‹ Œuvres du comte P. L. Rœderer (volume 3)Chapitre 187 sur 478 · HISTOIRE DE J. A. DE THOU · texte numérisé non relu

HISTOIRE DE J. A. DE THOU

IXTIAIT DU LIYRB LU, ÉDITION DE LOIIDKBS, 1734, TOMB VI, PAOBS 384 A 414.

I. Le vendredi (août là72), après qu'on eut parlé de beaucoup d'aflaires dans le conseil du roi , où était le due d'Anjou... le roi, suivi de Coligny, alla jouer à la paume auprès du Louvre. Après la partie que le roi avait laite avec Guise et Téligny, Coligny s*en retourna ches lui. Lorsqu'il fut vis-à-vis de la maison de Villemur, marchant fort lentement, parce qu'il lisait un Mémoire qu'on venait par hasard de lui présenter, Haorevel lui tira un coup d'arquebuse d'une feuétre devant laquelle était un rideau de toile.

n. Le coup blessa Coligny de deux balles, dont l'une lui coupa l'index de la main droite, et l'autre lui fit une grande blessure au bras gauche. Guerchy était à sa droite, et Sorbiers des Pruneaux à sa gauche, qui furent effrayée du coup aussi bien que toute sa suite. Coligny , sans la moindre émotion , leur montra la maison d'où le coup était venu ; et aussitôt il manda à Armand de Oennont, seigneur de Piles, et à François de Monins, d'aller trouver le roi de sa part, et de lui dire ce qui venait de lui arriver.

III. Ensuite il fit bander son bras , et s'en alla à pied à son logis, soutenu par ses domestiques... Surle-champ ou attaque la maison d'où l'on avait tiré, on brise les portes, et l'on trouve dans une chambre basse une servante, un laquais et une arquebuse; la servante et le laquais furent arrêtés. Pour Maurevel , il se sauva par une porte de derrière, monta à cheval, gagna la porte Saint-Antoine, où il trouva un cheval tout frais, et s'enfuit.

IV. Le roi à cette nouvelle s'écria d'un air consterne : « N'aurai-]e jamais de repos? Quoi l toujours de nouveaux troubles i » Et ayant jeté sa raquette

par terre, il rentra dans le Louvre. Guise sortit du jeu de paume par un autre côté, et se retira...

Le roi de Navarre et le prince de Condé se rendirent bientôt chez lui, et le virent panser.

V. Ambrotse Paré ayant été d'avis de lui couper le doigt, parce que la gangrène y était déjà, et ayant essayé de le faire avec des ciseaux mal aiguisés, Coligny sentit une douleur très-vive ; mais il ne laissa échapper aucune plainte, quoique le chirurgien eût ouvert et refermé trois fois les ciseaux...

VI. Le roi de Navarre et le prince de Condé vont ches le roi pour se plaindre d'une action si détestable, et ils le prient de trouver bon qu'ils se retirent, puisqu'il n'y a point à Paris de sûreté pour eux ni pour leurs amis. Le roi fut le premier à exagérer l'atrecité du crime, et il leur donna sa foi, avec les plus grands serments qu'il eût jamais faits, qu'il punirait le meurtrier, les auteurs, les fauteurs et les complices du crime, d'une manière dont Coligny et ses amis seraient satisfiûts, et qu'il en ferait un exemple à la postérité... que si Coligny avait reçu la blessure, c'était le roi qui l'avait sentie; et il pria les princes de rester pour en être eux-mêmes les témoins.

Vil. Catherine, qui était présente , continua sur le même ton : que ce n'était point à Coligny, mais au roi , qu'on avait fait outrage ; qu'on pousserait bientôt l'insolence jusqu'à attaquer le roi dans sa maison, si on laissait un pareil attentat impuni... Ces paroles adoucirent le roi de Navarre et le prince de Condé.

VIII. On dépêcha des gens pour courir après le meurtrier, qu'on ne connaissait pas encore. On le fit chercher dans Paris; et afin qu'il ne pût échapper, s'il y était , on ferma toutes les portes, excepté deux qu'on réserva pour l'entrée des vivres; mais le roy y fit mettre des gardes.

... Christophe de Thou et Bernard Prévôt, soigneur de Morsan, présidents du parlement, et Jacques Viole, conseiller, interrogèrent séparément la servante

ÉCRITS JUSIIFICATIFS

et le laquais arrêtés dans la maison de ViUemur. ... Le roi écrivit à tous les gouverneurs des- provinces , pour leur faire entendre qu'il détestait cet assassinat.. . et qu'il en ferait un exemple très-sévère.

IX. Les maréchaux de Dam ville, de CosHé et de Villars vinrent voir Coligny sur le midi... Ils lui dirent qu'ils n'étaient point venus pour Texhorter à souffrir... avec courage et patience; que tout cela lui était naturel... « Je vous proteste, leur dit Coligny d*un « visage gai, que la mort ne m*effraye point;... mais <( je voudrais bien voir le roi avant que de mourir; a j*ai à lui parler de choses qui regardent sa per- « sonne et le salut de son Ëtat, que je suis assuré « qu'aucun de vous n'oserait lui dire. » Je vais en avertir Sa Majesté, reprit Damville; et aussitôt il sortit avec Villars et Téligny.

X. Le roi informé par Damville du désir que Coligny avait de lui parler, Sa Majesté y consentit en apparence assez volontiers, et elle vint le voir sur les deux heures après midi, accompagnée de la reine mère, des ducs d'Anjou et d'Alençon, du cardinal de Bourbon , du duc de Blontpensier, du duc de Nevers, des maréchaux de Gossé et de Tavannes, de Villars , Méru et Thoré , frères de Damville, de Nancey et du comte de Rais, qui entrèrent dans la chambre avec le roi. On fit retirer les autres personnes qui y étaient, excepté Téligny et un gentilhomme qui demeura à la porte.

