HISTORIQUE
serait suivi de plusietu^s autres, cela est évident. C'est ce que nous a déjà appris Tavannés : aLe sang et la mort courent les rues en telle horreur, que Leurs Majesfez même ne se pouvaient garder de peur daus le Louvre. i> «Et pour obvier, continue le duc d'Anjou, nous envoyasmes soudainement et en toute diligence un gentilhomme vers M. de Guise, pour luy dire et expressément commander de nostre part qu'il se retirast en son logis, et qu'il se gardast bien de rien entreprendre sur l'admirai , ce seul commandement faisant cesser tout le reste, parce qu'il avoit esté arresté qu'en aucun lieu de la ville il ne s'entreprecdroit rien qu'au préalable radmh*al n'eust été tué. Mais tost après le gentilhomme retournant nous dit que M. de Guise luy avoit respondu que le commandement estoit venu trop tard » et que l'admirai estoit mort , et qu'on commençoit à exécuter partout le reste de la ville. Ainsi... nous laissasmes suivre le filet le cours de Tenlreprise et de l'exécution (i). »
Pierre Mathieu rapporte un fait qui dut se passer au même moment : a Le roi envoya au logis de l'admirai pour dire qu*on ne touchât point à la Rochefoucauld , dont l'humeur lui plaisoit, et dont il vouloit se servir; mais s'estant sauvé en un grenier, un Écossois le tua, de quoi le roi fut fort marry. »
C'est à ce moment aussi que doit se rapporter un fait indiqué par Tavannes, et raconté avec détail par Pierre Mathieu et de Thou. « Le roi de Navarre et le prince de Condé sont menés au roi. Il leur propose la messe ou la mort; menace le prince de Condé, qui ne veut feindre, d
De quatre à cinq heures du matin.
Quand le massacre fut commencé dans les quartiers de la ville, le duc de Guise pensa au faubourg Saint-Germain, a II y étoit resté, dit de Thou, un grand nombre de protestants à qui l'on n*avoit pu persuader d'aller passer la
(1) n est évident que le roi de Pologne fait ici un mensonge; il ne pouvait présumer, à la pointe du jour, que Tamiral existât encore ; mais il veut faire honneur à sa mère, à son frère et à lui, d'un moment de repentir, et rejeter l'événement sur une espèce de fatalité.
DES GUERRES DE COUR
nuit dans la ville. De ce nombre étoient le vidame de Chartres^ Gabriel de Montgommery, et d'autres seigneurs protestants. On avoit chargé Laurent de Maugiron du massacre de ces personnages^ et Ton avoit ordonné à Marcel de lui envoyer, pour cet effet, mille hommes des compagnies bourgeoises. Mais il exécuta cet ordre assez négligemment. Cependant, on vint donner avis à Montgommery que toute la ville étoit en mouvement... il le fît savoir au vidame de Chartres et à tous les autres; ils s'assemblent pour délibérer... Maugiron ayant attendu longtemps les Parisiens que le duc de Guise lui avoit promis, mais qu'il ne put envoyer parce qu'ils s'étoient dispersés pour piller, le duc de Guise, ennuyé dé tant de longueurs, fit venir des soldats des gardes, leur ordonna de passer la rivière en bateau, et prit le parti d'idler lui-même au faubourg... Pendant qu on alloit chercher les clefs de la ville, le jour qui commençoit à paroltre fit apercevoir les Suisses et les gardes françoises qui traversoient la Seine... alors les seigneurs protestants prirent le parti de la fuite, et ils étoient déjà loin lorsque les troupes furent passées. Le duc de Guise poursuivit Montgommery et ceux qui Paccompagnoient jusqu'à Montfort-l'Amaury sans pouvoir les atteindre... François de Briquemaut et Arnault de Cavagnes furent arrêtés... Le duc de Guise avec le duc d'Aumale et le bâtard d'Angouléme reviennent à Paris, où les gardes massacroient les protestants de quelque distinction, leurs amis pour la plupart, pendant que la populace exerçoit toutes sortes de barbaries. »
Un écrivain calviniste (1) prétend que Charles IX voyant, du Louvre, Montgommery et le vidame de Chartres qui se sauvoient, tira sur eux une arquebuse de chasse.
