Matignon, le 1'*^ seplcinbrc 1831.

. . . J'civance dans mon histoire du 10 aot'kl. Ce sera au moins un volume de 500 pages. Je pars seulement du 20 juin pour finir au 16 août. Combien de choses dans ces vingt-six jours-là I et quelle nouvelle figure les faits ûmthentiqnes vont donner aux personnages! Jo craignais que cela ne fût usé, et maintenant je trouve que ce sera un ouvrage bien neuf.

CORRESFOND.ilSCE DE FAMlLLt.

Matignon, le 26 sepieaibre 1S31.

... Je suis fort occupé à mon Histoire des cinquante jours y du 20 juin au 10 août; elle est ébauchée dans toule sa longueur de deux volumes, ou d'un seul menu et compacte. Il faut maintenant mettre au net ; ce travail demande encore de la peine et de l'attention ; j'y suis enfoncé jusqu'au cou.

Mon dessein est d'en faire tirer i50 ou SCO exemplaires seulement , afin d'assurer seulement Texistence de l'ouvrage. Il ne sera pas vendu, mais donné. M. de Lafayette sera bien étonné de se revoir là.

Matignon, le 32 octobre I83f .

... Je te souhaite un bon résultat de ta visite aux Tuileries. La démarche en elle-même est bonne et convenable; mais, faisant celle-là dans une vue d'utilité quelconque ainsi que celle de Louis, il ne faudrait pas omettre M. Perrier, d'autant qu'il est le ministre de ton gendre.

J'ai notifié à C... que je ne voulais plus être maire, et quM se dispensât de me nommer sur la liste des candidats que les nouvelles élections ont produite, bien que j'y sois le premier avec 35 voix sur 39. Les honneurs tournent la tête à cet homme-là; il est continuellement à courir pour se faire porter les armes par les gardes nationales, comme autrefois les intendants visitaient les paroisses pour s'y faire donner Tencens. Il n'administre point et déclame beaucoup contre les ministres, ce qu'il a fait hautement chez moi à l'égard de MM. Perrier et Sébastiani, ce que je n'ai pas entendu patiemment et sans une verte réfutation. Bref, je ne suis plus maire de fait; je cesserai de droit quand mon successeur sera nommé et en fonctions.

Vendredi soir, 25 novembre 1831.

Après beaucoup de recherches dans les papiers publics, je n'ai pas la certitude de connaître la loi des catégories. S'il faut être acluetlemerU de 1 Institut , je n'en suis pas. S'il suffit d'en avoir été par te choix de t'instituty je suis entré dans ce corps par ses suffrages, dans la section des sciences morales et politi-

I quet de la deuxième classe. C'est en vertci d'ime loi que j'ai passé de là à V Académie française , qui n'existait pas dans le principe. J'étais donc bien et dûment de l'Institut depuis la fondation jusqu'en 1815. Éliminé par une ordonnance arbitraire de Louis XVUI, n'en suis-je plus de droit? Redemandé pal* l'Académie il y a un an, n'en suis- je pas de fait? Si ce sont les suffrages qui comptent aux yeux.de la loi des catégories, je (Miis faire naes preuves.

S'il faut dans deux ans d'ici être depuis trois ans d'un conseil de département, l'amendement de Mosbourg sera juste, parce qu'on aura été trois ans, sous le gouvernemeui actuel, dans une fonction qui suppose qu'on veut et qu'on peut le servir. Si l'on ne déclare pas que la loi ne sera obligatoire que dans trois ans, demander aujourd'hui ces trois ans de conseil général, c'est demander deux ans de preuves en faveur de la dynastie déchue. Une interprétation de la loi viendrait donc à propos qui dirait que son exécution est sousentendue ne pouvoir avoir lieu qu'après trois ans du nouveau régime , et qu'aujourd'hui il suffit d'un an. Si on ne fait pas cela, il est clair qu'on ne tiendra compte que du ser\'îc6 fait aux anciens Bourbons, au mépris de ceux qui se sont engagés à Louis-Philippe. Un an de conseil général depuis un an vaut mieux que trois sous Charles X.

J'ai été ministre dirigeant du grand-duché de Berg, avec rang et honneurs de ministres français; cela compte- t-ii comme ministre?

J'ai été plénipotentiaire pour faire la paix avec les États-Unis; cela compte-t-il comme ambassadeur?

Je te jette tout cela à la volée, mon cher ami ; fais-en ce que tu pourras.

La bonté du roi m'a touché au fond du cœur. Fais- toi montrer par Grueber le dernier chapitre de mon ouvrage qui est maintenant entre ses mains; depuis que cet ouvrage est fait, je suis fort dégagé du besoin et de la passion d'être Pair; je me suis mis au-dessus du jugement des ministres. C'est une dette que j'ai payée à mes enfants; depuis que c'est fait, tellement quellement, les honneurs et les dignités ne ine sont plus nécessaires pour répondre à nos descendants de ma loyauté.

