‹ Œuvres du comte P. L. Rœderer (volume 3)Chapitre 2 sur 478 · DE SAINT-EUSTACHE · texte numérisé non relu

DE SAINT-EUSTACHE

PRÉFACE

Voici une comédie SUIS invention et sans intention. Elle s'est trouvée toute faite dans J'histoire de France. L'événement ou plutôt l'aventure qui est le fond du sujet, ses principales circonstances, le nom, le caractère des personnages, s'y rencontrent exactement. On peut s'en convaincre en lisant le douzième volume de l'Histoire de France, de Velly et Villaret, où cette aventure, qu'on peut dire burlesque ^ est encadrée dans les plus effroyables calamités de la monarchie, et touche à la catastrophe qui donna à la France un roi d'Angleterre pour maître.

La tragédie de François II, ouvrage du président Hénault, et la préface qui la précède, m'ont donné l'idée d'écrire cette comédie. Dans sa préface, l'auteur se plaint de la froideur de Vhistoire. Il propose la création d'un nouveau Théâtre Français qui mette en action tous les grands événements dont l'histoire se borne à faire le récit. Il trace quelques préceptes ingénieux pour ce nouveau genre de composition ; et à ces préceptes il joint un exemple fort remarquable : cest sa tragédie. Quand on ne connaît le président Hénault que par l'Abrégé chronologique de l'Histoire de France, l'ouvrage le plus savant, le plus exact, le plus judicieux de notre bibliothèque historique, mais aussi le plus décharné et le plus sec, on ne s'attend guère à cette préface et à cette tragédie de François IL

Voici comment l'auteur a été amené à des idées qui s'accordent si peu avec sa manière habituelle d'écrire Thistoire.

II avait éprouvé une grande difficulté a

mettre dans sa tète et à retenir l'histoire

de Henri VI, après l'avoir lue et relue dans

l'histoire d'Angleterre. « Un roi détrôné,

" dit-il, et remis quatre fois sur le trône, « dans le court espace de quelques années; «« des princes défaits tour à tour, et tour « à tour les maîtres du royaume; la cou- " ronne changeant de tète tous les six mois; « tout cela ne se voit pas distinctement dans « une narration, et ne se place avec ordre c dans la mémoire que très-difficilement ; et « j'avoue que cent fois j'ai su ces faits et cent « fois je les ai oubliés. J'ai lu Shakspeare, « dans l'intention de me les bien représen- « ter... J'ai vu les principaux personnages « de ce temps là mis en action; ils ont joué « devant moi; j'ai reconnu leurs mœurs, « leurs intérêts, leurs passions qu'ils m'ont • apprises eux-mêmes; et tout à coup ou- « bliant que je lisais une tragédie... je me « suis cru avec un historien, et je me suis " dit : Pourquoi noire histoire n'est-elle pas « écrite ainsi, et comment cette pensée n'est- « elle venue à personne? »

L'auteur répond ainsi à cette dernière question :

« Un poète, dit- il, veut faire une bonne « tragédie, un historien une bonne his- « toire, et l'ouvrage en question ne serait « ni l'un ni l'autre... L'auteur ne serait « ni au rang de Corneille et de Racine, « ni dans celui de Tite-Live et de M. de « Thou... L'histoire nous instruit, à la vé- « rite, mais elle nous instruit froidement, « parce qu'elle ne fait que nous raconter; « et souvent elle le fait confusément, quel- « que ordre qu'ait pu y apporter l'histo- « rieu, parce qu'elle ne séjourne pas assez « sur les événements , qu'un fait chasse « l'autre, et qu'un personnage fuit presque « aussitôt qu'il a été aperçu. La tragédie a « un défaut contraire, tout aussi grand « pour qui veut s'instruire, et dont pour-

PRÉFACE

« tant, avec raison, elle fait sa première «' règle : c'est de ne peindre qu'une action » principale, et, ainsi que la peinture, de « n*avoir qu'un moment; parce qu>n. effet « c'est par ce secret qu'elle recueille tout «> notre intérêt, qui se refroidit quand Tima- « gination se promène sur plusieurs actions « différentes. Ainsi l'histoire peint froide- « ment^ pir rapport à la Ir.igédie, une suite " longue et exacte d'évéuements; et la tra- « gédie, vide de faits, p^ir comparaison à « rhistoire , nous peint fortement le seul " événement qu'elle a enirepris de nous " représenler. Ne pourrail-il pas résulter

* de leur union quelque cliose d'utile et

• d'agréable? »

C'esl ce qua cherché Tauteur, en rassemblant dans une tragédie en prose, et en cinq actes, tout ce qui signale les entreprises de la maison de Guise sur les princt s du sang, et la jalousie de ceux-ci contre la maison de Guise, qui s'était emparée du gouvernement de l'État durant le règne de François II, règne qui ne fut, comme on le sait, que de dix-sept mois.

Cet ouvrage est dans le genre de Shakspcare; il brave la loi de la triple unité; il présente audacieuseuient diversité de temps, de lieux, «d'actions ; et cependant on y trouve un intérêt profond et soutenu, qu'il faut attribuer peut-être à un fonds d'amour du bien public, à un sentiment patriotique qui rallie tous les événements à Pintérét de l'Etat. Fn finissant la lecture de François//, on ne sent pas en soi l'impression que laisse une bonne tragédie; mais on ne croit plus qu'il soit impossible, comme l'auteur l'avance dans sa préface, de faire une bonne tragédie historique, et l'on a la satisfaction de sentir pour jamais empreinte dans sa mémoire, et vivante dans sa pensée, une grande hcène de Ihistoire, qui jusque-là n'y avait laissé que de faibles traces.