Brantôme confirme ce fait dans ses Mémoires. Voici comment il s'exprime : « Quand il fiit jour, le roi luit la tête à la fenêtre de sa chambre; et voyant aucuns dans le faubourg Saint-Germain qui se remuoient et se sauvoient, il prit une grande arquebuse de chasse qu'il avoit, et en tiroit tout plein de coups sur eux ; mais en vain, car l'arquebuse ne tiroit si loin. Incessamment crioit : Tuez ! tuez !... »
(I) Mémoires de Vestat de la France^ p. 21 2, v*.
Suivant une note de Voltaire sur la Henriade, plusieurs personnes ont entendu conter à M. le maréchal de Tessé que, dans son enfance, il avait vu un vieux gentilhomme âgé de plus de quatre-vingt-dix ans, qui avait été fort jeune dans les gardes de Charles IX ; il interrogea ce vieillard sur la Saint-Barthélémy, et lui demanda s'il était vrai que le roi eût tiré sur les huguenots : Cest tnoiy monsieur, répondit le vieillard , gui chargeais son arquebuse.
On est en droit d^mputer Taction du roi à férocité naturelle, ou à l'animosité qu'on avait excitée en lui, ou à la peur qui le possédait. On peut choisir, car ces trois maladies se rencontraient dans ce prince misérable.
M. de Guise poursuit en vain Montgommery, qui se sauve en Angleterre. Mais son excursion à Montfort-l'Amaury fit qu'on le vit peu dans la journée du 24 à Paris. Il ne fut pas du nombre des excitateurs : au contraire, il sauva plusieurs gentilshommes, entre autres Crussol, aieur d'Acier; aussi Tavannes fait^l entendre qu'on accusa le duc.de Guise de ne pas mettre un grand intérêt à Textinction du parti.
^ Le sieur de Tavannes, disent les Mémoires rédigés par son fils, sauve le maréchal de Biron, soupçonné, sans sujet, de favoriser les huguenots, par Tavis qu'il lui donne de se sauver dans l'arsenal. MM. de Guise, en exemptant d'autres, sont calomniés de ne vouloir l'extmction du prétexte des armes.» (Sont calonmieusement accusés de ne vouloir l'extinction du parti qui fournit le prétexte de la guerre.)
DeThou appuie le sentiment de Tavannes:
a Les Guises, à ce qu'on disoit, avoient le dessein de faire retomber sur le roi et sur la fureur populaire toute l'horreur de cet indigne massacre, et de faire croire qu'à leur égard ils n'en vouloient qu'au seul Coligny, l'ennemi particulier de leur maison. D'ailleurs ils étoient bien aises de se faire par là des créatures, et ils y réussirent en effet. »
U au soir, et 25 au matin.
« Sur le soir, le roi fit crier par la ville que chacun eût à rentrer dans sa maison, sous peine de mort. On croyoit que cette précaution feroit cesser les meurtres et les pillages; mais ils recommencèrent la nuit d'après , et
lOà
ÉBALCHK HlSTOftlyLE
continuèrent les jours suivants avec la même fureur (1). »
« Le sieur de Tavannes sépare (partage) les quartiers de la ville à plusieurs seigneurs, par ie commandement du roi, pour faire cesser le Meurtre et ie pillage (2). »
N'allons pas plus loin dans ces horreurs : toutefois essayons de compter les victimes sacrifiées à Paris :
(( Il y eut^ dit de Thou^ deux mille hommes de tués à Paris, le premier jour seulement. »
C'est aussi le compte de Tavannes.
D'Aubigné en compte trois mille dans la première journée. Hadriani et Gapilupi sont aussi pour trois mille. Péréfixe porte le nombre à cinq mille, dont vingt seigneurs de marque^ douze cents gentilshommes, et trois ou quatre mille soldats et bourgeois. Papyre-Masson n'en compte que deux mille pour Paris pendant les trois ou quatre jours que dura le massacre. La Popelinière réduit le nombre des victimes à mille, mais il mérite peu de confiance.
Ce qui se passa en province n'est pas moins efirayant que la boucherie de la capitale.
