‹ Œuvres du comte P. L. Rœderer (volume 3)Chapitre 236 sur 478 · SCÈNE II · texte numérisé non relu

SCÈNE II

LA REINE MÈRE, LE DUC DE NEVERS

LA BBiNB MÂBE. — U assemUe un conseil dans mon cabinet^ et n'y vient pas !

LE DUC DB NEYBBS. — Ccla arrive si souvent, que Votre Majesté ne doit pas s'étonner.

L4 EBiNE ukKEf gaiement n — Les affaires sont pourtant assez sérieuses^ mon cousin; ne trouvez-vous pas?

LE DUC DE NEVBBS, çTavemenL — L'absence du roi prouve sa confiance en Votre Majesté,

LA BBiicB MBBB, toujoufs gaiement. — S'il en a plus en moi qu'en lui-mAme^ il en a beaucoup.

LB DUC DE NEVEBS. — VoS COUSCilS lui SOUt

fort nécessaires.

LA BEiNB MÈBE. — U u'est pBs pcrsuadé de cela. C'est plutôt sa paresse que sa confiance qui se repose sur moi. Maintenant qu'il s'agit de se procurer des troupes et de l'argent^ il faut pourtantqu'il paye un peu de sapersonne... Entre nous^ mon cousin^ ne trouvez-vous pas nos moyens en hommes et en finance bien faibles; bien incertains et bien tardifs^ pour une guerre où l'on se veut jeter actuellement?

LE DUC DE NBYEBs. — Tout dépend des états généraux.

LA BEINB MÀBB, — Ils out aunoucé hicT de la bonne volonté.

LB DUC DE NEVEBs. — Pas Unanimement, Bodin a fait une vive impression; cet homme-là parle franchement^ fortement; il a une grande réputation de savoir^ de sagesse, de droiture, même dWection pour le roi : il se fait écouter. Il fera au moins traîner les discussions auxquelles les demandes du roi donneront lieu; et â les moyens qui seront octroyés se font attendre, ils viendront trop tard.

LA BEINB MÈBE — Si l'ou pouvait parler au roi» et lui persuader de remettre à un autre temps!

LE DUC DE NEVEBs. — Qui Ic pourrait mieux que Votre Majesté?

LA BEINB MÉBE, — No savcz-vous pBs commo il repousse les idées qui viennent de moi? S'il était disposé à écouter quelqu'un, M. de Nevers, ce serait vous.

LE DUC DE NEVEBS. — Moi, madame! Je me garderai bien de lui parler contre la guerre;

je ne lui donne d'avis que quand il m'en demande... Le roi a trop bien profité du conseil (très-sage en lui-même) que Votre Majesté lui a plusieurs fois donné.

Là BEiNE MÀBE. — Qucl conscU, mou cousin?

LE DUC DB NBVBB8. — « Qu'il DO faut pBS

a ({u'il autorise personne pour le faire être trop a grand, et qu il doit se souvenir de feu M, le a duc de Guise et du comte de Retz ('). » Votre Majesté lui a fait aussi un point d'honneur de passer pour gouverner seul. Cheverni le sait trop bien, à son grand déplaisir. Il tient de Votre Majesté : « que le roi ne prendra jaa mais personne pour son conseil arrêté (**), par a la raison qu'il pense que cela toucherait à sa « réputation. »

LA BEINB MBBB. — Il y a uu nûlicu entre se laisser subjuguer par quelqu'un, et n'avoir confiance en personne. Je l'ai en efiet prévenu contre l'usurpation de sou autorité; mais je lui ai aussi conseillé d'avoir près de lui un homme sage, à qui il pût confier ses idées, et dont il pût mettre à profit l'expérience. Je lui ai même cité l'exemple de son aïeul François PS qui, après avoir éloigné le connétable de Bourbon^ voulut ouvrir tous les paquets et faire tout lui-même, ce qui fit que tout demeura. Il se ff^cha. Il prit Annebau et le cardinal de Tournon. Le roi n'a point profité de mon dernier conseil, et il a outré Tapplication de Vautre : au point que je ne puis faire aucune chose à part^ et qu'il le trouverait mauvais. Vous le voyez : certainement je suis loin de pouvoir tout ce que je veux (***).

LE DUC DE NEVEBS. — Jc mc flattais d'avoiic fait sentir au roi^ dès le lendemain de mon arrivée à Blois , qu'il y aurait de Tiraprudence à déclarer son intention pour l'unité de culte, avant d'être assuré des moyens de vaincre la résistance des huguenots (****). J'ai été surpris et affligé quand j'ai su que le roi avait signé Tunion , et qu'il dirigeait l'esprit des députés contre les gens de la religion, étant dénué de moyens d'en triompher.