XI. On lit dans qudques Mémoires que Coligny avait dit quelque chose au roi eo secret; mais d'autres assurent qu'il ne lui parla point en particulier, et que la reine , qui commençait à se défier du roi, empêcha qu'il ne le fit, de peur qu'il ne gagnât l'esprit de ce prince, et qu'il ne le fit changer de sentiment. Mais voici ce que tout le monde entendit (1). Coligny ayant remercié le roi de sa bonté, Sa Majesté, d'un air triste et rêveur, l'interrogea sur sa sauté, lui protesta qu'elle était très-fâchée de cet accident, et lui dit ces mots : « La blessure est pour vous et la douleur e6t pour moi. Mais je jure (et il y joignit ses imprécations ordinaires) que j'en tirerai une vengeance si terrible que jamais elle ne s'effacera de la mémoire des hommes. *

Xll. « Dieu , devant qui je paraîtrai apparemment bientôt, reprit Coligny, m'est témoin que j'ai été

([) r»i adopté rMserttun de ceux qai disent qae Tamiral eut un cotretieo secret avec le roi : i° parce que le récit fait pur le duc d'Anjou à Sourrai et à Miroo, en Pologne, ne iiermet i>a8 d>n douter; a* parce que le disconrs de Coliguy que rapporte M. de Tliou, comme ou va le roir, renferme des griefs que Tamiral n'a pu articuler à luinte ▼oix derant les personnes mêmes qui avaient donné lieu à ses plaintes. On demandera peut-être comment les paroles de Coligny au roi ont été généralement répandues, si elles n'ont été cntendaes que du roi? On peut répondre qu'elles ont dû erre rê{»étées par Coligny à ses amis, ou par Téligny, qui était resté dans sa chambre pevdant ta visite du roi.

toute ma vie très- fidèle et très-attaché à Votre Majesté, et que j'ai toujours souhaité de tout mon cœur que son règne fût tranquille et florissant. Je sais cependant qu'on m'a voulu faire passer pour un traître, un rebelle, un perturbateur du royaume; mais... Dieu jugera entre mes ennemis et moi;... je suis tout prêt de lui rendre compte de la fidélité et du respect que j'ai toujours conservés pour Votre Majesté. Henri » votre père, m'ayant comblé d'honneurs, et Votre Majesté ayant eu la bonté de me conserver mes emplois, la fidélité et le zèle que je dois avoir pour vos intérêts exigent de moi que je vous supplie, avec toute l'instance possible , de ne pas perdre l'occasion présente dont la France peut tirer de grands avantages... Vous avez fait connaître vos dispositions sur la guerre de Flandre ; on peut dire même que vous avez pria des engagements pour l'entreprendre : mais si vous en restez là, et que vous ne poursuiviez pas ce que vous avez commencé, vous exposez le royaume à un péril évident. N'est-ce pas une chose indigne, qu'on ne puisse rien agiter dans votre conseil secret, que le duc d'Albe n'en soit instruit dans le moment (i) ? Quelle honte pour la France, que ce duc ait fait pendre, ou périr par d'autres supplices, plus de trois cents tant gentilshommes que soldats qui furent faits prisonniers à la défaite de Genlis ! Cependant on s'en divertit à la cour, et on en fait des railleries (2). Le troisième chef dont je voulais parler à Votre Majesté est le peu d'égard que l'on a pour votre édit de pacification : vos juges sont les premiers à s'en moquer... Tout nouvellement encore on a maltraité à Troyes des gens de la princesse de Condé : et cette dame ayant, en vertu de l'édit, choisi un village appelé Hle pour y faire l'exercice de notre religion , un homme et une nourrice, avec un enfant que l'on y avait portés baptiser, furent tués en s'en retournant chez eux , le 10 du mois de juillet dernier.

Xin. Le roi lui répondit : « Je vous l'ai dit bien des fois, mon père , je connais votre bravoure ; je sais jusqu'où va votre fidélité, et votre zèle pour ma gloire :... je vous regarde comme un des plus grands généraux que j'aie dans mon royaume... A Tégard de mon édit, j'ai toujours souhaité et je souhaite encore qu'il soit religieusement observé; j'ai envoyé des commissaires dans toutes les provinces pour y veiller; et je suis prêt à en nommer d'autres, si ceux-là vous sont suspects. »

XIV. Pour finir cet entretien , le roi ajouta : « Je m'aperçois, mon père, que vous parlez avec beaucoup d'action ; je crains que la violence que vous vous faites ne nuise à votre santé, et ne retarde la guérison de votre blessure : j'aurai soin de tout. • Et il lui répéta, en jurant le nom de Dieu : « Je vengerai l'in-

(i) Il n'est nullement probable que Coligny ait |Mirlé ainsi à haute vuix en préseurc des personnes du ronseil qui éraienr là réunie».

(a) Même observation.

DE LA PROSCRIPTfOiN DK LA SAINT-BARTHÉLEMY.

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suite que vous avez reçue, comme si elle m'était faite à moi-même ; soyci assuré que j'ea punirai sévèrement les auteurs. • « Us ne sont pas bien difficiles à trouver, reprit Coligny; les indices sont assez clairs. Mais je suis content, et je remercie très-humblement Votre Majesté de la justice qu'elle a la bonté de pro- Biettre. »

XV. Le roi ayant ensuite pris en particulier le gentilhomme qui était à la porte, ordonna qu'on lui apportât la balle dont l'amiral avait été blessé , et il voulut la voir ; elle était de cuivre. Il demanda eneore à ce gentilhomme si Coligny avait perdu lieaucoup de sang; s'il s'était plaint lorsqu'on Tavait pansé; s'il avait jeté des cris. Le gentilhomme ayant répondu que non , le roi loua beaucoup la grandeur d'&me et la fermeté de l'amiral , et ordonna à œ gentilhomme de ne le point quitter.

