CHAPITRE V
Ce qui s^est passé après la blessure de ramiral dans le reste de la journée du vendredi 32 août. — L'événement eut lieu à onze heures du matin. — A midi, les amis de Tamiral sont réunis autour de lui. — A deux heures le roi, la reine mère, le duc d*Anjoa et des grands du parti du duc d'Anjou vont lui taire visite ; le roi lui témoigne un vif intérêt et lui pro« met vengeance : l'amiral s'entretient en particulier avec le roi. — A trois heures , la cour retourne au Louvre ; la reine et le duc d'Anjou sont malmenés par le roi dans le chemin ; ils cherchent à excuser le duc de Guise ; la reine allègue qu'il a voulu venger son père ; le roi s'obstine à vouloir Tarrestation du duc de Guise : la reine et le duc d'Anjou, effrayés des dispositons du roi, se retirent. — La reine à son souper entend les menaces des seigneurs protestants ; elle apprend l'agitation du parti ; sa frayeur redouble ; elle charge de Retz d'aller informer le roi de la part qu'elle et le duc d'Anjou ont prise à l'action du duc de Guise, et du danger qu'elle court
(1) Pierre Mathieu, Histoire de C/tarles IX, liv. VI, p. 342.
Pierre Mathieu et Tavannes paraissent ne pas s'accorder sur la maison d'où TarquelHise fut tirée. Le meurtrier, sel(m Tavannes, firt logé dans la maison de Chailly, maître d'hôtel du duc d'Aumale ; et, selon Pierre Mathieu, le coup partit de la maison de Villemur, précepteur du duc de Guise. Il se rencontre encore une autre désignât icn dans la nariationdeCracbvie, telle que les lf<^ioire5 de Villeroi la rapportent ; madame de Nemours y nomme VUague, un des siens, comme logé bien à propos pour cet effet. Il faut d'abord écarter ce nom de Fito^io», parce que la mémoire du roi de Pologne a pu le confondre avec celui de Villemur, et que l'édition donnée de cette même narration, par Pierre Mathieu, ne porte point de nom propre, et dit seulement que madame de Nemours avait un des siens logé bien à propos. Reste donc à éclaircir la différence qui parait être entre Tavannes et Pierre Mathieu ; elle est expliquée par la procédure qui fut commencée contre l'assassin de Coligny. Il en résulte que le duc d'Aumale logea d'abord Maurevel chez Chailly, son maître d'hôtel ; mais que, plusieurs jours avant le coup, Chailly le mena dans le logis de Villemur qui était al)sent , en le recommandant aux domestiques comme un des plus intimes amis de leur maître. Le laquais qui servait cet assassin déposa que, le matin du jour qu'il fit l'action , il l'avait envoyé chez Chailly, pour le prier de lui tenir prêts les chevaux qu'il lui avait promis ; c'est donc de la maison de Villemur qu'est parti le coup d'arquebuse. Voyex de Thou , liv. LIÏ.
ainsi que son frère et lui. — U assemble un conseil ; il s'effraye avec sa mère et son frère , et prend feu contre les protestants; il veut qu'ils soient tous tués.
ÉBAUCHE HISTORIQUE
le roi. Je vais en avertir Sa Majesté, dit Damville, et il se rend au Louvre (i). Le roi consent à se rendre.chez Tamiral, et va le voir sur les deux heures après midi (2)«
Vendredi 22 aoiXt, de onze heures à deux heures après midi.
a Soudain après le coup, la porte du logis d'où Parquebusade avait été tirée fîit enfoncée; Parquebusade fut trouvée, mds non l'arquebusier : il s'était enfui par la porte de derrière... où on lui gardait un cheval tout prêt (i). 0
L'arquebuse fut reconnue pour être d'un garde du duc d'Anjou (2)«
Le roi jouait à la paume avec Téligny, gendre de l'amiral, et Guise, son assassin , quand il apprit la nouvelle : l'amiral venait de les quitter. Le roi jeta sa raquette avec colère» en (Usant: a N'aurai-je jamais de repos? verrai-je toujours troubles nouveaux (3)? x>
Le duc de Guise sortit promptement du jeu de paume, et se retira (4); le roi rentra au Louvre.