J'écrirai ces jours-ci à Guaita et à M. Che-

LETTRES DE M. ROEDERER A SON FILS PUÎNÉ, ANTOlNE-MARnE.

vandier, et à ton oncle. Je présidais le conseil général du département quand la triste nouvelle m'est arrivée ici. Ce n'était pas au tour de ton bon oncle de partir. Je ne sais pas pourquoi je ne suis pas parti le premier, ayant été si malade et si vieux. Je suis pourtant bien aise d'avoir vécu jusqu'à la fin de ma Chroniqye de dnqttante jours.

36 DOTembre au soir.

... J'ai écrit ce matin sept grandes pages in-4** à ma chère Sandrine; les mouvements de tendresse me valent mieux que les bonds de la vanité blessée, même ceux de la vanité heureuse...

9 février 1832.

Je te prie de remercier de ma part M. Arnault; son opinion ne peut que me flatter. Il est bon juge; il connaît les hommes et les choses du temps dont je parle : sa bienveillance m^a sensiblement touché.

J'ai lu très-attentivement et avec beaucoup de plaisir la réponse du bourgeois au vicomte. Le bourgeois est plein de raison, de force, de sel, et pourtant d'urbanité, comme il convient à un bourgeois distingué de notre temps, à un bourgeois de bon goût et de nobles sentiments.

Je suis d'un mauvais naturel, car, malgré le plaisir que m'a fait celte lecture, j'aurais désiré que le bourgeois fût un peu plus chien^ non pas de ceux qui regardent un évéque^ mais de ces gros chiens de montagne qui sautent au rabat d'un évéque du plat pays. Chateaubriand méritait une accolade de ce genre.

Quand son ouvrage a paru j'en ai commencé une réfutation, les élections m'ont fait perdre cela de vue. J'avais conmiencé par les attaques qui composent la conclusion du bourgeois. Préoccupé de mon plan, j'ai cru que le bourgeois aurait beaucoup gagné à en suivre un semblable.

Q'est-ce au fond que le vicomte dans ceci? C'est un troisième prétendant qui se présente entre le duc de Reichstadt et le duc de Bordeaux, et qui vient là pour son propre compte , disant : « Je veux être régent et tuteur. Je ne viens pas vous proposer niaisement le

duc de Bordeaux; c'est moi que je propose comme personnage principal , et lui comme accessoire, ou moi comme titulaire, lui comme héritier. Je suis caution et principal payeur du bonheur de la France; c'est à sa confiance en moi que je veux répondre , et c'est à ses intérêts que je veux me consacrer, moi et un enfant du miracle que je ferai à mon image. »

Cela mis en avant dans la brocure, remarque comme un tel préliminaire échauffait les discussions politiqties, et comment il expliquait les étranges doctrines du vicomte! Il approuve aujourd'hui les élections de roi, les révolutions, les droits des victorieux; les charmes de la république même ne lui sont pas indifférents, et pourquoi? Parce qu'infidèle troubadour, prosaïque Blondel de Charles Cœur de lièvre^ il a compris qu'il n'avait rien à espérer de sa confiance ni de celle de sa famille ; que la régence ni la tutelle ne lui viendraient jamais de ce côté; qu'il fallait les arracher de la famille en vertu de l'autorité que le vicomte ferait conférer à sa personne par drs acclamations de sa cabale de Paris, qui relèverait sur l'édition complète de ses œuvres par Ladvocat, et lui placerait sur l'oreille la chanson de Béranger. J'aurais dit tout cela d'une manière ou de l'autre.

Je ne sais si cela aurait aussi bien réussi qu'un ouvrage régulier, méthodique, approfondi, où le piquant se trouve mêlé au solide, le tout sur un ton noble, convenable aux personnes et au sujet. A la tête de l'ouvrage, comme je le conçois , le Bourgeois n'aurait pu mettre son nom; s*il xa Ta pas mis à la tête du sien, il peut au moins trouver bon qu'on le sache, et le nom est ici un moyen de plus contre l'adversaire.

Qu'il eût gagné à faire autrement , je suis loin de le prétendre; mais je pense que, dans son système, il a fait un ouvrage excellent. La chaleur y va toujours en croissant ; la fin , la conclusion est excellente. Ma méthode exposait à finir in piscem, si l'auteur n'avait eu soin de se réserver une bonne gorge chaude pour les dernières pages. Une telle méthode n'entrait pas dans les principes d'un poète dramatique qui a recueilli de si honorables fruits de l'observation de nos antiques règles de Fart et qui compte entre les modèles.

CORRESPONDANCE DE FAMILLE

Il est dur d*étrc si près l'un de l'autre et ' d'être obligés de nous écrire. Je suis cependant moins souffrant aujourd'hui qu'hier.

MatigDoo» le 16 mars au soir^ 1833.