Voilà ce qui se passa dans la chambre de cet il* lustre blessé...

XVI. Lorsque le roi fut retourné au Louvre , les seigneurs protestants s'assemblèrent pour délibérer sur la conjoncture présente. Jean de Fcrrières , vidame de Chartres, dit au roi de Navarre et au prince de Condé que la blessure de l'amiral était le premiw aete de la tragédie, qui finirait apparemment par le meurtre général de tous ses amis ; que son avis , par conséquent , était qu'on sortit à l'instant même de la ville ; et, pour appuyer sou sentiment, il allégua divers indices et diverses preuves qu'il tira des bruits qui avaient couru...

XVII. Le jour suivant , Coligny envoya Comaton au roi et au duc d'Anjou pour les supplier , au nom de tous les protestants , de vouloir bien donner quelques troupes pour giurder sa maison , parce qu'ils avaient des avis certains que soixante mille Parisiens, c'est-à-dire soixante mille ennemis jurés de l'amiral et de tous ceux qui lui étaient attachés , commençaient à se mutiner et à prendre les armes ; que s'il arrivait quelque émotion , la garde du roi pourrait tenir en respect les séditieux. Le roi et le duc d'Anjou accordèrent très-gracieusement ce qu'on leur demandait ; et Cosseins , colonel des gardes françaises , eut ordre deprendre quelques soldats de son régiment, et de demeurer sous les armes à la porte de Coligny.

XVIU. Pour ôter tout soupçon , on y joignit quelques suisses de la garde du roi de Navarre , mais en petit nombre. Pour plus grande sûreté encore , le roi ordonna que les seigneurs protestants qui étaient à Paris allassent se loger aux environs de l'amiral. Surle-champ l'ordre fut donné aux maréchaux des logis de leur marquer des maisons dans ce canton , et tout le monde entendit le roi qui disait à un des colonels qui étaient là présents , qu'il le chargeait d'empêcher aucun catholique d'approcher de ce quartier ; qu'il fit main basse sur tous ceux qui oseraient s'y présenter. Sur cela , on chargea des officiers de ville de faire la visite partout , de prendre la liste des protestants , et de les exhorter à aller loger auprès de l'amiral ; que le roi le désirait ainsi.

XIX. Ces mesures de la part de la cour, jointes aux bruits qui couraient, suffisaient, ce me semble, pour réveiller les protestants, s'ils n'avaient pas été aveuglés. Mais le roi se contrefit si bien jusqu'au bout, que jamais l'amiral ni Téligny ne purent se persuader qu'il fût capable d*un si horrible dessein (l).

XX. Cependant on tint encore là-dessus un conseil chez l'amiral, daus la chambre de Cornaton : et le vidame de Chartres persista dans l'avis qu'il avait déjà donné, de sortir de Paris sur-le-champ, et d'emmener Coligny, qui était un peu mieux ce jour-là, malgré le danger qu'il y aurait à le transporter. Téligny soutint, au contraire, qu'il fallait demeurer ; et son sentiment l'emporta , parce que le roi de Navarre et le prince de Condé furent du même avis. Pouvait-on , disaient-ils , prendre ce parti sans outrager le roi , qui leur témoignait tant d'amitié? On soupçonna un des assistants d'avoir été sur-le-champ rendre compte au roi de ce qui se passait. (C'était Bayancourt, seigneur de Bouchavanes, fort connu de la reine.)

XXI. En effet, il alla en diligence aux Tuileries, où tous ceux qui étaient du secret tenaient conseil , sous prétexte de promenade, et ce fut là qu'on prit les dernières mesures pour l'exécution de ce complot; le roi y était avec la reine, le duc d'Anjou ^ le duc de Nevers, le bâtard d'Angouléme, Birague, Tavannes et le comte de Rais.

XXII. On y supposa que Coligny était la source des maux qui affligeaient la France ; que le dessein d'y remédier par la mort d'un seul homme n'ayant pas réussi , puisque lea médecins garantissaient la guérison, il n'y avait plus d'autre parti à prendre que d'exterminer ceux qui lui étaient attachés... Que ne ferait pas, à la tête de son parti , après une injure si sanglante, celui qui avait si longtemps fait la guerre au roi, et ravagé le royaume dans un temps où il n'avait aucun sujet de se plaindre? Qu'au sortir de Paris, semblable à un lion échappé de sa loge, il exterminerait indistinctement tout ce qui se présenterait devant lui ; que comme on ne pouvait envisager ces maux sans frémir , il n'y avait qu'à laisser agir la populace, assez animée d'elle-même (2).

XXIII. Que, quand la chose serait faite, on ne manquerait pas de prétextes pour la colorer ; qu'on en rejetterait la faute sur les Guises , qui se chargeraient volontiers de cette haine. En conséquence, le massacre de tous les prolestants fut résolu ; et la reine se rendit aisément à une décision si conforme à ses vues et à ses maximes.

XXIV. On mit en délibération si l'on eicepterait le roi de Navarre et le prince de Condé. A l'égard du roi

(i) Le roi était de booucfni, Tavanue» le dit et le prouve; Marguerite, »œur du roi, rAfCrine ; eofiu te discours du duc d'Anjou à Sonvrai et à Miron ne laisse aucun doute à ret égard. Il faut remarquer à cette occasion que le discours du due d^Anjou n'était pas connu quand de Tliou écrirait.