Ce que le président Hénault a tonte pour les événcaients tnigiques, pourquoi ne l'essayerait-on pas pour les faits comiques ? ï/histoire n'esl-ellc pas un mélange des uns

et des autres, et le ridicule n'y est-il pas aussi abondant que le terrible et l'odieux? N'est-il pas aussi utile d'en tirer et d'en faire ressortir l'un que l'autre? Que les crimes des cours soient le p<irtage de la tragédie, leurs vices celui de la comédie : et le théâtre attaquera tout à la fois les principes et les conséquences. Ceci me ramène à mcm sujet.

Entre les sanglantes dissensions des Bourguignons et dfs Armagnacs qui, sous Charles VI privé de sa raison , s'arrachaient Texercice du pouvoir royal, on vit s'élever pour un moment un troisième parti : c'était celui du Dauphin , de l'héritier présomptif de la couronne, qui; ayant atteint sa dixneuvième aunée, se sent^iit offensé d'être écarté des affaires par les factions rivales.

Ce jeune prince, sans talents et s^iiis conduite, était, dit la chronique, pompeux, paresseux, lâche, inutile j paoureux. Au contraire, les chefs des deux partis opposés étaient des hommes supérieurs.

Le duc de Bourgogne, Jean-sans-Peur, beau-père du Dauphin, puissant par l'étendue de ses domaines, par ses alliances, par ses talents surtout et par son caractère, était un prince guerrier et un homme d'État.

Le chef du parti d'Orléans , le comte d'Armagnac, beau -père du duc d'Orléans et gendre du duc de Berri, issu d'aïeux qui remontiiient au berceau de la monarchie, possédé de toute l'ambition qui alors pouvait être encore naturelle à un descendant (le Clovis, était aussi un homme de tiilent et de caractère. Il maniait les affaires aYec habileté; il était homme de guerre.

La principale différence qui distinguait les deux rivaux, c'est que le duc de Bourgogne s'était fait l'homme du peuple, et le comte d Armagnac l'homme des grands et «les nobles. On sait que l'un et l'autre tombèrent sous les coups du parti auquel ils étaient contraires : le comte d'Armagnac massacré par le peuple dans une prison ; le

PRÉFACE

duo de Bourgogne assassiné en présence du Dauphin, par un de ses officiers, dans un guet-a|)ens. Mais cette fin est postérieure à i époque dont il s*ngit ici.

Les deux princes et leurs partisans méprisaient également le Dauphin. Chacun, dans les moments critiques, trouvait bon de s*aider, contre son rival , dQ l'influence que la qualité d'héritier présomptif pouvait donner au jeune prince sur les hommes sages et attachés aux principes de la monarchie. Mais on ne le trouvait bon à rien et on le mettait à l'écart, dès qu'on avait obtenu Tavantage qu'on s'était promis de son appui. Las enfin de voir la puissance royale passer tout entière des mains d'un parti dans celles de l'autre, le Dauphin résolut de s'en saisir à son tour. Aidé de quelques amis de la même trempe que lui, favorisé du peuple , plutôt comme gendre du duc de Bourgogne que comme héritier du trône, il se livra au projet d'une entreprise dont Villaret parle dans les termes que je vais rapporter :

<« L'exécution était projetée pour la veille « de la Purification de cette année (1414)... « Au son de la cloche de Saint-Eustache^ le « qtuirtier des halles étail averti de se sou- « lever : le» conjurés devaient aller au Lou- « vre, mettre le Dauphin à leur tète, se saisir « des postes les plus importants, chasser les « Orléanais et massacrer ceux qui feraient « résistance. Les ducs d'Orléans et de Rour- « bon furent instruits assez à temps pour « prendre leurs mesures. Le marguillier de « Sainl'Eustache eut ordre de fermer le clo-

• cher et d'empêcher le signal : ils s'empa- '« rèrent du Louvre^ où le Dauphin était ren- « fermé; ils disposèrent des corps de garde « dans tous les lieux suspects. Les chefs « de la conspiration , du nombre desquels « étaient plusieurs courtisans du Dauphin , « furent arrêtés dans leurs lits; et le jour " paraissait a peine, que tout était dissi-

• Pé (I).

(I) HistoUre de France, t. XII, p. 329.

« Quelques jours après cette expédition, a le Dauphin partit, accompagné seulement « de huit personnes, et se rendit à Bourges, « d'où il vint à Mehun-sur-Yèvre, que le « duc de Berri lui avait donné. Le comte « de Vertus (1) et le comte de Bichemont « l'ayant atteint , l'engagèrent à revenir. « La reincy les ducs de Berri et d'Orléans « lui écrivirent. Le jeune prince, persistant » toujours dans sa résolution de secouer le « joug, employa la ruse pour y parvenir. Il « annonça le jour qu'il se rendrait à Cor- « beil, invitant la reine sa mère et len print ces d'y venir; f(, tandis que toute la cour *» l'attendait, il force sa marche vers Paris, « fait lever en passant le pont de Charenton, « arrive au Louvre à cinq heures après midi^ « ordonne sur-le<hamp qu'on ferme toutes « les portes de la ville. Maître de la capt- « talCj il envoie ordre aux princes de se reti- « rer dans leurs terres; le duc de Berri eut n seul la permission de revenir (2).