« Plusieurs villes du royaume tuent non-seulement les cbefe et factieux, comme il leur avoit esté mandé, ains se gouvernent en cette efiFrenée licence parisienne (3). »
Beaucoup de villes , celles de Troyes , de Meaux, d'Orléans, de Bourges , d'Angers, de Toulouse, de Rouen, et surtout celle de Lyon, imitèrent ce qu'on appela les matinées parisiennes. Les relations de ces massacres sont consignées dans le premier volume des Mémoires de Pestai de la France sous Charles IX^ page 236.
« A Toulouse, on se saisit de tous ceux qui étoient suspects...; on les conduisit dans les prisons du palais; on les fit tous égorger la nuit par des scélérats de profession, mais surtout par cette espèce de gladiateurs qui se méloient parmi les écoliers en droit (4). d
Ce fut encore pis à Rouen; à Orléans, il y périt plus de mille personnes. La populace de Lyon surpassa celle des autres villes par ses atrocités; on tua, selon de Thou , huit cents
(1) De Thou.
(2) Tavannes.
(3) Idem.
(4) De Thou.
personnes de tout âge et de tout sexe. Les Mémoires de l* estât de la France rapportent ce qui suit : i( La populace ayant commencé à traisner et à jeter les cadavres dans le fleuve, voîcy venir un apothicaire, lequel remontra qu'on pouvoit faire argent de la graisse qu'on tireroit de ces corps... Après les avoir fendus, on en tira bonne quantité, laquelle a été vendue trois blancs la livre... Les paisibles catholiques de Vienne, Valence, Viviers, le Pont-Saint- Esprit, voyant ce tas de corps morts flotter sur l'eau, ne se pouvoient contenir de faire infinies imprécations à Pencontre des 'massacreurs. Ceux d^Arles, entre autres, n'osoient ni ne vouloient boire de Teau du Rhosne ainsi ensanglantée... »
Il y eut de braves gouvemeiurs qui ne voulurent point que le sang de leurs concitoyens coulât. La postérité de plusieurs subsiste encore. On cite Bertrand de Simiane, baron de Gordes, gouverneur du Dauphiné; Saint-Héran, en Auvergne; la Guiche, à Màcon; Chabot-Charny, en Bourgogne; lé vicomte d'Orthe, à Rayonne; et en Provence, le comte de Tende, qui partagea la générosité du comte deCarces, dont Davila et Brantôme n'ont point parié, mais que le Laboureur, d'après Peiresec, a vengé de leur oubli.
L'auteur de la vie du maréchal de Matignon rapporte qu'il préserva Alençon; Tanneguy- Leveneur préserva quelque temps Rouen, mais il fut ensuite obligé de céder.
L'histoire joint à ces illustres noms celui de Jean Hennuyer, évêque de Lisieux, qui témoigna de rhorreur pour le massacre.
Le nombre des victimes qui ont péri à Paris et dans les provinces a été diversement évalué.
Péréfixe estime que le massacre s'est étendu à cent mille personnes dans le royaume, outre les cinq mille tuées à Paris.
Sully rapporte qu'on fit monter le nombre des victimes à soixante et dix mille.
De Thou dit : «Plusieurs ont écrit que plus de trente mille hommes avoient perdu la vie dans le royaume au milieu de ces tumultes, quoique je sois pei*suadé qu'il en périt un peu moins. » Dans ce compte ne sont pas compris deux mille personnes tuées à Paris lé premier jour, et autant dans les suivants.
Davila croit « que dans les deux premiers jours il périt dans la capitale plus de dix mille
DES GUERRES DE COUR
personnes;... que^ dans l'espace de peu de jours^ il en périt plus de quarante mille en province. B
L'estimation de de Thou est la plus vraisemblable. Le père Ckiffet^ dans ses Remarques sur l'Histoire de France de Daniel, a combattu victorieusement l'exagération de Péréfixe.
Je n'étendrai pas plus loin cette ébauche des guerres.de cour. Ce qui précède suffit
pour indiquer aux écrivains qui entreprendront de refaire Thistoire du seizième siècle, la part fort inégale que Tambition et la religion eurent aux calamités qui ont signalé la dernière moitié de ce siècle. J'ai aussi rempli mon objet particulier^ en montrant la génération des événements politiques qui ont amené le massacre de la Saint-Barthélémy, et qui déterminent le véritable caractère de ce grand crime.
RÉFLEXIONS