(a) Pierre Mathieu et Tavannc».

ioo

ÉCRITS JUSTIFICATIFS

de Navarre , tout le monde fut de col avis : la dignité royale, disait-on , et l'alliance qu'il venait de contracter avec le roi, demandaient qu'on en us&t ainsi... Tout ce qu'on pourrait dire pour en charger les Guises ne laverait jamais le roi. 11 y eut plus de difficultés pour le prince de Condé : son rang , sa dignité , et Tautoritc du duc de Nevers , qui se rendit garant de sa fidélité et de sa soumission , lui sauvèrent la vie.

XXY. Au sortir de ce conseil , le duc d'Anjou et le bâtard d'Angouléme , allant en carrosse par la ville , font courir le bruit que le roi avait envoyé ordre au duc de Montmorency de venir à Paris avec un corps de cavalerie.

XXYI. « Dans le même temps, on arrête un homme soupçonné de meurtre, qui s*avoue domestique de BIM. de Guise. Au bruit qui s'en répand , les ducs de Guise et d'Aumale , et quelques autres de leurs parents, vont trouver le roi pour se justifier, et se plaignent qu'ils sont aoc-ablés par le crédit de leurs enne> mis ; que les juges sont toujours disposés à écouter toutes les calomnies qu'on répand contre eux , et que leur innocence n'empêche point qu'on ne les attaque; qu'ils s'aperçoivent de jour en jour qu'ils ont encouru la disgrâce du roi, sans qu'ils en puissent deviner la cauie; qu'ils ont dissimulé toutes ces injures, dans l'espérance que le temps , cet excellent maître de la vérité, détrompera le roi de la mauvaise opinion qu'il a conçue d'eux; mais qu'ils voieni bien qu'il ne reste aucune ressource à leur innocence : qu'ainsi ils sont forcés, malgré eux, de supplier le roi qu'il leur permette de se retirer... Le roi leur répondit assez froir dément; ce qui acheva de persuader les protestants que ce prince n'aimait pas les Guises.

XXVII. Sur cela , Sa Majesté avertit le roi de Navarre qu'il était à propos qu'il fit venir au Louvre tout ce qu'il avait de gens à lui , sur lesquels il pouvait compter , afin de s'en servir pour arrêter l'insolence et l'impétuosité des Guises , qui , dans l'agitation violente où étaient les esprits, pouvaient, k l'aide de la populace, entreprendre quelque mauvais coup... Le roi de Navarre sut très-bon gré au roi de cet avis , et il fit venir des gens dont il connaissait la bravoure, pour rester auprès de lui pendant la nuit.

XXVIII. Quelques personnes attentives ayant remarqué que les rues et les environs du Louvre étaient pleins de gens en armes qui allaient et venaient ; que le peuple était dans l'agitation et le mouvement , et qu'on entendait des menaces de tous côtés , jugèrent que tout se préparait à une émotion , et ils en donnèrent avis à Sa Majesté. « Coligny n'a rien à craindre , répondit le roi ; qu'il demeure tranquille ; rien ne se fait que par mes ordres ; il s'agit de calmer une populace que les Guises veulent mettre en mouvement. »

XXIX. Dans le même temps , on vint avertir Téligny que l'on avait vu des crocheteurs chargés d'armes , que l'on faisait entrer dans le Louvre. Mais il méprisa cet avis, en disant : « L'on a grand tort de chercher à multiplier les sujets de défiance dans les

tristes circonstances où nous nous trouvons. Qu'on ne parle de rien à l'amiral : ces armes sont destinées pour attaquer, par divertissement, un fort que l'on a construit dans le Louvre. »

Il semblait que par ce mépris à contre-temps des sages avis qu'on lui donnait, et des périls dont iod parti était menacé , il eût voulu faire parade de prudence et de modération.

XXX. Guise , qui avait été chargé en chef de l'exécution , fit venir , fort avant dans la nuit , les commandants des Suisses des cinq cantons catholiques, et quelques colonels des troupes françaises ; et après leur avoir déclaré les ordres du roi : « Le temps est vena, «youta-t-il, de punir ce rebelle bai de Dieu et des hommes, et d'exterminer tous ses partisans : la béte est dans les toiles, ne la laissons pas échapper. Songez à mettre à profit une si belle occasion de terrasser les ennemis du royaume. La gloire des succès remportés dans les guerres passées , qui ont coûté tant de sang aux fidèles sujets du roi , n'est rien en comparaison de celle que vous pouvez acquérir aujourd'hui. »

XXXI. Après ce discours, il plaça les Suisses et quelques compagnies françaises autour du Louvre, avec ordre de ne laisser sortir aucun des domestiques du roi de Navarre et du prince de Condé. Cosseint, qui gardait la maison de Téligny, eut ordre aussi de n'en laisser sortir aucun , et de se servir , pour l'empécher, des arquebusiers que l'on avait postés dans toutes les maisons du voisinage.

XXXII. Après que Guise eut disposé les troupes étrangères, il fit venir Jean Charon , président de la cour des aides, qui avait enfin obtenu la charge de prévôt des marchands, qu'il avait longtemps sollicitée en vain ; il lui ordonna d'enjoindre aux capitaines des quartiers de faire armer leurs compagnies, et de se rendre, sur le minuit, à l'hôtel de ville, pour y apprendre ce qu'ils auraient à faire.

XXXIU. Quoique Marcel ne fût plus en place , on savait néanmoins qu'il était en quelque considération chez la reine par les services secrets qu'il lui avait rendus , ce qui lui donnait encore de l'autorité dans le corps de ville; ainsi on lui fit dire aussi de se rendre à l'hôtel de ville. Comme on le voyait souvent au Louvre , on s'était persuadé qu'il avait une sorte de faveur auprès du roi et de la reine; et il n'en fallut pas davantage pour lui gagner la confiance et l'amitié de la populace.

