CHAPITRE VIL
Le massacre, à compter de minuit 24 août, jour de la Saint-Barthélémy. — Premier tocsin et premier
massacre entre minuit et une heure : k maison ée Tamiral , le quartier Sain^Germain TAuxerrois el le Louvre. — Second tocsin à quatre heures du matin, et second massacre : le reste de la ville de Paris et le faubourg Saint-Germain. — Lts principales villes du royaume* ~~ Nombre des victimes à Paris; nombre des victimes dans le royaume.
Excidat illa dies... Puisse l'horreur que ce jour inspire tenir lieu d'oubli !...
Je m'étendrai moins sur la catastrophe que je ne l'ai fait sur sa préparation. L'intérêt de l'histoire demandait qu'une recherche scrupuleusement exacte tirût enfin du doute, et des questions sans cesse controversées, les causes et les personnes qui ont déterminé ce massacre. J'ose croire cette tâche à peu près remplie. Cependant il reste encore à faire connaître ce que la férocité et la cupidité des agents d'exécution ont ajouté aux crimes ordonnés ; non que la part de ces agents doive être retranchée de la masse imputable aux gens du Louvre^ mais parce qu'il peut être utile de distinguer ceux qu'ils se mirent dans la nécessité de permettre, de ceux qu'ils se crurent en droit de prescrire.
De Thou rapporte que Marcel^ ancien magistrat très-populaire, fut chargé de notifier aux capitaines des compagnies bourgeoises que l'intention de Sa Majesté était d*exterminer Coligny et son parti , et qu'ils prissent garde qu'il n'en échappât aucun, a Ces ordres, continue l'historien, et les avis de Marcel /icren^ reçus avec joie par les échevins, les capitaines des quartiers, les dizeniers, et par tous les autres officiers de ville qui se préparèrent tous à cette expédition. »
n ne se trouva que trop de bourgeois sans doute qui entrassent dans la passion des princes lorrains. Mais de Thou a trop étendu son reproche. Tavannes, qui aurait eu grand plaisir à louer les bourgeois de Paris du zèle dont les blâme de Thou, les accuse , au contraire^ d'une lâche prudence, a De peu de catholiques parisiens advertis (de peu de bourgeois catholiques qui avaient été avertis) il en manque^ dit-il. Là MOiTii^ tant la crain/e a de pouvoir, nonobstant l'autorité du roi qui commandoit les armes, b ,
A une heure.
Le signal est donné : la porte de la maison
habitée par Tamiral est enfoncée. Cosseins ^ Besme^ Attin^ Sarlabous, entrent dans sa chambre , le percent de leurs épées. « Le duc de Guise^ qui étoit demeuré dans la cour avec le bâtard d^Angouléme, ayant entendu les coups^ crie : Besme, as'4u achevé? — Cesl faH, répondit Besme. Alors le duc de Guise répliqua : M. le chevalier (1) ne le peut croire s'il ne le voit de ses yeux; jette-le par la fenêtre. Alors Besme et Sarlabous le jetèrent par la fenêtre (2). » L'amiral n'était pas mort; Tavannes dit que quand les deux assassins le poussèrent vers la fenêtre, il tâcha a de prolonger sa vie; il embrassa la fenestre pour n'être jeté en bas. » Brantôme dit que a ils ne le jetèrent pas sans peine; car le corps, retenant encore de cette vigueur généreuse du passé, résista un peu , s'empeschant des jambes contre la muraille de la fenêtre, à cette chute; mais, aidés par d'autres, il fut précipité. »
Les Mémoires de Vestat de la France avancent que a Guise, lui torchant le visage avec un mouchoir pour en ôter le sang, dit : Je le reconnois, c'est lui; et ensuite lui donna un coup de pied à la figure, b Brantôme dit, au contraire, quHl ne fit que le regarder seulement y sans lui faire outrage. De Thou nous apprend que ce fut le bâtard d'Angoulême qui essuya le sang du visage de Famiral , « et quMl fut accusé de s'être oublié jusqu'à donner plusieurs coups de pied à son ï^adavre. »
Après cette expédition, le duc de Guise sortit de la maison de Tamiral, et, a s'adressant aux troupes qui étoient au devant , il leur cria : Courage , soldats ! nous avons heureusement commencé y allons aux autres ^ car le roi le commande. Et répétoit souvent à haute voix ces paroles : Le roi le commande, c*est la volonté du roi^ c'est son exprès commandement (3). »
Alors les assassins se jettent dans les maisons habitées par les amis et les parents de Coligny: une multitude de personnes de noms illustres sont percées de coups.