a Le roi, dit Mai^erite sa sœur, se doutant bien que Maurevel avoit fait ce coup à la stuision de M. de Guise, pour la vengeance de la mort de feu M. de Guise son père, que ledit amiral avoit fait tuer de la même façon par Poltrot, il étoit en si grande colère contre M. de Guise, qu'il jura qu'il en feroit justice; et si M. de Guise ne se fût tenu caché tout ce jour-là, le roi l'eût fait prendre, d
a Le roi averti, dit pareillement Tavannes, il s'offense contre ceux de Guise, ne sachant d'où venoit le coup, » c'est-à-dire, duquel des Gubes.
L'anûral est entre les mains du chirurgien Paré, qui lui scie le doigt avec de mauvais ciseaux, et fait des incisions dans le bras pour en retirer la balle, a L'amiral endura tout avec un visage constant (5). »
Le roi de Navarre, le prince de Gondé, le comte de la Rochefoucauld , Cessé, Damville, et plusieurs autres seigneurs, accourent près de Tamiral... Coligny exprime le désir de voir
(0 Pierre Mathieu.
(2) Tavannes.
(3) De Serre.
(4) De Thou et d'Aubigné.
(&) Mémoires de Vestat de la France sous Charles IX,
De deux heures à trois.
Le roi se rend chez l'amiral, accompagné de la reine sa mère , de ses deux frères le duc d'Anjou et le duc d'Alençon, du duc de Hontpensier, du cardinal de Bourbon , des maréchaux de Damville, Tavannes et Ck>ssé, du comte de Retz, des sieurs de Thoré et de Méru, deux fils du connétable, de Nancey, capitaine des gardes; et, peu après, y vint aussi Gonzague, duc de Nevers : en tout treize personnes (3).
Dans ces treize personnes il se trouvait cinq assassins, non compris le roi, qui n'était pas encore décidé à le devenir. Il est vraisembla ble que Tavannes, l'un des plus ardents, et qui était loin de rougir d'avoir part au complot formé contre la vie de l'amiral, aurait voulu ne pas être de la visite, et rougissait d'avoir eu part à cette démarche d'insigne fausseté , car il n'en donne aucun détail dans ses Mémoires; il affecte même un anachronisme sur la date de la démarche ; il suppose que le roi se borna, le vendredi, à faire demander des nouvelles de l'ambal, et qu1l ne l'alla voir que le dimanche: or, le dimanche, Tamiral n existait plus.
Quant au duc d*Anjou et à sa mère, ils avaient de bonnes raisons pour vouloir être présents à la conversation du roi avec l'amiral; aussi le roi n'eut pas besoin de les presser pour Taocompagner. Étant en Pologne, le duc dit à Souvray : « Mon frère voulant aller voir l'amiral à son logis, ma mère et moi nous délibérâmes d*être de la partie pour raccompagner et voir aussi la contenance de l'amiral. »
La visite a été racontée aveabi^i des circonstances diverses, qui peuvent s*être succédé et du moins ne sont pas opposées les unes aux autres. Les narrateurs vont eux-mêmes les présenter ici dans l'ordre où elles paraissent s'être enchaînées; entre ces narrateurs est compris le roi de Pologne, qui fut le principal
(1) De Thou.
(2} Idem, (3) Idem.
DES GUERRES DE COUR
agent de toute Taffaire lorsqu'il était duc d'Anjou. M. de Thou, cpii a très-fidèlement résumé tous lés autres^ ne connaissait pas le récit de Cracovie, parce que cet écrit n'était pas publié quand il écrivait. Nous n'avons pas de document plus authentique. Il a été recueilli par l'éditeur des Mémoires de Villeroi, comme adressé par le roi de Pologne à Souvray, son plus intime confident; et d'un autre côté Pierre Mathieu Fa inséré dans son histoire comme fait à Miron^ le médecin du prince. Il paraît avoir été fait à tous deux , la présence de Tami et celle du médecin étant également présumables près du prince, qui avait besoin de soulager son âme après une pénible insomnie (1). Toutefois, le récit du roi de Pologne ne doit pas être admis sans examen dans les détails, où le narrateur avait intérêt à mentir.