*« Le Dauphin, par ce coup d'autorité, se « trouvant maître de la «ipitale, se vit en « liberté de manifester son caractère altier^ « irMcis, porté à la frivolité^ à la profusion « et au dérèglement. Entouré de courtisans, « vils corrupteurs de sa jeunesse, il leur « prodiguait les trésors du royaume, insuf- « fisants à leur avidité. Enfin il s'attira le <*- blâme universel en reléguant à &iint- « Germain la jeune Dauphine, princesse « aimable autant que vertueuse, pour se « livrer, avec moins de contrainte, à de « nouveaux penchants (3). - Et il fut obligé d'entendre patiemment, en pleine audience, des députés du duc de Bourgogne, son beau-père, qui vinrent le sommer, au nom du duc, de demeurer avec sa femme, et de débouter de sa compagnie une sienne amie qu'il tenait en lieu de sadite femme.

Tel est le détail que donne Villaret de cet

(1) Cousin du DauphÏD, frère puiné de Charles, duc d'Orléans, p. 331.

(2) Histoire de France, t. XII, p. 331.

(3) Jbid., p. 332.

Reine, épouse coupable, et plus coupable mère (2),

qui fit eiitriT dans le lit du malheureux Charles VI des prostituées, avec lesquelles sa raison et ses organes s*affaii)lirent Kans

(1) Histoire de France, t. XIl, p. 385.

(2) Êpilapbe dlsabelle de Bavière, par Laplace.

* PRÉFACE

incident, qui fit un moment diversion à la î»ncrre des Bourguignons et des Armagnacs, l^ Dauphin mourut peu de temps après , Uî 15 décembre 1415, peu regretté, e/, dit Villaret, méritant peu de Vitre (1).

Quelle anarchie que celle où la nation , ballottée entre les partis, également maltraitée de tous, devient indifférente à tons, et où le pouvoir suprême, après avoir passé et repassé comme une navette, d'une main à l'autre, peut être dérobé de même, et s'obtenir d'un tour d'escamoteur !

La ruse du Daupliin, pour s'emparer du pouvoir et en exclure ceux qui lui refusaient d'y prendre part, est le sujet de la \nèct\ I^ marguillier de Saint-Kustache qui, la veille delà Puriiication, avait promis de faire sonner le tocsin à minuit en faveur de M. le Dauphin, et ne le lit point sonner, et qui probablement fit sonner et chanter le lendemain à midi un Te Deum en action de grâces de la découverte faite par le duc d'Orléans, en est le héros.

Je n*ai changé au fait historique qu'une circonstance indifférente : au lieu de faire partir le Dauphin pour Mehuu-sur-Tèvre, et de le faire revenir à Paris, j'ai supposé, pour conserver l'unité de lieu , qu'il avait seulement feint d'aller en Berri ; qu'il y avait envoyé un homme de confiance en sa place; qu'il s'était renfermé au Louvre dans un appartement reculé ; qu il avait fait répandre la nouvelle de son départ, et avait écrit du Louvre sa lettre de convocatiou pour Corbeil , en la datant de Corbeil même.

J'ai introduit dans la pièce la fameuse Isabelle de Bavière, femme de Charles VI, mère du Dauphin,

retour (1); qui vécut publiquement avecle duc d Orléans, son beau-frère, et concourut avec lui à l'oppression et à la ruine du peuple (2); qui, après que ce prince eut été assassiné par les ordres de Jean sans-Peur, duc de Bourgogne, s abandonna à la vie la plus désordonnée, donna des maîtresses à ses fils, des amants aux femmes de sa maison, et en prit elle-même presque sans choix entre les hommes que rassemblait la licence de sa cour. A l'époque de 1414, âgée de quarante-cinq ans, elle avait pour favori le seiirneur de Boihbourdon, ou Bonredorij son grand fnaître d'hôtel , qui n'en avait pas vingt-cinq. Knfin, ce fut elle qui livra la France aux Anglais en 1414 même, selon les uns, en 1416, suivant d'autres : le traité solennellement conclu à Troyes est de

Oii sait que ce fut l'amour de la reine pour Boisbourdon qui l'entraîna à ce grand crime. Environ deux ans après lépoqùede 1414, le connétable d'Armagnac, devenu tout-puissant , mais craignant l'influence dlsabelle, découvrit au roi Vinlimité de Boisbourdon avec elle. Charles, furieux, fit jeter ce favori dans la Seine , enfermé dans un sac de cuir sur lequel était écrit : Laissez passer ïa justice du roi. La reine fut exilée à Bburges, et à peu près renfermée. Alors le Dauphin, qui figure en 1 4 1 4, n'était plus ; son frère puîné, qui fut depuis Charles VII, adhéra à la sévérité de son père, ou plutôt du comte d'Armagnac. Isabelle voua une haine implacable à l'un et à l'autre. Déterminée à tout tenter pour sa vengeance, elle implore le duc de Bourgogne, l'assassin de son premier amant; le duc de Bourgogne la délivre. Alors le roi d'Angleterre s'avançait dans la basse Normandie; Bayeui, Argentan, l'Aigle, Alençon, éttiientà lui. Toute la France, ravagée par les bandits ,

(!) Villarel, t. XII, p. 259.