. . . J'ai envoyé à Grueber un manuscrit sur les journaux, à faire tirer en épreuves avant une publication^ s'il y a lieu. Je voudrais l'avis de quelque homme instruit, comme Dupin, môme Etienne... Point d^abonnement, point de cautionnement; le système anglais, voilà ce que je demande...

Matignon» le 16 avril 1832, au soir.

Nous sommes assez tranquilles ici, quoique le choléra soit à l'Aigle (dix lieues de nous) et à Carrouge (quatre lieues). 11 semble que l'état stalionnaire ou décroissant reconnu à Paris, tant pour le nombre que pour Tintensite, et les progrès nécessairement faits dans l'art de guérir^ aient déjà fait cesser le fléau. Pour ma personne, je n'ai pas la moindre inquiétude, quand même y et maintenant je crois aussi nos familles sauves, ce qui me touche davantage.

Je te remercie de m'avoir donné des nouvelles, et, dans ta dernière, une bonne instruction.

Je désire qu'il m'en soit donné (des nouvelles) chaque courrier; vous pourriez donner un jour à Ginieber, un à madame Rœderer et un à toi, pour m'écrire successivement un seul mot : comment on va dans nos familles.

Tu reliras mon ouvrage dans un autre temps plus propre à la réflexion. Si tu ne prends cela que comme un projet de décret, la discussion pourra n'être pas à mon avantage;' mais c'est autre chose : il y a des observations^ des raisonnements qui méritent examen. Si le fruit que je leur fais produire n'est pas bon, il faut en avoir un autre : des principes ne peuvent pas rester sans conséquences.

Je te prie de dire à ta femme que j'ai donné à Grueber la mesure de notre autel, mais que je ne veux pas qu'elle se fatigue à ce travail, tout méritoire qu'il peut être; elle a besoin de repos, et assez de droits à la reconnaissance de la famille pour ne pas inetlre tant

de prix aux indulgences de l'Église. Pardon de l'antithèse.

Je t'embrasse à la mai^e pour ne pas tourner le feuillet.

Matignon, le 16 aTril au soir, 1833.

... Je n'ai dans ma maison que des malades et les gens qui les servent; heureusement que j'ai madame de Sévigné et madame oe la Fayette à venger des commentateurs de Molière et de Boileau. J'ai fini aujourd'hui une esquisse de leur défense assez développée pour que la mise au net soit facile et suffise à compléter Fouvrage. Je suis bien trompé si cet écrit n*est piquant et amusant.

Je t'embrasse et toute la famille.

Matignon, le 2 mai au soir, 1832.

... C'est un grand malheur que l'état de Casimir Perrier. Mais on guérit de tout Après lui, je ne vois que Dupin ; il a la capacité, mais a-t-il l'autorité et l'inflexibilité? Je l'ignore. Je dis ici : Fata viam invenienl..,.

Tu me dis que j'écris trop rarement : voici la cinquième lettre depuis quatre jours. Je serais bien ingrat si je ne vous donnais pas des nouvelles de ce pays-ci dans son affliction , comme vous m'en avez donné de Paris dans son désastre.

Je travaille toujours à mon livre dès Conséquences du règne de François P'. Je suis dans le XVII* siècle, au milieu des femmes les plus aimables qu'ait possédées la France (hormis les nôtres et celles de nos amis). Mais il n'y a plus que les défuntes de deux siècles qui soient à mon usage...

P, S* ... ie te sais bien bon gré de m'avoir écrit toi-même. Cela fait que je suis plus tranquille, d'autant qu'il n'y a rien de changé à ton écriture, dont la lecture me donne toujours le plaisir de la difficulté vaincue. Mais qu'à cela ne tienne : en temps de choléra il ne faut pas se plaindre de l'écriture des malades; au reste , l'ordonnance médicale est très-bien et très-soigneusement écrite et chiffrée : cVst l'important... \

Matignon, le 8 mai 1832.

J'ai pensé que la constipation de ma plume

LETTRES DE M. RCEDERER A SON FILS PUINE, ANTOINE-MARIE

vous répondait de celle que j'oppose à toutes vos diarrhées; mais je vois que vous né vous contentez pas des expressions symboliques. Je vous dirai donc que le jardinier est certainement guéri^ et que je n'ai eu aucune espèce de symptôme du mal régnant.

Cependant il ng faut répondre de rien.

Voilà qu'un malheureux de YiUatel^ hameau situé entre Yilliers et Essay, est positivement pris de choléra, mais à faire trembler sa femme et ses enfants, que sa figure décomposée effraye. Paysant a été le voir, l'a fait frotter, réchauffer, lui a mis les sangsues et le traite comme cholérique au plus haut degré.

Cela fait que je vous écrirai à Tun ou à l'autre au moins de deux jours l'un. Mais soyez tranquilles: au premier signe du mal j'aurai toutes mes recettes en pratique au désir des ordonnances et prescriptions.