A Parrivée du roi chez Pamiral, on fit retirer toutes les personnes de service près de celui^^i, excepté le domestique qui l'assistait, et un gentilhomme qui se tint à la porte. Téligny resta seul des amis de Coligny (2).
« Le roi, selon sa coutume, salua bénigneroent et aflSectueusement l'amiral; il l'interrogea doucement comment il se portoit. L'admirai répondit avec une singulière modestie : a Sire, je vous remercie, autant humblement qu'il m'est possible, de l'honneur qu'il plaist à Votre Majesté de me faire et de tant de peine que vous prenez pour moi. » Le roi lui déclare qu'il s'esjouitde le voir si constant, et le prie d'avoir bon courage (3). Il assure que la justice ne lui manquera pas : a Vous avez reçu, lui dit-il, le coup au bras, et moi je le ressens au cœur (4). d La reine et le duc d'Anjou lui donnent bonne espérance de guérison, l'assurent, à l'exemple du roi, qu'il lui sera fait bonne justice de celui ou de ceux qui l'ont blessé, et de tous leurs partisans. Après avoir répondu quelque chose, il demanda au roi de lui parler en secret, ce que le roi accorda trèsvolontiers, faisant signe à sa mère et au duc
(1) De Thou est mort en 1617. Les dix-huit premiers livres de son histoire ont paru en 1604. Les Mé' moires de Villeroi ont paru pour la première fois en 1622 ; et V Histoire de Pierre Mathieu, en 1631 .
(2) De Thou, et Mémoires de Vestat de la France.
(3) Mémoires de Vestat de la France,
(4) Pierre Mathieu.
d'Anjou de se retirer {{). M. de Tliou a douté de cette circonstance, et il rapporte le discours de l'amiral comme ayant été entendu par to-.it le cortège du roi. Le témoignage du duc d'Anjou établit le fait contraire, et il va être d'ailleurs évident, par les choses que dit l'amiral et par les expressions dont il se servit, qu'il au rait été plus qu'indiscret de parler à haute voix. «Nous nous retirâmes incontinent, dit le duc d'Anjou, au milieu de la chambre, où nous demeurâmes debout pendant ce colloque privé, qui nous donna un grand soupçon (Si (une grande inquiétude), o
L'amiral dit alors au roi : <r Sire, je n'ignore point que, s'il plaît à Dieu que je meure, plusieurs calomnieront mes actions... Dieu m'est témoin que j'ai toujours été fidèle et afiectionné serviteur de Votre Majesté et de votre royaume, et n'ai jamais rien eu en plus grande recommandation que le salut de ma patrie, conjoint avec la grandeur et l'accroissement de vostre Estât (3). Je sçais qu'on m'a voulu faire passer pour un traître, un rebelle, un perturbateur du repos de TEstat : Dieu jugera entre mes ennemis et moi (4). d Ce discours a été répété par l'amiral, et répandu par le domestique qui était resté auprès de lui.
L'amiral passe ensuite des plaintes aux remontrances. « Il anime le roi à ne se refroidir en la résolution qull avoit prise de porter la guerre en Flandre, pour assurer la paix dans son royaume (5). » a Vous avez pris, dit-il au roi, l'engagement de l'entreprendre. Mais n'estce pas une chose indigne qu'on ne puisse rien agiter dans votre conseil secret, que le duc d'Albe n'en soit instruit dans le moment? Quelle honte pour la France, qu'il ait fait pendre ou périr par d'autres supplices plus de trois cents tant gentilshommes que soldats, qui furent faits prisonniers à la défaite de Genlis? Cependant on s'en divertit à la cour, et l'on en fait des railleries (6)1»
Il est manifeste que Coligny n'aurait pu dire ces paroles à haute voix en face des coupables.
(1) Rédt du roi de Pologne.
(2) Idem,
(3) Mémoires de Vestat de la France,
(4) De Thou.
(5) Pierre Mathieu.
(6) De Thou.
UG
ÉBAUCHE fflSTOHIQUE
sans exciter au moins une violente nuneur contre lui.