XXXfV. Et ce fat lui qui leur déclara , de la part du roi , que Sa Majesté leur permettait de prendre les armes ; que son intention était que l'on exterminât Coligny et tout son parti ; qu'ils prissent garde qu'il n'échappât aucun de ces impies, et qu'on ne les cachât dans les maisons ; que le roi le voulait ainsi, et qu'il donnerait ordre que toutes4es villes du royaume suivissent l'exemple de la capitale.

XXXV. On leur dit que, pour donner le signal , on sonnerait le tocsin avec la cloche de l'horloge du Palais ; et c^ue, pour se reconnaître les uns et les autres,

DE LA PROSCRIPTION DE LA SAlNT-BARTHÉLEMY.

ils porteraient une éeharpe de toile blaoehe au bras gauche, et une croix blanche à lenr chapeaa ; qu'ils Tinssent donc bien armés et réscdus à bien faire. On ajouta que y pour empêcher qu'il n'arrivât quelque désordre avant le signal , il fallait mettre des flambeaux à toutes les fenêtres.

XXXVI. Les ordres et les avis de Blaroel furent refus avec joie par les échevin«i« les capitaines des quartiers, dizeniers, et par tous les autres officiers de ville , qui se préparèrent tous à cette expédition avec autant de silence que Tétat présent des choses le pouvait permettre; et ils disposèrent des corps de garde pour toutes les places et les carrefours; mais d*abord on les cacha dans les maisons voisines de leurs postes.

XXXVU. D'un autre o6té, Guise et le bâtard d'Angouléme n'oubliaient rien pour que l'affaire réussit •omme ils le voulaient.

XXXVin. Sur le minuit, la reine slmaginsnt qu'dle avait laissé le roi dans une espèce d'incertitude à la vue d'une action si noire et si atroce , et craignant qu'il ne change&t , descendit chez lui. Le duc d'Anjou , Nevers , Birague , Tavannes et le comte de Rais , de concert avec elle, s'y rendirent aussitôt ; et Guise vint les y joindre un moment après.

XXXIX. On dit que la reine, après une assez longue conférence avec le roi , trouvant encore ce prince irrésolu , lui représenta que ces incertitudes allaient (aire perdre l'occasion que Dieu lui présentait de triompher de ses ennemis. Ce prince féroce et accoutumé à verser le sang , regardant ce discours comme un reproche de Ucheté, prend feu tout d'un coup , et ordonne qu'on commence. La reine saisissant ce mot, et craignant que la colère du roi ne se ralentit si l'on attendait davantage, fait donner à l'heure même le signal , qui ne devait se donner qu'une heure avant le jo«r ; et, au lieu de la cloche du Palais, elle ordonne qu'on sonne le tocsin à SainUGermain l'Auxerrois, qui était plus près.

XL. n y avait déjà longtemps que les soldats qu'on avait postés dans les rues étaient ccmime en bataille, attendant impatiemment le coup du signal. Le bruit et le fracas qui s'excitent subitement , réveillent les protestants qui s'étaient venus loger dans le voisinage par ordre du roi. Ils sortent de leurs maisons, et vont du côté du Louvre où le gros se rassemblait. En chemin , ils demandent pourquoi tant de flambeaux et de gens armés? On leur répond qu'on se prépare à un combat pour le divertissement de la cour , et que la curiosité du spectacle est cause de tout ce concours. GcHome ils ne laissaient pas d'avancer , les corps de garde postés autour du Louvre les repoussent durement, les accablent d'injures, et enfin en viennent aux coups. Ce fut un Gascon qui commença ; et dès qu'il en eut frappé un, on tomba indistinctement sut tous ces infortunés.

XLI. La reine, impatiente de voir l'affaire engagée, saisit l'occasion de cette attaque, et vient dire au roi qu'il n'est plus possible de contenir les troupes; qu'il

est temps de faire donner le signal au Louvre ; qu'en tardant davantage , il est à craindre que la confusion ne se mette dans la ville , et que l'événement ne réponde mal à son attente. Là-dessus le roi fit sonner le tocsin à Saiut-Germain (1) : c'était le 24 du mois d'août, jour de la fête de saint Barthélémy, qui tombait cette année au dimanche.

XLII. Aussitôt les ducs de Guise et d'Aumale et le bâtard d'Angoulême s'avancent vers la maison de Coligny, gardée par Cossôns. Goligny s'étant réveillé au bruit, jugea qu'il y avait quelque émeute; mais il ne craignait rien de la part du roi , soit que de luimême il comptât sur les assurances que ce prince lui avait données, soit que ce sentiment lui eût été inspiré par Téligny son gendre. Il crut bien qu'il viendrait quelque populace ameutée par les Guises, mais que sitôt qu'elle verrait les gardes sous la conduite de Gosseins se mettre en devoir de le défendre lui et ses gens, elle se dissiperait à l'instant.

XLIII. Cependant le désordre augmente, il entend tirer un coup d'arquebuse dans sa cour. Jugeant alors sainement de toute cette affaire, mais trop tard pour pouvoir se soustraire aux meurtriers, il sort de son lit, met sa robe de chambre, et se tient debout appuyé contre la muraille pour fsire sa prière.

XLIV. Gosseins avait ordonné de la part du roi à Labonne, qui avait les clefs de la maison, d'ouvrir la porte ; cet officier, qui n'avait aucun soup^n , l'ouvrit sur-le-champ, et fut, un moment après, poignardé par les soldats qui entrèrent avec Gosseins.

Les Suisses qui étaient dans la cour, effrayés de cet assassinat, gagnent la porte de l'escalier, la forment sur eux, et la barricadent avec des coffres, des tables et d'autres meubles; et dans ce premier choc il n'y eut qu'un Suisse de tué, d'un coup d'arquebuse tiré par un des soldats de Gosseins.

