‹ Œuvres du comte P. L. Rœderer (volume 3)Chapitre 218 sur 478 · CHAPITRE XXIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIII

Quels grands et quels motifs ont été cause de la guerre.

J'ajouterai encore à cette discussion^ quoique déjà trop longue, quelques détails qui peuvent être utiles pour montrer ooauoient les ehe& des partis respectifs furent amenés à se déclarer, les uns pour le culte catholique, les autres pour le calvinisme; et comment ils parvinrent à impliquer ces cultes dans leurs querelles particulières.

Les Guises furent engagés dans la persécution des protestants par Pexemple et l'autorité du cardinal de Lorraine, le guide de François P*^ dans la direction des affaires de religion, et l'instigateur des violences de ce roi cruel; ils le furent par l'exemple et l'autorité de Henri II, digne successeur de son père^ dans la faveur de qui François de Guise voulut s'établir^ au préjudice du connétable de Montmorency qu'il enviait et qu^il craignait; ils le furent enfin^ parce que c'était la religion de l'État, et qu'ils gouvernaient TÉtat. Les prêtres catholiques durent donc voir dans le duc de Guise un protecteur, et il dut voir en eux une clientèle qui pourrait le servir contre le parti qui lui était opposé.

Les Golignys furent poussés dans les intérêts du parti protestant par la malveillance des princes lorrains. Pierre Mathieu rapporte que^ sous le règne de Henri II, le cardinal de Granvelle, Antoine Perrenot, évêque d'Arras, insinua au duc (régnant) de Lorraine, lequel conseilla ensuite au cardinal,de noircir les Golignys parles épithètes d'hérétiques et de luthériens^ et de leur enlever par ce moyen la protection des Montmorencys. Le motif de Granvelle était la crainte que le luthéranisme ne s'étendit de l'Alleniagne sur la Flandre, ayant déjà reconnu^ disait-il, que, par les ruses du diable en Flandre, les Flamands, pour être voisins de TAUemagne^ n'avaient reçu que trop librement ces furieuses opinions. Granvelle accompagna ces paroles de belles promesses de la part de la cour d'Espagne. Les Golignys, ainsi désignés, acceptèrent la couleur que les Guises leur donnaient^ et la donnèrent à leur parti. Les mécontents ne demandèrent pas mieux que de s'emparer des griefs des protestants, et d'en fortifier les leurs. Los Montmorencys même.

qui avaient concouru avec les Guises à la persécution des protestants, tant que Fambition de ceux-ci ne les avait ni inquiétés, ni humiliés, ni lésés^ se joignirent aux Golignys et à la maison de Boivbon, qui était protestante: preuve manifeste que ce n'était pas la religion qui divisait les partis.

Les Coudés, les Montmorencys, les Golignys, patrons deâ mécontents de tout genre, eurent pour clientèle tous les Français que les profusions de cour et ses scandales révoltaient. N'était-il pas naturel qu'ils s'adjoignissent aussi les protestants qu'elle persécutait, et'qu'ils espérassent y trouver des secours d'argent, peutêtre des hommes pour commencer l'armée qui leur manquait? Le titre de calviniste n'était-il pas un nom de ralliement qui leur était donné par l'ennemi même?

Des deux parts im instinct de bienséance faisait sentir que conserver la religion de l'État, ou assurer contre elle la liberté de conscience^ étaient deux intérêts qu'on pouvait honorablement avouer, dont il était plus facile de couvrir et de colorer des intérêts grossièrement personnels qu'il ne l'eût été en prenant pour prétexte le pur amour du bien public, motif toujours suspect d'hypocrisie, parce que l'exaltation lui est moins ordinaire et moins naturelle qu'aux sentiments religieux.

Enfin , des deux parts on comptait sur les étrangers. La maison de Guise était assurée de l'appui de plusieurs princes catholiques, du duc de Lorraine, du pape, du roi d Espagne. Les Golignys et les Bourbons étaient sûrs d'obtenir des princes protestants d'Allemagne de ces troupes mercenaires que la France a si souvent achetées d'autres nations. Ils. pouvaient aussi espérer d'autres secours de l'Angleterre.

G'est ainsi que la religion a figuré dans nos guerres du seizième siècle. Les partis, totalement politiques au fond, ont emprunté aux catholiques et aux protestants les noms sous lesquels ils se sont déclarés, leur cri de guerre et leur bannière. C'est sous le nom des deux cultes qu'ont été déclarées des guerres, négociées des alliances, conclues des pacifications politiques C'est, pour ainsi dire, sous le masque que les partis se sont battus , réconciliés, embrassés et battus encore , et ont paru partager la condition du parti dont ils déployaient

Page 1