Il parait qu'en ce moment l'impatience gagna le duc d'Anjou et la reine mère^ et qu'ils s'approchèrent du roi, non -seulement pour mettre fin à un entretien secret qui les inquiétait, mais aussi parce qu'ils se trouvèrent dans une situation humiliante et peut-être périlleuse entre les amis et les serviteurs de l'amiral, qui, ayant vu le roi en conférence particulière dans le fond de la pièce avec lui, et pendant ce temps-là la reine avec son autre fils, et leur cortège faisant en quelque sorte antichambre dans la même chambre, y étaient rentrés en grand nombre, pressés d'ailleurs par une curiosité vive et intéressée. Voici comment s'exprime à cette occasion le roi de Pologne :
a Pendant ce colloque privé, qui nous donnoit un grand soupçon... nous nous vismes tous entourez, sans y penser, de plus de deux cents gentilshommes et capitaines du parti de Tadmiral qui estoient dans la chambre, et dans une autre après, et encore dans une salle basse; lesquels, avec des faces tristes, des gestes et contenances de gens malcontents, parlementoient aux oreilles les uns des autres, passans et repassans souvent et devant et derrière nous, et non avec tant d'honneur et de respect qu'ils dévoient, et quasi comme s'ils avoient quelque soupçon que nous avions part à la blessure de l'admirai... Nous fusmes surpris d'estonnement et de crainte de nous voir là enfermez, comme depuis me l'a avoué la reyne ma mère, et qu'elle n'estoit oncques entrée en lieu où il y eût tant d'occasion de peur, et d'où elle fût sortie avec plus d'ayse et de plaisir. Ce doubte nous fit rompre promptement ce discours que l'admirai faisoit au roy, sous une honneste couverture que la reyne ma mère inventa ; laquelle s'approchant du roy, lui dit tout haut qu'il n'y avoit point d'apparence de faire ainsi parler si longtemps monsieur l'admirai, et qu'elle voyoit bien que ses médecins et chirurgiens le U'ouvoient mauvais; comme véritablement cela estoit bien dangereux et suffisant de lui donner la fiebvre, dont sur toute chose il se falloit garder ; priant le roy de remettre le reste de leurs discours à une autre fois, quand monsieur Tadmiral se porteroit mieux. Cela fascha fort le roy, qui vouloit bien ouïr le reste de ce qu'avoit à lui dire l'admirai.
« Cependant l'admirai s'estendit encore sur le peu de bonne foi avec laquelle on observoit les lois de pacification. Il s'en plaignit également à la reyne mère; l'un et l'autre lui promirent justice. « Mais je vois, dit le roy, que vous vous esmouvez un peu trop en parlant: cela pourroit nuire à votre santé. Vous êtes blessé voirement; mais, par la mort-Dieu, je vengeray cet outrage si roidement, qu'il en sera mémoire à jamais (1). »
« Le roy et la reyne mère approchèrent plus pires de l'admirai, et parlèrent quelque temps fort bas ensemble. Celui qui estoit près du lit ne put entendre autre chose, sinon que, sur la fin, la reyne mère dit : Combien que je ne sois qu'une femme, si suis^Je d'avis qu'on y pourvoie de bonne heure (2). »
Il est présumable que ce qui se dit à voix basse entre le roi, la reine mère et Coligny, regardait le duc de Guise.
<( En sortant, le roy prit en particulier le gentilhomme qui estoit à la porte ; il demanda à voir la balle dont l'admirai avoit été blessé; elle étoit de cuivre. Il s'enquit si Tadmiral avoit beaucoup souffert quand on lui avoit coupé le doigt et la partie du bras offensé. Comaton, qui avoit tenu le bras de l'admirai quand on le pansoit, avoit encore sa manche tout ensanglantée. Le roi lui demanda si c'étoit du sang de l'admirai, et s'il en avœt beaucoup perdu. Sur la réponse de Cornaton, le roi dit : Je ne sais pas d'homme plus maçTianime et constant que r admirai (3). Il tenoit la balle de cuivre à la main, faisant un mouvement pour la rendre ; la reyne mère la voulut voir, et dit : Je suis bien aise que la balle ne soit pas demeurée dedans; car il me souvient que lorsque M. de Guise fut tué devant Orléans, les médecins me dirent que si la balle estoit dehors, encore qu'elle eût été empoisonnée, il n'y avoit danger de mort (A). »
Ces paroles, dites à la sortie de l'appartement, et de manière à ne pas être entendues de l'amiral , étaient un prélude à ce que la reine mère avait dessein de dire au roi en re-
(1) Mémoires de Vestat de la France.