XLV. Mais lorsqu'on eut brisé la porte, Gosseins, Attin et Gorboran de Gardillac de Sarlîd>ous , colonels des troupes françaises, avec Petrucci, Siénois, et Besme, Allemand, qui avait été domestique dans la maison de Guise, tous armés de cuirasses, montèrent k la chambre de Coligny. Guise était demeuré dans la cour avec quelques seigneurs et le reste de sa suite.

XLVl. Pendant ce tumulte, Goligny faisait ses prières, qu'il récitait avec le ministre Merlin. Dès qu'il les eut achevées, adressant la parole à ceux qui étaient auprès de lui, c'est-à-dire à ses chirurgiens et à quelques-uns de ses gens, et les regardant d'un visage

(i) Ceci ne s*«ccorde pas avec le n^ 39; ici c'est le roi qui fait dooDcr le signal, plus baut c'est la reine mère; ici c'est une rixe engagée entre les protesunts et la garde du Louvre qui détermine à hiter le signal, plus haut c'est un mouvement d*amour.propre blessé qui excite le roi; ici la reine est amenée près du roi par le danger où cette rixe met les conjurés, pins haut c'est l'inquiétude que la reine a conçue de l'irrésolution du roi : je tiens la dernière Ter* sion comme la plus naturelle.

ÉCRITO JUSTIFICATIFS

tranquille el assuré, leur dit; «Sauvez-vous promptemeot, mes amis, de peur que vous ne vous trouviez enveloppés dans mon malheur... » Aussitôt ils se sauvèrent, les uns dans les chambres d'en haut, les autres sur les tuiles.

XLYIl. Pendant ce temps-là, les conjurés brisent les portes de Tappartement, et se jettent dans la chambre de Goligny. Besme, Tépée à la main, voit Tainiral derrière la porte, et lui dit : « Est-ce toi qui es Coligny? » « C'est moi-même, » répond ce seigneur d'un air tranquille... Besme lui enfonce son épée dans 4e corps, la retire pour lui en donner à travers le visage, et le déûgure entièrement; il redouble encore ses coups, et le jette mort par terre... Attin, un des meurtriers... n'avait jamais vu d'homme envisager le péril avec tant de fermeté, ni souffrir la mort si constamment.

XLVIII. Guise, qui était demeuré dans la cour, demanda à Besme si l'affaire était finie. Besme répondit qu'oui. « M. d'Angouléme, reprit Guise, ne le croira point s*il ne le voit à ses pieds. >• Eu même temps on le jeta par la fenêtre. Le bAtard, comptant à peine sur ses propres yeux, essuie avec un linge le sang dont son visage était couvert; et, après s'être bien assuré que celui qu'il voyait était Coligny, on prétend qu'il s'oublia jusqu'à donner plusieurs coups de pieds à son cadavre.

XUX. Pour lors il (1) sprt avec tout son cortège en disant : « Allons, camarades, continuons notre ouvrage, le roi l'ordonne ! » Ce qu'il répéta plusieurs fois.

L. La cloche de l'horloge du Palais ayant sonné dans le moment, on cria Aux armes lôe tous côtés; et à l'instant la populace accourut à la maison de Coligny. Après avoir fait mille indignités à son corps, elle le jette dans une écurie voisine et lui coupe la tête, qu'on eut soin d'envoyer à Rome. Ces forcenés exercent leur fureur sur ses mains, ses pieds, et les parties que la pudeur nous empêche de nommer, et traînent le tronc par les rues jusqu'au bord de la rivière ; traitement qu'il semblait avoir prédit quelque temps auparavant sans y penser. Comme des enfants se disposaient à le jeter dans le courant, on le retira pour le porter à Montfaucon , où il lut pendu par les cuisses avec des chaînes de fer...

U. Après le massacre de tous ceux que Von trouva dans la maison de Coligny, ou que l'on put tirer des endroits où ils s'étaient cachés, le soldat se met à piller, casse les coffres, prend l'argent et tout ce qui se rencontre de plus précieux...

Lll. Nevers, Tavannes et Montpensier même, par la haine qu'ils portaient aux protestants, courent par la ville répée à la main, pour animer le peuple déjà disposé par lui-même à ne point faire de quartier. Ils publient que Coligny et ses amis avaient conjuré contre le roi et ses frères, contre la reine et le roi de

(i) Kftt-ce d'Auguolêioe ou Oube ?

Navarre;. . qu'ils n'épargnassent point le sang de ces impies, ennemis jurés du roi et de la patrie; qu'Us s'emparassent de leurs biens comme d'un butin gui leur appartenaU légUlmement.,.

LIU. La bride ainsi lâchée à la fureur, chacun poursuit son ennemi et son rival ; plusieurs, avides de butin , entrent de force dans les maisons, et tous tuent pêle-mêle ce qui s'oppose à leur dessein.

UV. Le comte de la Rochefoucauld éprouva le même sort que Coligny...

LV. Téligny, gendre de Coligny, s'était sauvé sur les tuiles et avait échappé aux poursuites d'une partie de ces furieux , lorsque les gardes du duc d'Anjou l'aperçurent enfin, et regorgèrent.

LVI. Antoine de Clermont, marquis de Rend,... Antoine Blarafin de Guerehy, très-brave officier,... Baudiné, Puviant et Bemy, furent assassinés par les soldats de la garde du roi, aussi bien que Gharies de Quellene, baron du Pont, en Bretagne.

LVIL A mesure qu'on massacrait ces malheureux, on jetait leurs corps devant le château, souples yeux du roi , de la reine et de toute la cour ; et les dames venaient en foule, avec encore plus d'impudence que de curiosité, considérer ces cadavres nus, sans qu'il parût qu'un si horrible spectacle leur fit la moindre peine.