Il y avait hier dans le Journal des Débats un extrait de la GazetU médicale qui m'a fait grand plaisir. C'est un parfait dépouillement de charlatanerie et une profession de bon sens qui met du baume dans Tàme.

Donne-moi des nouvelles de Casimir Perrier tant que tu pourras , car c'est pour moi une grande affaire que sa santé. La France lui doit beaucoup , et il est fort à craindre que son successeur ne le vaille pas.

{Note de VédUeur.) Au milieu des inquiétudes du choléra et des affaires, le fond.de gaieté qui était dans le caractère de moo père ne Tabandonnait pas. Il joignit à la lettre ci-de88U8 les quatre vers suivants sur une dame qu'il avait toujours remarquée pour sa beauté et sa gentillesse dans son enfance, et son esprit vif et piquant jusqu'à son dernier moment. Elle était devenue propriétaire de la terre de VandièreSf et en avait ajouté le nom au sien. Il joue ici sur ce nouveau nom. Le nom de Crédeletf qu'elle portait dans son enfance, est Tabréviation allemande de MarguerUe.

Madame D... sous ses différents noms.

De Crédelet, j*ai vu la gentillesse ;

Devant elle fuyait Vennui.

Madame D... charma dans sa jeunesse ; Mais son devant d'hier est bien vieux aujourd'hui.

Matignon, 10 mai 1832.

Mon choléré est aujourd'hui frais et bien portant; il va demain mener sa charrue...

Il est dix heures du soir. Je sors de mon conseil municipal, où je suis depuis neuf heures

du matin pour faire le budget de la commune et répartir la contribution personnelle.

J'en ai assez pour aujourd'hui.

Bonsoir; je me couche au plus vite.

]4 mai 1832, à 5 heures du soir.

Ce matin, quatre personnes dans la maison étaient prises de coliques et de ce qui s'ensuit dans la maison...

Le médecin fait ce qu'il sait. Je lui ai déclaré que je n'entendais prescrire ni éther ni lavements de mon autorité, que je n'étais que pharmacien pour donner les drogues , et qu'il était médecin pour agir selon ses lumières.

Jusqu'à présent il n'a tué personne. Je lui ai lu tous les articles de la Gazette tnédicale que j'ai vus dans les Débais, Il m'a paru les entendre.

J'ai toujours une des filles de cuisine sur le grabat à la maison de la Mare~de-Sous; mais on dit qu'elle se lèvera demain, c'est-à-dire viendra traîner dans la maison ; car le jardinier, qu'on dit rétabli depuis quinze jours, est toujours très-faible...

Je me porte très-bien et travaille toujours. J'ai à peu près fini l'histoire des Précieuses et leur guerre avec les écrivains de Louis XIV. C'a été la guerre de l'esprit contre les affectations de la canaille d'un côté, et, de l'autre, de la délicatesse du goût et des mœurs contre la grossièreté défendue par l'esprit...

Matignon, le 11 juin 1832.

Mon cher ami, je serai charmé de te savoir si bien en cour quand celte affaire sera tout à fait nnie. Les actes du conseil de guerre se font beaucoup attendre. Ce n'est pas l'impatience de voir encore du sang répandu qui me tient, mais celle de voir le moment où le sang qui doit l'être pour la vindicte publique n'est plus sous les yeux ni dans les appréhensions de personne. Il ne faut pas oublier ce que dit Machiavel : Le bien doit se répandre goutte à goutte, pour qu'on en voie tous les jours un peu, et le mal se frapper d*un seul coup, pour qu'il n'en reste plus que la leçon.

Tu as au reste bien fait d'aller à la cour quand il y a encore des risques à courir pour sa défense. C'est entrer par la belle porte.

Il faut maintenant ménager ta santé. Tes se-

CORRESPONDANCE DE FAMILLE

cousses de cet été ont été fréquentes et violentes; il ne faut pas laisser venir Khiver sur une guérison imparfaite, car Phiver est une nouvelle attaque...

J'ai soutenu ma présidence du conseil général sans difficulté^ et je me porte fort supportablement^ moyennant un régime qu'un demigourmand appellerait la diète.

Je compte toujours sur ta famille et sur celle de ton frère pour le mois d'août^ et je m'arrange pour cela.

Le roi a été bien servi ; mais il n^y a pas un homme au monde qui , la main sur la conscience^ ne dtt que le roi et sa famille sont les meilleures gens de la terre...

S8tt

22 juin 1832.

... Je prie mon fils Tonide ne pas manquer de voir M. de Talleyrand et de lui remettre l'écrit dont il s^agit(sur les journaux), et de lui dire que mon but est de réduire Pautorité des journaux à ce qu'elle est en Angleterre, en en élevant le prix au-dessus de la portée du menu peuple.

Bonjour.

Matignon, le 9 juillet 1832.