Téligny fut tué sur le toit d'une maison , la Rochefoucauld dans un grenier. Les assassins
(1) Henri d'Angouléme, fils naturel de Henri II et d'une Écossaise.
(2) Mémoires de Vestat de la France,
(3) Idem.
de la Rochefoucauld étaient masqués, ceux de Téligny étaient de la garde du duc d'Anjou.
Vers trois heures, le carnage commença dans le Louvre ; les agents du massacre vinrent en arracher les serviteurs privés du roi pour les frapper à la porte, et entasser leurs cadavres sous les yeux du monarque et de sa cour, a Les capitaines et gentilshommes couchés en la chambre du roi, dit Tavannes, en sont tirés et tués.. . Deux catholiques qui se trouvent parmi eux se sauvent par leur résistance pour ne vouloir marcher à la mort, n'ayant perdu l'entendement (n'ayant point perdu la tête). »
Un sort pareil attendait les gentilshonomes que le roi de Navarre avait rassemblés autour de lui par le conseil de Charles.
A la pointe du jour, le roi de Navarre dit à Marguerite (c'est elle qui rapporte le fait) qu'il voulait aller jouer à la paume jusqu'au réveil du roi Charles, qu'il attendait pour aller réclamer justice. Il sortit avec tous ses gentilshommes. Il ne savait pas ce qui se passait au château; il l'apprit bientôt. «On appelle ses capitaines et gentilshommes les uns après les autres, on les fait descendre dans la cour, et on les poignarde (1). »
a A mesure qu'on massacroit ces malheureux, dit de Thou, on jetait leurs corps devant le château. » Les yeux du roi, de la reine et de toute la cour vinrent les y contempler.
Un de ces malheureux s'échappa des mains des assassins, entra dans la chambre où Henri avait laissé Marguerite couchée, et chercha un refuge dans le lit de la princesse, avec laquelle il roula dans la ruelle opposée (2).
Henri et le prince de Condé, frappés de terreur, rencontrent Tavannes, veulent savoir de lui quel sort leur est réservé; il détourne les yeux et s'éloigne, n'osant leur répondre : a Ils essayent, dit-il, de parler à moy, qui ne leur osay respondre. »
L'exécution dura, au Louvre, jusqu'au grand jour; mais on n'en attendit pas la fin pour commencer le massacre dans les quartiers de Paris.
Vers quatre heures du matin.
a Le tocsin du Palais, dit Tavannes, point
(0 L*E6toile, aux notes, 1. 1, p. 63.
(?) Jfif^moirei de Marguerite.
DES GUERRES DE COUR
(commence) avec le jour ; tout se croise, tout s'émeut, tous s'excitent et cherchent colère. Le sang et la mort courent les rues en telle horreur, que Leurs Majestés même, qui en estoient les auteurs, ne se pouvoient garder de peur dans le Louvre. Tous, huguenots indifféremment sont tués sans faire aucune défense. Je sauvai la Neufville, Béthune, Baynac , et aidai fort à Lavardin. d
Pierre Mathieu, Brantôme et de Thou sont un peu plus développés que Tavannes, et parlent de lui plus et autrement qu'il n'a fait luimême.