(2) « Le peuple n'appelait la reine que la grande « Gaure, dénomination honteuse, dont la décence ne • permet pas de donner Tinterprétation. ■ (Villaret, t XIl, p. 427.)

PRÉFACE

n^était qu'une plaie. Le duc de Bourgogne «empare de Paris p«ir surprise; ses troupes, secondées par la populace» arrachent de leur lit le chancelier, les ministres, les principaux officiers , les grands du parti d'Armagnac; on arrête le connétable luimême. « Quelques jours après, le peuple, « furieux, suscité par la reine, prend les « armes, court aux prisons où étaient ren- « fermés tant de prisonniers importants, « les force, égorge les geôliers, les gardes, « oblige les prisonniers de sortir un à un,

• les massacre à mesure qu'ils sortent. » (Ne semble-t-il pas que les 2 et 3 septem bre aient été une répétition de cette boucherie?) « Armagnacs, Bourguignons, cri- « minels, débiteurs, tous sont immolés « sans distinction d*àge ni de sexe. Lecon- « nétable , le chancelier, sept prélats , les « seigneurs, les magistrats du parlement, « une multitude de citoyens renfermés dans « ces sombres demeures, privés de vie, sont « exposés aux regards de ces forcenés. Les « cadavres du connétable, du chancelier, « de Tévéque de Coutances son fils, furent « traînés pendant trois jours, et servirent « de jouet à la populace. » Nous avons vu de semblables horreurs; mais voici une drconstance qui est de moins dans celles dont nous avons à gémir. « On rougit, « continue Yillaret, de partager le nom « d'homme avec de pareils monstres. Il « n est pas moins honteux pour notre no- « blesse que Luxembourg, Fosseuse, Lisle- « Adam, de Bar, Ghevreuse, Châtelain et les « autres chefs bourguignons , à la tête de « 2,000 hommes d'armes , aient assisté à « ces tragiques exécutions , et paru même « lea encourager en disant : Mes enfants^ « vous faites bien. Tons s'eurighireimt, et « les historiens contemporains (1) assurent « qu'il n'y eqt pasde chef à qui cette révo-

• lulion ne valût plus de cent mille écus. »

Quelques jours après, Isabelle entra dans Paris en triomphe. Le Dauphin, l'année

(1) Jiiyéoal des Ursint.

suivante, fait pioposer au duc de Bourgogne une réconciliation ; les deux princes >e réunissent à Montereau. Pendant leur con férence, Tanneguy-Duchfttel, sous les yeux du Dauphin, assassine le duc de Bourgogne. Isabelle alors traite avec Henri V à Arras; elle conclut un traité d(*/îwt(t7 à Troyes, en 1419; elle déshérite son fils, le proscrit', et la France est aux Anglais.

Est-il nécessaire de dire qu'après le traité de Troyes tous les esprits s*éloignent d'Isabelle, et qull ne lui reste pas un parti- «m? L'étranger , qui n*a plus rien à espérer d elle, passe bientôt de la néglirçence au mépris, du mépris à l'insulte ; chaque jour, nouveaux affronts. Elle traîne, pendant quinze années, une vie misérable dans la solitude et le dénument. La paix d*Arras, qui réunit la maison de Bourgogne et celle de France en 1435, lui fait prévoir le rétablissement du fils quelle a proscrit; elle succombe à ses terreurs dix jours après le traité d'Arras. L'Anglais, ingrat et insolent, fait mettre le cercueil dans un petit bateau qui le transporte à Saint-Denis , escorté seulement de quatre personnes; et, pour excuser cet indécent cérémonial, il allègue le peu de sûreté de la route par terre. Telle fut la fin d'Isabelle. « Chargée du « mépris et de la haine de son siècle, le « tombeau même ne la sauva pas de lindi- « gnation de la postérité. Près de quatre « cents ans se sont écoulés depuis sa mort , <t et il n*est point encore de Français qui « puisse entendre , sans frémissement,^ le « funeste nom dlsabellede Bavière (I). »>

La personne que le Dauphin avait pour sienne amte, et dont le duc de Bourgogne lui fit demander l'expulsion en 1414, était une des filles d'honneur de la reine (2). Juvénal des Ursins en parle dans les termes suivants :

a II y avait une demoiselle moult belle en rhôtelde la reine, fille de messire Guil-

(1) Villaret, t. XV, p. 196 et 197.