... Je n'ai rien de mieux à faire maintenant que de compiler mes paperasses pour qu'il en reste quelque chose. Mes Conséquences du règne de François /•'' font deux petits volumes, que je veux réduire à un, quand j'aurai trouvé à qui le lire. C*est l'histoire des mœurs modernes des Français depuis le seizième siècle, mœurs domestiques, civiles et politiques. Dans les mœurs civiles est comprise ^histoire du langage ei de la langue. Je suis sûr de ne répéter personne dans mes écrits historiques, parce qu'ils sont contre les opinions reçues de tout le monde. Ainsi je date la politesse moderne de l'hôtel de Rambouillet, ainsi que le bon style : cela est fort opposé aux idées reçues. Mais je suis sûr que ce que je dis sera reçu à son tour, parce que j'ai bien étudié mon affaire.

Je viens de recevoir ton recueil ; je n'ai jamais vu la première pièce. J'espère que dans la seconde tu auras un peu corrigé le rôle du cardinal de Richelieu, que je trouvais trop dé-

gradé et d'un ridicule trop au-dessous de ceux que pouvait avoir un homme comme lui.

Ne partant plus pour Cirey, je te prie de dire à madame Rœderer (ta femme) que je réclame mon mois d'août, ou même, si elle voulait arriver ici vers le 26 ou 27 juillet, ou même le 28, le 29 je donnerais un getit bal pour célébrer les anniversaires, qui se réduisent ici à tin jour de dimanche, de manière qu'elle pourrait, ainsi que les trois sœurs, voir les fêtes de Paris et celles de Matignon, et en faire la comparaison...

P. S. J'aurais bien voulu savoir ce qui s'est passé entre le roi et Dupin, et pourquoi le ministère a manqué et Dupin est parti.

Novembre 1832.

... Tu me parles des affaires publiques comme si cela avait quelque chose de sérieux pour un homme de soixante-dix-neuf ans qui est depuis mardi à la diète, et bien heureux d'en être quitte pour cela.

Mais je te passerais^ Timportance que tu donnes à mes conseils et aux affaires qui en demandent de tous côtés, si tu ne parlais pas avec despect, ou irrévérence si tu l'aimes mieux, de la majesté d'un espalier et de son utilité. Qui sait si la monarchie existera quand mes espaliers donneront des pêches et des sylvanges ? si, en tout cas, mes fruits ne vaudront pas mieux que ceux des affaires, de quelque nature que ce soit? 28a À s. A. R. Madame Adélaïde (I).

9 mars 1833.

Madame,

Je prends la liberté d'adresser à V. A. R. le discours que j'ai prononcé au sujet du projet de loi sur l'état de siège. La prérogative royale est tout dans la question ; je crois l'avoir fait sentir généralement.

C'est en vertu de ce droit constitutionnel , et non de la nécessité (mot malheureux qui rappelle une fatalité aveugle , mot décrié par l'usage qu'en a fait la tyrannie), c'est, dis-je, en vertu du droit absolu, sans partage et héré-

(1) (Note de F éditeur). La lettre n' 290, ci-aprcsj fait connaître le motif de Tinsertion de celle ci.

LETTRES DE M. RCEDERER A SON FILS PLINK, ANTOINE-MARIE

ditaire de paix et de guerre, droit qui s'étend à la guerre civile comme à la guerre étrangère,

que le roi

peut déclarer Tétat de siège quand il juge qu'il y a lieu.

V. A. R. m'a permis de lui demander un moment d'audience quand je croirais avoir à lui soumettre quelques idées relatives au service du roi ; je la supplie de m'accorder cette grâce.

Si j'ajoute que j'oserai peut-être l'importuner d'une demande perçonnelle, sera-ce une raison pour que V. A. R. ne daigne pas me recevoir ? J'ai besoin de lui dire que l'extravagance d'un député de l'opposition (M. M. . .)» dont le fils, sous-préret d*Alai5^ a épousé ma petitefille> me fait un devoir de donner au roi l'assurance que le fils est dans des principes tout opposés à ceux du père ; qu'il est un des souspréfets les plus sages, les plus instruits et les plus dévoués; que les ministres, notamment M. d'Argout, en ont cette opinion; que néanmoins son avancement^ promis depuis longtemps; pourrait être encore différé par le ministre^ si la protection de V. A. et la confiance du roi ne daignaient pas regarder VopposiUon de M. M. père comme rachetée par mon dévouement.

Je suis, etc.

Matignon, le 17 avril 1S33.

... Il me semble que l'afTaire de M. Cabet est de bien bon augure, non pour le public et les amis des lois, mais pour le gérant de la Tribune et pour ses adhérents, qui sont nombreux au Mêle , où l'on vient en foule pour lire son journal au café qui le reçoit. M. le maire du Mêle , ami de M. Clogenson, en fait grand cas, je veux dire de la Tribune, sans excepter M. Clogenson, son ami.