LVIll. Charles de Beaumanoir de Lavaidin fui poignardé et jeté dans la rivière, de dessus le pont des Moulins.

De Brion , gentilhomme de bonne maison, gouverneur du marquis de Conti, fut tué entre les bras de ce jeune prinee, qui fit tout ce qu'il put pour lui sauver la vie. Mais jamais spectade ne fut plus digne de pitié que celui du meurtre de François Nompar de Caumont, logé près du Louvre.

UX. On n'épargna pas même ceux que le roi de Navarre avait fait entrer au Louvre; car le roi , qui avait conseillé à ce prince de les retirer, leur fit dire de sortir de l'appartement de leur maître, et de descendre dans la cour. Us n'y furent pas plutôt qu'on leur ôta leurs épées, et qu'on les chassa du château. On en poignarda une partie dès le vestibule; on mena le reste un peu plus loin, où on les massacra tous, entre autres Pardaillan, Saint-Martin, Bourses et Armand de Clermont , seigneur de Piles, illustre par la belle défense qu'il fit au siège de Saint-Jean d'Angely...

LX. De Leyran fort blessé s'échappa des ma'ns des meurtriers, gagna la chambre de la reine de Navarre , et se cacha sous son lit, ce qui lui sauva la vie : car les médecins du roi le traitèrent avec grand soin, à la recommandation de cette princesse. Beauvoir, qui avait été gouverneur du roi de Navarre, et qui depuis longtemps était malade de la goutte, fut tué dans son lit...

LXI. Après tous ces meurtres, le roi fit venir le roi de Navarre et le prince de Condé, à <{m il dit que... c'était par son ordre qu'on avait tué Coligny, le chef de tous Jes troubles, et qu'on traitait de même dan&

DE LA PROSCRIPTION DE LA SAINT-BARTHÉLEMY

dÛ3

toute la ville les scélérats et les impies infectés des mêmes erreurs que lui ; qu'il n'ignorait pas combien ils lui avaient fait de mal l'un et l'autre en se mettant à la tète des rebelles et en lui faisant la guerre ; qu'il avait de bonnes raisons pour se venger de l'outrage qu'il avait reçu d'eux , et que Toccasion ne pouvait être plus favorable : mais qu'il voulait bien, en faveur de la parenté et de l'alliance, et en considération de leur jeunesse, oublier le pasié, et croire que leurs entreprises contre le bien du royaume venaient moins de leurs nM>uvement8 que des conseils de Coligny et de ses partisans, qui en étaient déjà punis, ou qui le seraient bientôt, comme leur crime le méritait; que leur faute demeurerait ensevelie dans un éternel oubli, pourvu que de leur côté ils voulussent la réparer par une Qdélité sincère et par une soumission telle qu'ils la lui devaient; que pour cet effet il fallait abjurer la doctrine profane qu'ik avaient embrassée, et revenir de bonne (oi à la religion catbolique et nmiaine;... que c'était à eux à voir s'ils voulaient accepter ces conditions, sans quoi ils pouvaient s'assurer qu'on leur ferait le même traitement qu'on venait d'exercer sur tant d'autres.

Le roi de Navarre le pria humblement de ne point faire de violence à leurs corps ni à leurs consciences; que, dans tout le reste, ils ne manqueraient jamais à la fidélité qu'ils lui devaient... Condé ajouta... que la religion ne se commandait point; que sa tète et ses biens étaient entre les mains du roi, et qu'il en pouvait disposer;... que pour sa religion il ne la tenait que de Dieu, et n'en devait rendre compte qu a lui... Le roi, vivement piqué de cette réponse, le traita d*opiniàtre, de séditieux, de rebelle et de fils rebelle , et lui déclara que si, dans trois jours, il ne sortait de son obstination, il lui en coûterait la tète.

LXIl. Il était resté au f&ubourg Saint-Germain plusieurs protestants à qui l'on n'avait pu persuader d'aller passer la nuit dans la ville : Jean de Rohan de Frontenay, Godefroi de Caumont, le vidame de Chartres, Gabriel de Montgommery, Jean Laûn, seigneur de Beauvais, Ségur, Pardaillan, et quelques autres. On avait chargé Laurent de Maugiron du massacre de ces seigneurs, et l'on avait ordonné à Marcel de lui envoyer pour cet effet mille hommes des compagnies bourgeoises ; mais il exécuta cet ordre assez négligemment.

LXUI. Cependant on vint donner avis à Montgommery que toute la ville était en mouvement, et que le peuple se disposait à prendre les armes ; il le fait savoir au vidame et à tous les autres. S'étant assemblés pour délibérer sur le parti qu'ils prendront, ils ne savent à quoi se déterminer, parce que la plupart, comptant sur la parole du roi , se persuadent que ce tumulte vient des Guises, à qui l'insolence d'un peuple séditieux donne la hardiesse de tout entreprendre : ainsi plusieurs sont d'avis d'aller trouver le roi, et de lui offrir leurs services pour repousser la populace mutinée. Quoique les plus sages ne doutassent point que tout ne se fit par ordre du roi, cepen-

dant on passa quelques heures dans cette irrésolution ; et il aurait été facile aux conjurés de lesaoeabler pendant qu'ils étaient assemblés, sans un conb«-tempft qui les sauva.

LXIY. Car Maugiron ayant attendu longtemps les Parisiens que Guise lui avait promis, mais qu'il ne put envoyer parce qu'ils s'étaient dispersés pour piller, ce dernier, ennuyé de tant de longueurs, fait venir deé soldats des gardes, leur ordonne de passer la rivière en bateaux, et prend le parti d'aller Ivi-méme au faubourg. Lorsqu'il fut à la porte de la ville, on reconnut que les clcfe qu'on avait apportées n'étaient pas celles dont on avait besoin.