(2) Idem, t. XIII , p. 303,

PRÉFACE

laume Cassinel, laquelle vulgairement on nommait la Gassinel. Si elle était belle, elle était aussi très-bonne et en avait la renommée ; de laquelle on disait que ledict seigneur le Dauphin faisait le passionné. •

Le même Juvénal des Ursius dit que dans la campagne qui avait eu lieu au commeneeBAent de Tannée 1414 eoutre le due de Bourgogne, campagne oà le roi et le Dauphin avaient marché en personne (1), « monseigneur le Dauphin était bien joli, « avait un moult bel étendard tout battu « en or, où avait un K» un cjgne, et une L, » pour exprimer le nom de Cassiuel. »

La demoiselle de Gassinel m'a paru être un personnage nécessaire pour donner à la pièce un peu de cet intérêt tendre dont notre théâtre ne peut se passer. Et elle ne fut certainement pas étrangère à la politique de la cour, ni à la ruse du Dauphin. Yillaret dit^ en parlant de la bannière décrite par Juvénal des Ursms : « Peut-être le Dau- « phin, en a&nonfant, avec aussi peu de « mystère, Téloignement que cette passion <« étrangère lui donnait pour les charmes de « laDauphine, avait-il dessdnde mortiOer • le duc de Bourgogne (2). >*0n peut présumer aussi que la reine avait favorisé cette liaison pour entretenir la mésintelligence de son fils avec le duc de Bourgogne, qui avait fait assassiner Louis d'Orléans, son premier amant, et qu'elle avait en horreur.

Il parait quç le comte d* Armagnac n'était point a Paris dans le temps où le Dauphin joua la cour si facilement, et avec un succès si complet. Il est certain que la surintendance des finances, la place de connétable, le gouvemenient de toutes les citadelles et places fortes, ne lui furent données que plusieurs mois après et à la suite de la bataille d'Azinoourt (3). Mais comme il avait gouverné la faction d'Orléans depuis 1410, époque où il maria sa fille au duc d'Or- Ci) Vinaret, tXIH, pu aoa,

(2) Idem,ibid.f p. 381.

(3) Idem, ibid., II. 38 t.

léans ; comme il avait donné son nom à cette faction ; comme son crédit on plut6t son autorité étaient telles en 1414, qu'au conmiencement de cette année le roi ayant marché en personne à la tète de cent mille hommes contre le duc de Bourgogne, pnnceSf seigneurs, officiers^ soldats, tous portée rent l'écharpe aux couleurs d'Armagnac (1); il m'a paru convenable de mettre en scène ce grand personnage, et d'anticiper de quelques mois sur Tépoque où ses dignités et ses pouvoirs confirmèrent son autorité personnelle.

L'histoire n'a jamais voulu mettre à découvert le véritable dessein qui animait le comte d'Armagnac ; il semble qu'il ait caché ses intentions par la crainte de faire connaître des drwts qui pourtant étaient dès lors à peu près du même genre que seraient ceux d'un descendant de César sur les Gaules.

« On avait persuadé au roi, ditYillaret, « et au duc de Guienne (le Dauphin) , que « le projet des Armagnacs était de transfé- « rer le sceptre au duc d'Orléans; on pré- « tendait même que ce prince s'était rendu à <' Saint-Denis pour s'y faire couronner (2). » Villaret rapporte cette opinion à l'époque où le roi , uni avec le duc de Bourgogne contre les Armagnacs, leur faisait une guerre à outrance, à Tannée 14U«

Cependant, le duc d'Orléans n'avait alors que seiae ans; son caractère n'était pas porté à l'ambition ; il ne montrait d'ardeur que pour venger son père sur le duc de Bourgogne, son assassin.

Le comte d'Armagnac, an contraire, était dans la force de l'Age, trente-sept à trentehuit ans. Puissant par ses domaines, descendant de Clovis, il se piquait de plus de fierté que les princes de la maison riante. Quand son beau-père et son gendre se déclaraient vassaux de l'Angleterre pour obte^ nir d'elle des secours contre le duc de Bourgogne (en 1412), il signait ses traités

(1) Villaret, t XUI, p. 303.

(2) Idem, ibid., p. 384.

sous le titre de Bernard , par la grâce de Dieuy comte d'Armagnac (1). Quelle apparence qu*il voulût pour roi un gendre qui se déclarait vassal du roi d'Angleterre, lui qui ne voulait pas Tëtre pour son comté d'Armagnac? Il avait saisi le pouvoir plutôt en conquérant qu'en usurpateur. Il fut, en 1416, plutôt roi que premier ministre et connétable. Quel orgueil et quelle puissance que celle d'un connétable, dun gouverneur général des places fortes, d'un surintendant des finances, qui, n étant encore que commandant en second de larmée française, lui avait fait porter ses couleurs !

Si dans ces circonstances , et dans cent autres que Tbistoire rapporte, on ne voit pas distinctement l'ambition du dt^xcendaiit de Glovis, il suffira de considérer l'abjection de tonte la cour, Vineptie et la m^iuvaise conduite des trois Dauphins qui se sont succédé en moins d'une année, la corruption et la scélératesse de la reine, l'état

(1) Voici ce qu'on lit dans le treizième volume de Villaret, page 205, au sujet du traité du mois de mai 1412:

« Cet acte ignominieux justifie les différents traits

• répandus dans cette histoire contre ces princes si « peu dignes de leur élévation et du sang dont ils « étaient formés. Ils s'engagent à contribuer, de tout « leur pouvoir, à remettre les Anglais en possession <« de toutes les places de la Guyenne qui leur avaient

• été prises depuis le traité de Brétigny ; à faire hom- <( mage au roi d'Angleterre de toutes les places qu'ils « possédaient dans cette province, dont le nombre est

• estimé à 1,500 forteresses. Le duc de Berri se recon-

• naissait vassal du roi d'Angleterre pour le comté de

• Poitiers, dont la propriété devait, après sa mort, re-

• tourner à Henri ou à ses successeurs. Le duc d'Or- « léans déclarait tenir aux mêmes conditions le comté « d'Angoulème, et rendait en même temps hommage « pour le comté de Périgord. Dans cette honteuse con-