Je crains , en vérité , que la Chambre ne se mette en harmonie ou en sympathie avec le jury de Paris.

M. Thiers a bien battu l'économie politique de Topposition ; c'est une grande preuve de l'ignorance de celle-ci, car M. Thiers a dit bien des choses profondément erronées et en a omis de très-fortes qui se présentaient en grand nombre...

À Àlexandrine. — Matignon, le 28 juin 1833.

Ma chère Sandrine, le roi m'a fait répondre par le secrétaire du cabinet a que S. 31. se propose de parler du sous -préfet d'Alais à M, le comte d'Argout. » Un roi constitutionnel n'ose pas en promettre davantage.

Grueber me mande que le secrétaire des commandements de madame Adélaïde , qui était venu pour me parler de sa part{i), s'est adressé à lui, et il m'écrit ceci : aLa princesse envoyait s'informer de votre san^é, et vous remercier de vos livres ainsi que de la dernière communication que vous lui aviez faite. Enfin elle vous faisait prier de venir chez elle, aux Tuileries^ vendredi. »

Voilà tout ce que je sais de nos affaires, et ce n'est pas grand'chose pour ce qui regarde la préfecture. La bienveillance des deux grands personnages est, je crois, bien assurée, et je crois aussi la mériter par mon attachement; mais voilà pourtant huit mois que M. d'Argout nous joue.

Blatignon, mercredi soir, 3 juillet 1833.

... M. Fain m'a répondu de la part du roi que S. M. a lu ma lettre et parlera au comte d'Argout.

Madame Adélaïde m^avait donné rendez-vous pour vendredi et fait faire beaucoup de remerctments.

En vérité je ne sais ce que je puis espérer.

Les conseils généraux sont convoqués pour le 30 juillet jusqu'au 15 août; ainsi le mouvement des préfectures n'aura probablement lieu qu'après .11 faut avoir une belle patience quand on court la carrière des emplois. Je suis fort découragé et fort dégoûté pour mon compte et pour la chose publique.

Je t'embrasse et toute la famille.

J'oubliais bien un petit mot de M. de Montlosier ; il m'écrit de Randanne pour me remercier de brochures qu'il croit être de moi et qui n'en sont pas. Sa lettre finit ainsi :

Adieu, noble et respectable collègue. Puisse* je vous voir et vous remercier en Auvergne!

(1) (Note de l'éditeur.) Voir la note placée au bas de la page précédente.

CORRESPONDANCE DE FAMILLE

A Alexandrine. — Matignon, 7 juillet 1833.

Ma chère Sandrine, j'ai reçu la lettre d'Alençon. Les détails que tu me donnes me font croire que la préfecture sera Chaumont et que ma lettre à Madame aura produit ce bon effet. Je serai bien aise de pouvoir m'attribuer cette petite marque de prédilection. Le fond de la chose est le fruit du mérite du sous- préfet^ à qui je te prie de faire mes compliments.

Je te serai obligé aussi d'aller voir de ma part à Alençon madame Turbat la jeune. Tu sais que c'est madame de Scbonen. Comme on m'a annoncé sa visite de Paris et qu'elle m'a confirmé elle-même ces jours passés qu'elle viendrait me voir avec son mari, je te serais très-obligé de venir avec elle, et de concerter avec elle le jour où elle et toi viendriez ici, et de m'en prévenir, afin que je puisse faire quelquelques invitations.

Feras-tu cela ? Oui, je l'espère. C'est une personne fort agréable.

De plus , il faut que je te prévienne que le 30 juillet je vais à Alençon pour quinze jours, jusqu'au 15 août. Ainsi il ne faut pas remettre une visite à cette époque-là.

Ceci est sans préjudice au temps que tu dois me donner. Si le mariage s'arrange pour Louise, passé le conseil général, je me livre corps et bien à la famille, qui va s'augmenter par le dehors et par le dedans.

Tu vas trouver cela* bien alambiqué, mais il faut m'excuser, parce que j'ai l'habitude de ne parler, comme tu sais, qu'à mots couverts.

Je t'embrasse, ma chère Sandrine, de tout mon cœur.

A madame Rœderer,

Matignon, le 24 juillet 1833.

Je ne puis, ma chère fille, aller à la noce de Louise, parce que toute sujétion d'une heure et moins m'est très-péni);)le. J'y serai de cœur. Le 29 je remets Sandrine à Alençon; elle pouiTa être avec vous le 1**^ août. Votre mari, s'il m'en souvient, m'a dit que le mariage serait le 3. Ainsi Sandrine arrivera à temps pour payer son tribut de sages conseils et de solides instructions à la mariée, à compter de la pre-

mière nuit de ses noces jusqu'à la vie éternelle.