(2) Idem.
(3) Idem, et de Thou.
(4) Mémoires de Vestat de la France.
Digitizèd by
DES GUERRES DE COUR
Ml
venant ensenible an Louvre , toutefois après avoir appris ce que Tamiral lui avait dit de si secret.
De (rois à quatre heuren.
Selon M. de Thou^ la visite dura une heure.
Incontinent après la sortie de chez l'amiral, la mère et le fils prièrent le roi de leur apprendre ce qui lui avait été confié avec tant de mystère.
a II refusa par plusieurs fois ^ dit le roy de Pologne; mais se sentant importuné et par trop pressé de nous^ il nous dict brusquement et avec desplaisir, jurant par la mort*Dieu, que ce que lui disait r admirai estait vrai; que les roys ne se recognoissoient qu'à la puissance qu'ils avaient de faire bien au mal à leurs subjects et serviteurs^ et que la sienne s'estait finement (insensiblement) escaulée entre nos mains; mais que cette super-intendanee et cette auctorité lui pourrait être quelque jour grandement préjudiciable et à tout son royaume, ei qu'il la devait tenir pour suspecte et y prendre garde; dont t admirai V avait bien voulu advertir, comme tun de ses meilleurs et yfius fidèles subjects et serviteurs ^ avant que de mourir. Eh bien^ mort- Dieu, dit le roy en finissant, puisque vous taves voulu savoir , c'est ce que me disait tadmirat. Gela fut dict ainsi de passion et de fureur , ajoute le roi de Pologne. Nous dissimulasmes combien c« discours nous touchoit grandement au coeur; nous nous excnsasmes Fun et l'autre, amenans beaucoup de justifications à ce propos^ y ad joutant tout ce que nous pouvions de nos raisons pour le démouvoir et dissuader, continuant toujours ce discours depuis le logis de Tadmiral jusques au Louvre, où, ayant laissé le roy dans sa chambre, nous nous retirasmes dans celle de la reyne mère, piquée et ofTensée de ce langage de Tadmiral au roy , et encore plus de la créance que le roy semMoit en avoir. Et pour n'en rien desguiser nous demeurasmes si despourvus et de conseil et d'entendement , que, ne pouvant rien résoudre à propos pour cette heure-là, nous nous retirasmes, remettant la partie au lendemain. »
Dans les explications dont parle le roi de Pologne, se placèrent de fortes accusations contre Famiral et de vives représentations en
faveur du duc de Guise, dont le roi avait promis la punition. Marguerite, sœur du roi et du duc d'Anjou , parle de cet entretien dans ses Mémoires*
a La reyne ma mère, dit-elle , ne se vit jamais si empeschée qu^à faire entendre audit roy Charles que le coup avoit été faict pour le bien de son Estât ^ à cause de Taffection qu'il avoit à M. l'admirai, à Lanoue et à Téligny, desquels il goustoit l'esprit et la valeur...; et bien qu'ils eussent été très-pernicieux à soii Estât, les renards avoient sceu si bien feindre, qu'ib avoient gagné le cœur de ce bravo prince , pour l'espérance de se rendre utiles à l'accroissement de son Estât, en lui proposant de belles et glorieuses entreprises en Flandre, seul attrait en cette âme grande et loyale ; de sorte que, combien que la reyne mère lui re présentast que Tassassinat que l'admirai avoit fait faire à M. de Guise rendoit excusable son fils, si n'ayant peu avoir justice, il avoit voulu prendre lui-mesme vengeance; qu'aussi l'assassinat qu'avoit fait ledit admirai de Charry , maistre de camp de la garde du roy, personne si valeureuse et qui l'avoit si fidèlement assistée pendant sa régence et la puérilité (minorité) dudit roy Charles, le rendoit digne de ce traitement (1)... Tout cela n'empescha pas son ftme, passionnée de douleur de la perte des personnes qu'il pensoit lui estre un jour fort utiles, d'offusquer son jugement; et ne put modérer ni changer ce passionné désir d'en