• vention , les ducs de Berri et d*Orléans sont exprès- « sèment qualifiés de vassaux et de sujets du roi d'An- « gleterre, tandii que le comte d* Armagnac^ quoique « dans la même position et soumis au même hommage « pour quatre c^àtellenies dont la propriété lui est « cédée, est simplement désigné par son tUre de sel-

• gneurie. Cette distinction provenait sans doute de

• l'indépendance affectée par le comte, qui avait Vor- « gvM de ne point reconnaUre de seigneur suzerain

• de ces domaines, dont il s'intitulait gohtie pa« la

« GEACB DB DUU. »

PRÉFACE. 7

du roi, dont la folie dégénérait en stupidité, la soumission de tous les grands à la domination anglaise qui s'avançait à grands pas, et dont le peuple français avait horreur ; il suffira , dis-je, d'arrêter les yeux sur ce spectacle pour ne plus révoquer en doute IVxistence d*uii |)lan dont l'exécution aurait été si facile et la réussite si probable, sans la faute que fît le connétable en laissant surprendre Paris , et en s'y laissant arrêter.

Charles, duc d'Orléans, gendre du comte d'Armagnac, était cousin duDauphin, et du même âge que lui, dix- neuf ans. Il était fils de Louis d'Orléans, qui fut assassiné le 24 novembre 1407, par ordre du duc de Bourgogne, son cousin germ^iin : il fut le père de Louis Xlf. En 1115, les Anglais le firent prisonnier à la bataille d'Aziucourt. Il demeura vingt-cinq ans en Angleterre. Il mourut à Paris en 1465, âgé de soixantequatorze ans. Il aimait les lettres et les cultivait. Ou Ta appelé le rcntaurateur de ta poésie française. On a conservé de lui quelques pièces de vers qui ne manquent pas de douceur et de grâce.

Leduc de Bourbon, qui figure dans la pièce, est Jean, fils de Louis, surnommé le Bon, celui qui répondit à un délateur : Vous avez noté dans votre mémoire toutes les fautes qu*ils ont commises ; avez-vow tenu registre des services qu'ils m* ont rendus? Jean était oncle du Dauphin ; il était âgé de quarante-cinq à cinquante ans en 1414. Il y a peu de chose à dire du duc de Berri, grand-oncle du Dauphin. Il était fort âgé en 141 4, avait peu d'influence, et n'avait jamais joué un grand rôle.

» L'ambition, dit Yillaret, rindolence, « la prodigalité, lavarice, dominèrent tour « à tour ce prince inconstant. » 1^ l^aboureur en parle encore moins honorablement : » Cruel et faussement pieux, dit-il, t7 tint « un grand nombre de provinces sous le pressoir pour enrichir des palais , bâtir des églises, acheter des reliques, faire des

8 PRÉFACE

« fondations de charité. » Il raina l*État> et mourut ruiné. Il avait donné au Dauphin le doinuine de Mehun-sur-Yèvre, dans le Berri, et le jeune prince parut Taffectionner.

Voilà ce que j'avais à dire sur le fond et sur les principaux rôles de cette pièce, dont les événements ni les grands personnages ne se rapportent à aucun de ceui de notre temps, et dans laquelle j*ai soigneusement évité tout ce qui pourrait prêter à des allusions répréhensibles et à de fâcheuses applications.

Le personnage du Marguillier de Saiut- Eustache préseule seul des traits qui peuvent paraître empruntés au temps présent, et faire jeter les yeux sur quelques intrigants modernes. Nais d'abord je pourrais dire que ces traits sont indiqués par Thistoire; et, en effet, dans le récit même qui a fourni le sujet de la pièce, elle montré le marguillier disposé à sonner le tocsin à minuit en faveur du Dauphin, et ensuite détourné de ce dessein par le duc d'Orléans. N*y lit-on pus aussi que dans les églises, notamment dans celle de S;nnt- Eustache, on affublait alternativement les saints des couleurs de Bourgogne ou d'Armagnac? Ne lit-on pas qu'en 1411, les prêtres se paraient aux autels de Vécharpe rouge et de la croix de Sainl-André , signe de la faction de Bourgogne; que les images des saints en étaient chargées {ï)\ et ensuite, en 1414, qu'à la croix bourguignonne succéda Vécharpe armagnac (qui était blanche); que les saints l'arborèrent ; qu'un homme fut banni et eut le poing coupé pour l'avoir enlevée à la statue de saint Emtache (2)? Il est évident que le marguillier de Saint- Eustache présidait à tous ces changements de décorations et de costumes.

Je pourrais ajouter qu'il a existé, dans tous les temps de factions et d'anarchie, des hommes qui portent, comme on dit^ ïeau

(0 Villarel, t.XIIl,p. 187.

(2) JbkiefM.

sur les deux épaules, ou qui nagent entre deux eaux. Le temps présent n*est, s<»u8 ce rapport, qu'un renouvellement du temps passé; et cest peut-être par cette seule raison qu'un tableau du passé, et conforme au [lassé, semble étrexine copie du temps présent.