Le 31 juillet je vais à Alençon pour le conseil général de département, qui peut durer jusqu'au 10 août. Le 11 il y aura ici des lits prêts pour vous recevoir tutti quanli. Deux mariages de la famille célébrés à Paris n'ont été consommés qu'au Bois-Roussel : ce sont ceux de madame de S.... et de madame F... de C... Il en sera peut-être ainsi du troisième; c'est un pis-aller, mais il est infaillible.

Je vous embrasse, ma chère fille, et tous vos enfants présents et à venir, ainsi que votre mari.

A Alexandrine. — Matignon, le 12 août 1833.

Je ne m'attendais guère, ma chère Sandrine, à une aussi fâcheuse excuse que celle que tu me donnes de ton retard à m'écrire. Je partage le chagrin de ta mère et je te prie de le lui dire. Mes gens savaient l'événement depuis cinq ou six jours, quand j'ai reçu ta lettre, par les correspondances de bourgeois qui sont bien informés...

Tu as grand tort de croire que j'en veuille à Louise de la rupture du mariage projeté. Je ne me soucie de mariage ou de célibat que pour elle. Je serai content de ce qui la contentera et serais fort chagrin de ce qui l'affligerait...

Tu feras bien, malgré mes remarques, audessus desquelles lu es par la force de ta petite magie, d'emmener Louise avec toi ; ce sera une bonne œuvre pour elle.

Écris-moi, Je te prie, trois ou quatre lignes de temps en temps , que je voie de ton encre. Je t'embrasse, chère enfant, de tout mon cœur. Embrasse pour moi ta mère et Louise, et aussi la Vénus à la belle jambe.

Je te prie de m'envoyer une biographie quelconque où se trouve une notice sur Henriette de Balzac d'Entragues, marquise de Verneuil,

Et aussi le volume où je trouverai une notice sur Jacques de Beaune de Semblençai, père de madame de Sauve, première maîtresse déclarée de Henri IV, alors roi de Navarre.

LETTRES DE M. ROEDERER A SON FILS PLINE, ANTOINE-MARIE. 639

A AlexandriM. ^ Xu Havre, le 10 septembre 1833.

J'ai reçu ici, ma chère Sandrine^ la petite lettre que tu m'as écrite d'Avignon. Malgré ma résolution de ne pas sortir de Matignon, j'y suis accouru^ apprenant que Pierre venait de faire une maladie, que son père était si malade que madame Rœderer ne pouvait le quitter^ et qu'elle était réduite à envoyer Pierre prendre les bains de mer avec madame Constant. Je n'ai pas voulu que cet enfant fût un sujet d'inquiétude pour le père et la mèi*e, qui avaient assez de leurs propres afflictions, et j'ai pris aussitôt mon parti. Depuis trois semaines il n'y a pas eu un jour sans tempête, par un vent froid comme au mois de décembre. Pierre a néanmoins pris 22 bains de mer, et il est parti ce matin très-bien portant pour retourner à Paris. De mon côté je pars dans deux heures par le paquebot à vapeur pour Honfleur, d'où je regagnerai mon gîte. J'y recevrai le nouveau préfet le 25 ou le 26. 11 a été reçu froidement à Alençon et en est parti le surlendemain de son arrivée pour une tournée de révision. Clogenson est allé en Angleterre, disant que c'était pour éviter au nouveau préfet des scènes semblables à celle du 28 juillet. Il a pensé qu'il fallait mettre au moins la Manche entre lui et ses amis pour arrêter leurs transports. En attendant je ne vois point de nomination qui le regarde dans le Moniteur» Je le lis tous les jours pour savoir si je verrai enfin son sort fixé favorablement. J*ai écrit fort au long toute l'affaire à Madame, y compris le spectacle du 28 juillet, et je donne toutes les bonnes raisons que je connais pour lui obtenir une place. On m'a fait accuser réception de ma lettre avec la bienveillance ordinaire. Je ne doute pas qu'il n'obtienne au retour du roi une place de président ou au moins de conseiller dans une cour royale; mais ce sera difficilement à Paris, à ce qu'on m'assure.

Le Havre est comblé de prospérité. Malgré c«la, il y a des gens qui se plaignent du gouvernement. Mais quand et où n'y a-t-il pas de telles gens? Tout ce qui a vu le roi est enchanté. Un bataillon du Havre et l'artillerie sont allés dimanche à Honfleur par une pluie battante, pour y figurer sur le passage du roi. Le roi les a passés en revue et leur a dit des choses

qui les ont extrêmement flattés et contentés.

Lorsque nous serons tout à fait privés de M. Clogenson dans l'Orne, les esprits s'y réchaufferont aussi.

Permets, sans le déranger, que par-dessus ta tète je dise un mot à M. le préfet, que je vois derrière toi.