(1) Dandelot a pu èlre soupçonné d*avoir favorisé le meurtre de Gbarry, qui était premier capitaine du régiment des gardes ; mais ce fait a été fort étranger à l'amiral. Charry a été tué par Chastelier-Portaud, qui avait à lui reprocher la mort de son frère. Charry, dévoué aux Guises , avait donné pinceurs sujets de mécontentement à Dandelot, qui, conmie colonel général de rinianterie, était son supérieur. Souvent, dit de Thou , il loi répondait avec hauteur k Toccasion du service. Cbastelier-Portaut sVtait persuadé par cette raison que Dandelot leprotégeraU contre la fa» veur et le crédit des courtisans, s'il se vengeait de Charry. Ce Chastelier-Portaut était, selon de Thou, fin homme plein de courage et de valeur, quoique assassin de Charry. Charry était un autre brave dont Montluc a souvent fait l'éloge , quoique assassin du frère de Chastelier. Dandelot enfin, quoique homme distingué en tout, a pu très-bien n'être pas sans reproche à regard du meurtre de Charry : c'étaient les mœurs de l'anarchie et de la guerre civile.
ÉBAUCHE HISTORIQUE
faire justice ^ commandant toujours qu'on cberchast M. de Guise, qu'on le prist^ et qu'il ne vouloit pas qu'un tel acte demeurast impuni. D
La situation de la reine et du duc d'Anjou y en se retirant de la chambre du roi^ était difficile. Si le duc de Gui&e était arrêté , il était fort à craindre qu'il ne s'excusât sur les ordres du duc d'Anjou et de la reine mère : ainsi la fureur du roi les menaçait l'un et Pautre autant que le duc de Guise lui-même ; et pour les perdre^ il n'avait qu'à les laisser à la merci des vengeances du parti de Goligny. Il s'agissait ici d'un intérêt capital pour la reine, pour le duc d'Anjou^ comme pour le duc de Guise*
Pendant que ces débats avaient lieu au Louvre, des amis de l'amiral tenaient un conseil autour de lui ; ils examinaient leur position, et cherchaient ce qu'ils avaient à faire, a Les principaux, dit Tavannes , s'assemblèrent chez l'admirai... Deux avis sont débattus par eux; les uns proposent de sortir le blessé en armes^ malgi'é Paris et la cour^ aucuns d'entre eux se méfiant de tous (c'estrà-dire du roi^ de la reine, des Guises^ de la cour tout entière); les autres accusent seulement ceux de Guise , descoulpent (disculpent) Leurs Majestés^ qui avoient, disoient-ils, autre moyen de faire mourir l'admirai que d'une arquebusade.
a Téligny, gendre de l'admirai^ le croit ainsi; il asseure, il jure que le roi étoit pour eux (pour le parti de Goligny), et qu'on verroit punition exemplaire. Le parentage^ la suffisance^ Tamitié de Téligny^ l'incommodité de transporter le blessé^ font résoudre le séjour de deux jours (de différer le départ de deux jours). »
De Thou expose le débat qui eut lieu chez l'amiral de la même manière que Tavannes. 0 Le vidame de Chartres , dit-il ^ propose de sortir à l'instant de la ville... Téligny rend inutile l'avis du vidame. d
Que font dans le même temps les huguenots répandus par la ville? Us s'inquiètent, s'agitent, murmurent^ menacent; ils vont^ ils viennent, se cherchent; se groupent, a Us passent, dit Tavannes^ à grandes troupes cuirassées devant le logis de MM. de Guise et d'Aumale , menacent de les attaquer, d Ce fut en effet sur les princes lorrains que se jetèrent les premiers regards. Mais les Guises Qient et se dé-
fendent; ils pressent la reine et le duc d'Anjou de prendre leur parti. U se répand que l'arquebuse qui a blessé Coligny a été reconnue pour être à un des gardes du duc d'Anjou, a Les huguenots soupçonnent M. d'Anjou; ils demandent justice , ils annoncent que s'ils ne l'obtiennent; ils la feront sur-le-champ ; ils menacent Leurs Majestés. »
À six heures du soir, au souper de la reine.