Mais, sans me mettre en peine de justifier ce personnage, je dirai qu'on peut appliquer à tant de gens le ridicule dont il est affublé, qu'on ne rencontrera personne qui s*y reconnaisse, .et qui n'y reconnaisse une vingtaine de ses amis. Ainsi personne ne s'en offensera, et beaucoup, j'espère, s'en réjouiront. D'ailleurs, tous les marguilliers du monde et de tous les âges ont été abandonnés aux menus plaisirs des honnêtes gens qui aiment à se divertir de la gravité apportée dans des occupations sans difficulté et de faible intérêt, et de l'importance attachée auji honneurs de paroisse. Cette gravité et cette importance sont le type reconnu de la pédanterie.

M. Coquelet, prenant Ménechme pour le chevalier Ménechme son frère , lui demande le montant d'un mémoire que celuici lui doit. Ménechme lui répond :

Vous êtes un vieux fou.

M . Coquelet reprend fièrement :

Je suis marchand fripier.

Mon nom est Coquelet, syndic et m abguiluer.

U dispute continue. Ménechme veut couper le nez à M. Coquelet. Valentin, son valet, l'en empêche, et lui dit :

Laissez-le aller ; Que feriez-vous, monsieur, du nez d*un m argcilubbT

Ces quatre vers donnent assez bien la mesure de l'opinion qu'un marguillier a de lui-même et de celle qu'en ont les autres.

Je ferai , au reste , sur le caractère que j'ai douné à maitre Lahure, deux observations que je prie de noter.

La première, c est qu'il n'a rien de commun avec ces caractères doux , faibles et timides que le pouvoir en mauvaise humeur, ainsi qu'il est toujours en temps de

PRÉFACE

révolatioD, fait trembler; et qui, comme

la cbaoye-souris de la Fontiiioe , disent à

a belette ennemie des souris :

Moi, souris!. ..

Je suis oiseau ; voyez mes ailes :

Vive la gent qui fend les airs !

et ensuite à une autre belette aux oiseaux ennemie :

Je suis souris ; vivent les rats !

Jupiter confonde les chats

Ces variations, iBoffensives pour le pouvoir, sont une innocente et légitime défense contre ses abus, et la Fontaine ne feint pas d'appeler sage celui qui remploie.

Le sage dit, selon les gens :

Vive le roi l vive la Ligne l

Sage ne s entend pas ici dans le sens absolu : il signifie prudent. Mais la prudence est la sagesse du faible.

Je déclare, en second lieu, que le caractère de M* Lahure n'a rien de commun non plus avec celui de ces bons et paisibles habitants des pays monarchiques qui , se tenant à l'écart et se renfermant dans leur famille durant les orages politiques, sont toujours soumis à 1 autorité qui se trouve à la tête du gouvernement , sans s'informer d'oii procèdent ses droits ; qui se reconnaissent obligés de leur personne et d'un partage de leurs revenus envers celui , quel qu'il soit, qui protège les personnes et les propriétés ; qui croient , avec la foi du charbonnier, à la légitimité de celui qui estf et disent, avec toute la sincérité et la simplicité de l'Église, qu'il faut rendre à César ce qui appartient à César, sans demander à voir sa généalogie (I).

. (1) ^Bendez à César ce qui est à César, et à Dieu ce • gtd est à Dieu^ dit Jésus-Christ. Pour prononcer « cette sentence, sans demander comment et avec quel « ordre se levaient les impôts, Jésus-Christ ne regarde « que l'inscription du nom de César, gravé sur la ■ monnaie publique. » Bossubt, Polit. deVÉcr, sainte, t. II, p. 234.

La classe de citoyens dont je parle est fort bien représentée par le personnage le plus judicieux de la famille Glinet.

Ces hommes sont heureusement le fonds des nations monarchiques , sans quoi les mutations des princes pourraient être, seraient inévitablement la subversion et l'anéantissement des peujdes.

Certes , ce ne sont pas les mœurs conservatrices de l'état social au milieu des subversions de cour, que j'ai voulu ridiculiser par le rôle de M* Lahure; ce sont ces hommes qui se mettent en avant dans les temps de trouble ; qui viennent toujours au secours du plus fort ; qui sont les premiers à saluer le parti triomphant et à solliciter ses faveurs; qui, en jouissant de ses bienfaits , songent déjà à se préparer des titrçs près du parti opposé, et se présentent à lui , ces titres à la main, le jour même qu'il a pris sa revanche ; qui se trouvent ainsi les premiers placés et les mieux placés sous les régimes les plus opposés , et toujours dans une position de faveur à la suite des convulsions politiques qui ont entraîné le plus de désastres et de ruines.

Je demande s'il est un précepte dans la morale, une loi dans la politique, une règle dans la bienséance, qui défende de rire un moment de cette espèce d'industrie si lâche, que, malgré ses succès, elle ne parvient jamais à exciter autant d^envie que de mépris?

Toutefois, je n*ai fait de M* Lahure quun sot mu par Finstinct de la vanité plutôt que par des calculs d'intérêt. Si j'avais voulu et si j'avais pu lui donner un peu plus d'esprit, et le combiner avec de l'effronterie, avec une corruption profonde, un égoîsme dégagé de toute affection et de toute contrainte, j'en aurais fait un personnage odieux, qui, après tout, et malgré ses talents, n'eût été que Tàne de la Fontaine. Cet âne déteste également le maître qu'il sert, celui qu'il a servi, celui qu'il servira. Il tend le dos au bat du maître qui arrive, pour être sûr d'avoir toujours la tête au râtelier. Le maître qui part et cède l'écurie n'obtiendra de lui qu'un coup de pied.

iO

PRÉFACE

£8141 dans un pré plein d'herbe et fieurissanlP il ne s'embarrasse ni de rennemi qui s'approche , ni du mattt'e qai s'enfuit et rappelle.