Monsieur le préfet, c'est surtout à vous-même que vous devez la place que vous occupez. En restant vous-même vous irez plus loin. Outre les affaires de votre département, auxquelles vous vous devez, B y a toujours en l'air quelque grande question politique ou économique dont s'occupent les hommes d'État. 11 est bon, quand on a du temps libre, de se tenir toujours au courant, de se faire une opinion, de la publier modestement, et de motiver la publication sur le désir d'informer ou d'appuyer le gouvernement. Rien ne plaît tant au pouvoir que le secours que lui offre un homme bienveillant et capable dans les embarras qu'il éprouve. Souvent aussi un travail excentrique vous ouvre une voie de fortune et d'avancement hors et au delà des limites de votre place.

Vous ferez bien de n'épargner aux prêtres rien de ce qui peut les satisfaire , excepté le pouvoir civil et politique. Il faut leur prouver qu'il dépend d'eux d'être considérés sans sortir de leurs fonctions.

Je vous crois très-propre à bien conduire vos affaires avec eux.

Je vous embrasse, ma chère Sandrine, ainsi que Louise et vos enfants.

Je t'en prie, ma petite-fille, et c'est la cinquantième fois, ne deviens pas trop préfelte, et laisse-nous toujours notre Sandrine.

A madame Ecsderer.

Novembre 1833.

Ma chère fille, je désire que votre voyage à Paris ne soit pas tout à fait perdu pour moi et pour Alexandrine. On fait si vite le chemin de Paris au Bois-Roussel que vous n'allongeriez pas beaucoup le tempS que votre mari vous a donné en venant me faire une petite visite, qui m'en attirerait une de plus de votre fille...

Alexandrine vient aujourd'hui dîner ici avec madame sa belle-mère et madame Letellier, sœur du général Valazé. Je vais leur dire que

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correspondance;,de famille.

je vous attends, et les inviter à vous attendre aussi ; vous nous feriez un grand plaisir.

Ma chère Louise, j'ai reçu la comédie de ton père. J'ai retrouvé les dessins^ et de plus je lésai encadrés en cadres dorés. Ta sœur va trouver le tout à son arrivée; je désire beaucoup te voir depuis que tu t'es rajeunie par le sacrifice de trois dents. Le Bois-Roussel est bien vert^ mais la pluie et le vent ont ravagé nos fleurs; cela n*empéche pas que tu n'y trouves au moins le plaisir que tu me feras et à ta sœur. Je te dirai quelque chose d'utile sur ton dessin^ et t'apprendrai'une petite opération d'après laquelle on peut juger s'il a au moins le mérite d exprimer ce qu'il doit exprimer.

Ma chère fille et ma chère petite-fille^ je vous embrasse toutes deux de tout mon cœur. Que le Ciel protège vos dents^ puisque vous Avez recours aux dentistes I Bonjour, mes enfants.

Mardi 5 novembre 1833.

Mes chers enfants, je partage vos regrets, votre affliction, votre deuil. 11 n'y a pas eu de mère plus tendre depuis votre premier jour jusqu'à son dernier moment.

Je vous embrasse.

A Elisabeth. ~ Le 6 décembre 1833.

Ma chère ÊMsàbec , non pas heccasse, mais bec rose, je te remercie de ta petite lettre» de la bonne intention qu*elte me fait connaître, de ta jolie écriture, sans excepter ton style et ton orthographe. Si tu étais venue à Matignon, tu aurais vu dans la volière un bec rose, comme celui d'Élisabec, et qui comme elle est d'un plumage et d'un ramage très- simples, mais très-doux et très-agréable.

Bonjour, ma chère enfant. Embrasse pour moi la mère, comme tu l'appelles, et tes sœurs.

Je ne tarderai pas à aller vous voir.

soo

A Alêxandrine. — Paris, le 26 avril 1834.

Ta lettre, ma chère enfant, m'a fait un grand plaisir au milieu de nos ennuis. J'étais bien inquiet d'Avignon et de tout le voisinage. Je ne te voyais pas de retraite si la subversion était arrivée. Nous en voilà dehors. Sera-ce pour longtemps? Je n'en voudrais pas répon-

dre, car on ne fait rien qui aille à la source; du moins cela me semble.

Ayîml eu ces jours derniers occasion de parler de votre mari à M. d'Argout, je lui ai renouvelé mes remerclments. Il m'a répondu, après quelques mots de politesse, que M. Mercier était un homme fort distingué et qui irait loin. Ce mot-là m'a réjoui le cœur. Il me semble que ce serait aller assez loin d'Avignon que de venir préfet du côté de Paris, ou autre chose à Paris même. J'irai voir ces jours-ci M. Thiers. En attendant j'entretiens toujours dan3 sa bonne volonté la dame que tu sais bien, {madame Adélaïde).

Je souffre de voir ton beau-frère se faire toujours rebuter ou bafouer à la Chambre. Toutefois il faut que j'aie bon cœur, car nous en sommes au point de nous trouver face à face sans nous saluer.

Adieu, chère enfant. Il me serait bien difficile de me trouver face à face avec toi sans t'embrasser.

Mes amitiés à ton mari.

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