Le souper de la reine fut orageux. Plusieurs amis de l'amiral s'y trouvaient; ils s'exprimèrent avec chaleur sur son accident; Pardaillan, entre autres , s'emporta jusqu'à la menace. Cette scène détermina la reine mère à une démarche sur laquelle le duc d'Anjou et elle s'étaient proposé de réfléchir jusqu'au lendemain matin; et dont ils auraient bien voulu se dispenser. Laissons parler ici la reine Marguerite : a Enfm , dit-«Ue, comme Pardaillan découvrit; par ses menaces au souper de la reine ma mèrC; la mauvaise intention des huguenotS; et que la reine vit que si l'on ne prévenoit leur dessein la nuit même , ils attenteroient contre le roy et elle, eUe prit résolution de faire entendre au roy la vérité de tout et le danger où il étoit; par M. le maréchal de Rais, de qui elle savoit qu'il le prendroit mieux que de tout autre , comn^ celui qui étoit plus confident et plus favorisé. 0
C'était une démarche critique pour ette que de déclarer au roi; toujours prévenu en faveur de Coligny et animé contre tous ses ennemis, qu'elle était complice de son assassinat. Mais il fallait hasarder quelque chose d'un côté pour se préserver de l'autre ; elle avait moins à craindre en se mettant à la merci de son fils par un aveu , qu'en restant exposée sans défense au ressentiment de l'amiral et de ses amis, pour qui la vérité ne pouvait rester cachée. Un aveu était un appel à la tendresse filiale ; d'ailleurs il se présentait avec des excuses spécieuses; tirées du ressentiment <Poffenses personnelles; il menait des excuses à l'apologie du meurtre; de cette apologie à l'incrimination de l'amiral et de son parti , à de violentes déclamations; à de sanglantes conclusions contre eux. Le maréchal de Retz entendait très-bien les intérêts de la reine mère, connaissait l'esprit du roi; et possédait l'art
DES GUERRES DE COUR
nécessaire à la négociation dont elle le chargeait.
De nevf à dix heures du soir.
« De Rais (c'est toujours Mai^erite qui parle) vint trouver le roy le soir dans son cabinet sur les neur heures ou dix heures, et lui dit que, comme son serviteur très-fidèle , il ne lui pou voit celer le danger où il étoit, s'il continuoit en la résolution qu'il avoit de faire justice de M. de Guise ; et qu^il falloit qu'il sceust que le coup qui avoit été fait de l'amiral n'avoit été par M. de Guise seul, mais que mon frère le roy de Pologne, depuis roy de France, et la reyne ma mère avoient été de la partie; qu'il savoit l'extrême déplaisir que ma mère receust à l'assassinat de Charry , comme elle en avoit très-grande raison, ayant pour lors très-peu de tels serviteurs qui ne dépendissent que d'elle; estant, comme il savoit du temps de sa puérilité, toute la France partie , les catholiques pour M. de Guise , et les huguenots pour le prince de Gondé, tendant les uns et les autres à lui osier la couronne , qui ne lui avoit été conservée, après Dieu, que par la prudence et vigilance de la reyne sa mère, qui en cette extrémité ne s'étoit trouvée plus fidèlement assistée que dudit Charry; que dès lors il savoit qu'elle avoit juré de se venger dudit assasûnat. Qu'aussi voyoit-elle que ledit amiral ne seroit jamais que très-pernicieux en cet Estât; et, cpielque apparence qu'il fist de lui avoir de l'affection et de vouloir servir Sa Majesté en Flandre, qu'il n'avoit d'autre dessein d'elle, n'avoit été en cette affaire que d'oster cette peste de ce royaume, l'admirai seul. Mais que le malheur avoit voulu que Maurevel avoit failli son coup, et que les huguenots étoient entrez en tel désespoir, que ne s'en prenant pas seulement à M. de Guise, mais à la reine sa mère et au roi de Pologne son frère, ils croyoient aussi que lui-même en fust consens tant, et avoient résolu de recourir aux armes la nuit même. De sorte qu'il voyoit Sa Majesté en un très-grand danger, fust du côté des catholiques à cause de M. de Guise, ou des huguenots pour les raisons susdites. »
Il parait, par ce qu'ajoute Marguerite, que le <x>mte de Retz fit impression sur Teçprit du roi, et que de ce moment il fut décidé à se
confier aux avis de sa mère, et à se garantir, ditp^lle, des huguenots par les catholiques.