LA BEINE MÈBE. — Il Comptait sur la bonne volonté de ces députés mêmes, pour l'aider à

(*) Journal de Nevers, 23 janvier 1577. (**) Idem, 22 janvier.

(**•) Journal de Nevers, 22 janvier.

(•**•) Idem, 2 et 3 décembre 1576.

LE BUDGET DE HENRI III

faire la guerre; il espérait, et il faut espérer encore, qu'il les trouvera conséquents, et qu'en se déclarant pour Tunité de religion, ils donneront les moyens de l'établir.

LE DUC DB NBVEas. — Ce succès serait probable, s'ils avaient déclaré leur opinion et celle de la France; mais ils n'ont déclaré (comme nous le savons vous et moi) que Fopinion et la vdonté qui leur a été insinuée par le roi : si bien que leur déclaration n'est au fond qu'un acte de complaisance; et encore cette complaisance étant le fait de la majorité des provinces, fort différente de celle des votants, peut-on se flatter qu'ils soient conséquents à une opinion qu'Us n'ont pas, de préférence à celle qu'ils ont apportée aux états?

I.A BBiNB MÈBB — Mais u'cst-cc pas vousmême, mon cousin, qui avez porté le roi à ne vouloir souffrir que la religion catholique? ^ LB DUC DB NBVEBs. — J'avouc, madame, que J ai toujours cru plus avantageux d'avoir une seule religion que deux. J'estime aussi la religion catholique préférable à la prétendue réformée , ne fûirce que parce qu'elle est la plus ancienne et la plus générale. Mais...

LA BEiNE MÈBB. — Allous, allons, caro mio Ludovico , ne déguisez rien. Vous arrivez de Rome , et le bon accueil que vous avez reçu dal santissimo padre n'a pas nui dans votre esprit au catholicisme (*).

tB DUC DE NBVEBS. — Je suis cathoUque de cœur, et de plus très-aflectionné au saint-père; mais, madame, je ne parle ici que dans les mtéréts politiques de la France et les vôtres, et je dis que l'établissement d'un culte différent de celui du prince dans l'État donne aux ambitieux mtrigants un moyen facile d'exciter un grand nombre de ses sujets contre lui, de mettre en jeu leurs mécontentements . leurs jalousies, leurs inquiétudes, leurs prétentions, de les unir en factions , de les soulever enfin sous prétexte de soutenir une sainte cause ('*]. Mais, en conseillant au roi de préférer l'unité de culte à la concurrence de deux, je n'ai pas

(•) Mathieu, Histoire du règne de Henri III, liv. 7, p. 436, observe • qu'on donne au duc de Guise tout le blâme d'avoir lait le plan de celte Ligue; mais le duc de Nevere y apporta bien du sien, et fil un voyage à Rome, où se fondit la cloche dont le son a étonné toute l'Europe. •

(•*; Voyez la note P, à la suite du troisième acte.

pour cela conclu à faire la guerre sans moyens de la soutenir. Quand le roi a déclaré Fintention de la faire, je lui ai montré tontes les conséquences de son entreprise (*> ; quand ensuite il a dit qu'il la voulait faire, c'était mon devoir de le seconder, et je Tai fait : à présent, j'y dévouerais ma fortune et ma vie, comme si je la trouvais fort à propos.

LA BBINB MÈBE. — Cc quc VOUS vencz de dire est mon histoire. J'ai cru dans cette circonstance, comme dans beaocoup d'autres, que la fidélité envers le roi consiste à le détourner, autant qu'on le peut, d'une funeste résolution, et à se soumettre franchement à sa volonté quand il a déclaré qu'il persistait. C'est sur ce principe que je me suis toujours conduite avec mes fils, sans considérer qu'on me reprocherait de varier, et de favoriser alternativement les partis opposés.

LB DUC DB NBVBBS. — C'cst par ccttc raison que j'ai consenti à pratiquer, tous ces jours derniers, des députés pour les amener à voter une seule religion.

LA REiifR MÈKB. — A cct égard, mon cousin. Je n'ai rien à vous reprocher. 8i vous avez travaillé les Beaufremont, moi j'ai travaillé l'archevêque de Lyon , et d'autres du même état. Je suis pourtant moins persuadée que vous de la nécessité d'un seul culte en France; la France parait être assez grande pour que deux cultes puissent s'y cantonner , subsister à côté Fun de l'autre , se voir même sans jalousie , pourvu qu'on les traite sans partialité et équitablement, et surtout qu'on ne s'occupe de l'un et de l'autre qu'autant qu'il faut pour assuré leur liberté. Au reste, nous sommes pleinement d'accord, vous et moi, à regarder conmie trèsinconsidérée la conduite actuelle du roi, et cependant à faire nos efforts pour qu'il sorte sans désavantage de la situation où il s'est mis.

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