LXV. Pendant qu'on va les chercher, le jour qui commence à paraître fait apercevoir les Suisses et les gardes françaises qui traversent la rivière; on entend en même temps un coup de canon du côté du Louvre, tiré par ordre du roi, à ce qu'on croit. Il n'en fallut pas davantage pour déterminer les seigneurs protestants à prendre le parti de la fuite, et ils étaient déjà loin lorsque les troupes furent passées. Guise poursuivit Montgommery et ceux qui raccompagnaient jusqu'à Mortfort-l'Amaury, sans pouvoir l'atteindre; il chargea Saint-Léger, qu'il Uouva dans cette petite ville, de prendre des chevaux frais et de continuer à les suivre ; il envoya encore des gens à Houdan et à Dreux pour les arrêter s'ils y passaient; mais ils ne purent les joindre^..

LXVL Guise, avec le duc d'Aumale et le bâtard d'Angouléme, revint pendant ce temps-la à Paris, où les gardes massacraient les protestants de quelque distinction, leurs amis pour la plupart, ou du moins de leur connaissance, pendant que la populace, conduite par les échevins et par les officiers ^es compagnies bourgeoises, exervait toute sorte de barbaries contre leurs concitoyens. La ville n'était plus qu'un spectacle d'horreurs et de carnage. . . •

LXVll. La fureur du peuple enveloppa dans le malheur des protestants des gens qui ne l'avaient jamais été... Pierre Salsède, Espagnol... quoiqu'il ne fût pas protestant...

LXVIII. 11 y eut même des seigneurs catholiques qui coururent grand risque, entre autres Thoré, qui avertit Coligny qu'on ne pouvait pas confier la garde de sa personne à un plus dangereux homme que Gosseins ; que c'était donner la brebis à garder au loup, et qu'il pouvait compter qu'il n'avait pas de plus cruel ennemi.

LXIX. Le maréchal de Cossé fut aussi en d§nger, parce qu'il était ami des Montmorencys, et qu'il n'était pas du parti des Guises...

LXX. 11 y eut quelques protestants de nom qui échappèrent par un bonheur extraordinaire, entre autres Jean de Saint-Chaumont, seigneur de Saint- Romain , Cugy, et le jeune Briquemaut. Jacques de Grussol d'Acier fut épargné par ordre de la reine, à la considération d'Antoine de Grussol, duc d'Usez, son frère. Ce furent les Guises qui le sauvèrent avec quelques autres gentilshommes , à dessein , à ce qu'on

ÉCRiTb JUSTlHCATlh>>

disAÎt, de taire retomber sur le roi et sur la fureur populaire toute l'horreur de cet indigne massacre , et de faire croire qu*à leur égard ils n*en voulaient qu'au seul Coligny, Tennemi particulier de leur maison ; d'ailleurs ils étaient bien aises de se faire par là des créatures, et ils y réussirent en effet...

LXXL il y eut environ deux mille hommes de tués le premier jour. Sur le soir, le roi lit crier paf toute la ville que chacun eût à rentrer dans sa nlaison , sous peine de moit contre les contrevenants, éi qu'il n*y eût que les gardes et les officiers de la ville avec leurs archers à cheval qui pussent marcher par les mes. On croyait que cette précaution ferait cesser les meurtres et les pillages; mais ils recommencèrent la nuit d'après, et continuèrent les jours suivante avec la même fureur.

LXXU. Le roi, voulant faire retomber sur lès Guises toute la haine de cette horrible boucherie, écrivit le jour même, à tous les gouverneurs de province , que le désordre avait commencé sans qu'il y eàt aucune part et sans qu'il en eût rien su auparavant ; mais que les Guises , informés que les amis et les parents de Goligny, qu'il appelait toujours son tousin , se préparaient à venger la blessure de oèt amiral, avaient fait armer, outre leurs gentilshoiHmes, un si grand nombre de Parisiens, qu'ils avaient renversé la garde qu'il avait donnée à Coligny , et qd'ils avaient massacré ce grand homme avec tout ce qil'ils avaient pu trouver de ses partisans ; que cet exehiple s'était communiqué à toute la ville avec tant dé rapidité et de fureur, qu'il avait été impossible d*y remédier aussitôt qu'on l'aurait voulu; qu'enfin la sédition causée par l'inimitié particulière de ces detiz familles était apaisée ; et que, comme elle était arrivée contre sa volonté, ils eussent soin de faire entendk^ à tout le monde que ce qui venait de se passer ne donnait aucune atteinte au dernier édit de pacification ; qu'il ordonnait donc de nouveau qu'on l'observât religieusement par tout le royaume, et qu'il enjoignait à tous les gouverneurs des villes d'empêcher ^u'on en vint aux armes les uns contre les autres : qu'il voulait que chacun demeurât en repos tant dans les villes qu'à la campagne , sous peine de la vie contre ceux qui n'obéiraient pas.

A la fin de la lettre , il y avait ces mots : « Je suis m avec le roi de Navarre, mon frère, et avec mon cou- « sin le prince de Condé; s'ils courent quelque ris- « que, je suis résolu de le partageMivec eux. »

LXXni. La reine écrivit sur iBméme ton, nonseulement en France, mais aux d^^M^uisses; et on envoya de pareilles lettres ei^^^^^Bet en Aile- Biagne. ^^^^¥

Le lendemain on continua de tuer et de piller.

MÉMOIRES DE GASPARD DE TAVANNhS.

KXTRAIT DB LA COLLECTION DKS MÉMOIRES PARTICU- LIBKS RELATIFS A l'hISTOIRE DE FRANCE, T. XXVII, CHAP. XXVII, PAGE 239 ET SUIVANTES.

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