Tavannes rend compte du changement qui s'opéra dans l'esprit du roi. Il est inexact, en ce point fort indifférent, qu'il crut que le comte de Retz accompagnait la reine lorsqu'il fit ses représentations au roi.
« Le roi, dit-il, après avoir été un peu adouci par sa mère aidée du sieur de Retz (1), ils mettent Sa Majesté en colère contre les huguenots, vice péculier (particulier) par Sa Majesté, d'humeur colérique; ils lui font croire avoir sceu une entreprise des huguenots contre lui. Les desseins de Meaux et d'Amboise lui sont repré. sentes; soudain gagné, il abandonne les hu. guenots, demeure fasché avec les autres que la blessure de l'admirai n'étoit mortelle. »
Après cet entretien avec le comte de Retz, le roi alla chez sa mère ; il la trouva avec ses conseillers ordinaires. Le conseil est tenu, dit Tavannes, composé de six^ qu'il ne nomme point; maison peut croire, d'après la composition du conseil définitif du lendemain, laquelle est connue, que ces six personnes furent la reine, le duc d'Anjou, le duc de Nevers, le bâtard d'Auvergne, le maréchal de Tavannes, le comte de Reiz.
Marguerite dit que dans cette nuit même fut prise la résolution de faire le massacre de la Saint-Barthélémy (2j : c'est aussi ce que diront tout à l'heure Tavannes et Pierre Mathieu.
a Quand on asseura le roy, dit Pierre Mathieu, que l'admirai seroit bientôt guéry, que sans doute il s'en vengeroit, et que les siens parloient si haut dans le Louvre et sur le pavé de Paris, le roy fut conseillé de le faire achever ; et cela ne se pouvant faire sans envelopper dans la même peine les principaux du parti, on iugea nécessaire d*en ruiner plusieurs pour en perdre un. »
Voici ce que Tavannes rapporte de ce con-
(1) L'eiaciitude aurait donandé : « Après avoir été un peu adouci par le sieur de Retz parlaut au nom de la reine mère,» etc.
(3) Elle dit quelque chose de plus : les Mémoires portent que fut prise la résolution de faire dans la mM même le massacre de la Saint-Barthélémy. Le jour de la Saint-Barthélémy ne commençait qu'à minuit du lendemain ; il était d'ailleurs physiquement impossible que tout fût décidé, ordonné, préparé, exécuté en moins de deux heures de tempe.
loO ÉBAUCHE HISTORIQUE
seil : a Le roi coguoissant dans ce conseil que tout alloit se découvrant, et que ceux de Guise même, pour se laver, accuseroient la royne et M. d'Anjou, et que la guerre étoit infaillible, pensa qu'il valoit mieux gagner une bataille dans Paris, où tous les chefs étoient réunis, que de la mettre en doute en la campagne^ et tomber en une dangereuse et incertaine guerre. » C'est-à-dire qu'il valait mieux vaincre sans combattre^ en surprenant Vennemi à Paris^ que combattre en bataille rangée sans avoir la certitude de vaincre. « Du péril présent de Leurs Majestés et des conseillers tenus en crainte (et des craintes de leurs conseillers)^ naid la résolution de nécessité de tuer l'admirai et tous les chefs de partis. »
Il importe de remarquer que jusqu'à présent on ne voit que la résolution de tuer l'amiral et avec lui les principaux du parti ^ comme dit Mathieu^ les chefs du parti, conune dit Tavannes. Le projet ne s'étendit que dans la journée du lendemain.