Pierre Mathieu dit « qu'au signal donné par l'horloge du Palais, le maréchal de Tavannés et le duc de Nevers allèrent par les rues pour émouvoir le peuple, et lui faire entendre que Tadmiral et les siens avoient conjuré contre le roy, la royne sa mère, ses frères, et même le roy de Navarre. »
De Thou rapporte le même fait; mais il ajoute le duc de Montpensier à Tavannes et à Nevers « Us étoient, dit-il, l'épée à la main, et animoient le peuple, déjà disposé par lui-même à ne point faire de quartier... Tous crioient qu'ils n'épargnassent pas le sang de ces ennemis jurés du roi et de la patrie; qu'ils s^emparossent de leurs biens comme d'un butin qui leur appartenait légitimement. » C'est ce que le duc de Guise avait dit aux soldats des gardes (1).
Brantôme dit que le maréchal de Tavannes, ce jour, se montra fprt cruel, a et, se pourmenant tout le jour parla ville... s'escryoit au peuple : SaigneZy saignez! les médecins disent que la saignée est auasi bonne en tout ce mois d'aoust comme en may; et de tous ces pauvres gens il n'en sauva jamais un, que le sieur de la Neuville, honneste et vaillant gentilhomme, o . •
« La bride ainsi laschée, reprend de Thou, chacun poursuit son ennemi et son rival ; plu-
sieurs, avides de butin, entrent de force dans les maisons, et tuent pêle-mêle ce qui s'oppose à leur dessein, d
(1) Voyez ci-dessus. Ces paroles sont remarquables ; elles mettent ici à découvert une nouvelle cause de massacre : c^est la cupidité qui ajoutera ses crimes à ceux de la haine et de la vengeance, et les décuplera.
Pierre Mathieu nous montre « les vengeances particulières inhumainement exercées dans les vengeances publiques, et plusieurs assouvir leurs passions sur les innocents. »
Tavannes lui-même s'avoue fatigué du speo tacle de tant d'horreurs ; peut-être éprouve-i-il quelque remords de sa coopération. « La résolution de tuer seulement les chefs est enfreinte, dit-il. Plusieurs femmes sont tuées à la furie populaire... Paris semble une ville conquise au regret des conseillers, n'ayant été résolue que la mort des chefs et factieux. Tous huguenots, femmes et enfants, sont tués indifTéremment du peuple, ne pouvant, le roi ni lesdits conseil- 1ers, retenir les armes qu'ils avoient débridées. B
Mais ce ne furent pas seulement les hommes du parti de Coligny ou les protestants qui furent sacrifiés : la rapine choisissait ses victimes, elle en fit parmi les catholiques, a II en coûta la vie à nombre de catholiques, » dit la Popelinière. « Il y eut même, dit de Thou, des seigneurs catholiques qui coururent grand risque, entre autres Montmorency-Thoré..., le maréchal de Cossé..., Biron..., etc. »
Vers le soir, la lassitude de la boucherie gagna les bouchers, mais la soif du pillage n'en fut que plus ardente, a Le sang s'étanche, dit Tavannes; le sac augmente; le sieur de Tavannes seul a les mains nettes, et ne souffre que ses gens prennent autre chose. »
Il n'en est pas de même de ceux du duc d* Anjou : « Ils pillent, dit Tavannes, les perles des étrangers, o
Capilupi croit qu'il y eut quatre mille maisons de pillées, à commencer par celle de l'amiral.
Brantôme rapporte qu'un de ses camarades gagna dix mille francs au pillage de la Saint- Barthélémy.
Pendant l'exécution de l'amiral, de ses amis logés dans son voisinage, et des serviteurs immédiats du roi logés dans son Louvre, que faisaient* le roi, la reine sa mère, le duc d'Anjou, premier moteur des événements?
C'est le duc d'Anjou qui va nous Tt^prendre dans la déclaration qui a suivi sa pénible insomnie à Cracovie... Ils dormaient.
Cependant, à la pointe du jour, la curiosité les réveille ; ils veulent voir comment les choses se passent. Voici les paroles du prince :