Fuyons, dit alors le vieillard.

Pourquoi ? répondit le paillard ;

Sauvez-vous, et me laissez paître.

Notre ennenUf c'est notre maUre,

CSet âne est un mauvais sajet, dont le discours pourrait être une leçon de bouté pour les maîtres durs, si son exemple n'était une leçon d'ingratitude pour les serviteurs les mieux traités.

Le ciel m*a préservé de la tentation de présenter ma pièce à une administration de théâtre; et pourtant, s'il était possible qu'un théâtre français éprouvât un moment de stérilité, et se trouvât quelque jour dénué de nouveautés, je ne serais point fâché de la voir représenter.

Je ne désespérerais pas d'obtenir un si grand honneur, si les acteurs et actrices qui pourraient y prendre des rôles avaient une idée précise des costumes du temps.

M. le docteur Bourdois possède dans sa jolie collection un tableau qui rassemble tous les personnages de ma pièce , excepté le Marguillier de Saint-Eustaclie. On y voit les habits de la cour de Charles Y I tels que les historiens du temps les décrivent , et même avec une circonstance de plus, dont ils ne parlent pas (1). Legendre, Villaret, nous disent que Us seigneurs, ainsi que les dames, étaient alors en usage de porter la représentation de leurs armoiries sur leurs habits (2).

Quant à la coiffure des femmes, voici comment Juvénal des Ursins la dépeint : « Quelque guerre qu'il y eût, dit-il, tem-

(1) La braguette.

(2) Villaret, t. XIV, p. 265.

« pétes et tribulations, les dames et demoi- < selles menaient grands et excessifs états, « et cornes merveilleuses, hautes et longues ; « et avaient de chacun côté, en lieu de « bourlées , deux grandes oreilles si larges , « que quand elles voulaient passer l'huis « d une chambre, il fallait qu'elles se tour- « nassent de côté et baissassent, ou elles « n'eussent pu passer. »

Non , je ne serais pas fâché , dans ces temps bienheureux de résurrection générale (1), où le goût renaît avec tant d'autres qualités distinctives de la nation française, de voir l'antique élégance de nos pères et de nos mères, et surtout les grandes oreilles s*étaler, en attendant mieux , sur la scène française.

Un autre motif est peut-être caché sous celui-là. Je me persuade qu'une comédie dont un événement du règne de Charles YI forme le fond, pourrait déterminer les personnes qui ont quelque teinture de Thistoire, à relire celle de cette époque malheureuse. Il n'en est point qui soit plus féconde en leçons de haute importance , et qui les distribue plus également entre les partis les plus opposés dans Tintérieur, entre le Français et l'étranger, le vainqueur et le vaincu. • •

Les âmes vraiment françaises y verront avec douleur, mais non sans profit peutêtre, les fautes et les crimes qui introduisirent en France la domination anglaise.

La sagesse anglaise y verra aussi comment cette domination s*est évanouie, et elle comparera le nombre des soldats qui sont entrés en conquérants sur notre territoire, avec celui des soldats qui sont rentrés en fuyards, ou en vertu d'une capitulation, dans leur patrie.

(1) La première édition de cette comédie a paru en 1818. {Note de l'éditeur,)

LE

MARGUILLIER

DE SAINT-EUSTACHË.

PERSONNAGES

ISABELLE DE BAVIÈRE, femme de Charles Vf, âgée d'environ quarante-cinq ans.

LE DAUPHIN (Louis), fils de Charles et d'Isabelle , âgé de dix-neuf ans.

LE DUC D'ORLÉANS (Charlbs), cousin du Dauphin, âgé de dix-neuf ans.

LE DUC DE BERRI, grand-onde du Dauphin, soixante- treize ans.

LE DUC DE BOURBON, grand-oncle du Dauphin, quarante-cinq à cinquante ans.

LE COMTE D'ARMAGNAC, gendre du duc de Berri, beau-père du duc d'Orléans,

trente-huit à quarante ans.

La dbmoisbllb DE CASSINEL, fiUe de la maison de la Reine, maîtresse déclarée du

Dauphin, vingt ans.

Lb duc de bar, gouverneur du Louvre, vingt-cinq ans.

Le snus DE MARCOIGNET, ) , . *

> du même asfi.

Lb snB DE RAMBOUILLET, ) ^

BfAlTRB Jban DE WAILLT, chancelier de Guyenne, quarante ans. Le sbignbur DE BOISBOURDON, favori de la Reine, grand maître d'hôtel de sa maison , vingt-quatre ans.

Maître LAHURE, marguillier de Saint-Eustache, quarante à cinquante ans. JACQUEVILLE, commandant de la garde du Roi. LASTI.

Officiers de la Reine.

Officiers du Dauphin.

Hommes du peuple.

Le lieu de la scène est Vappartement du Dauphin, au Louvre. L'époque de Vaction

est Vannée 1414.

LE

MARGUILLIER

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