SCÈNE PREMIÈRE
L'AUTEUR iT TALMA.
l'aiîtbub. — Bonjour, mon cher Roscius.
TALMA. — Ah ! bonjour...
l'auteub. — Que faisiez-vous donc là?
TALMA. -^ Je travaillais avec monsieur, qui est le costumier de la Comédie-Française.
l'auteub. — Un habit pour quelque nouveau rôle?
TALMA. — Oui, une robe consulaire pour le Sylla de Jouy.
l'auteub. — Mais je vous ai vu dans la robe consulaire plusieurs fois! et Sylla, je pense, s'habillait comme un autre.
TALMA» — Sans doute -, mais le Sylla de Jouy a quelque chose de particulier que n'avait pas le Sylla de l'histoire. Il dort, il rêve, il s'étend.. . Au reste, ce travail est fort ennuyeux.
l'autbub. — C'était celui qu'aimait le mieux un de nos plus fameux monarques dont je venais vous parler.
TALMA. — Me parler, à moi, d'un de nos rois!
l'autbub. — C'est de Henri UL II taillait ses haUts, ceux de ses mignons, les robes de I sa femme. Je l'ai mis en comédie.
AVANT-PROPOS
TALMA. — Bahl en comédie ! Mais Voltaire l'a mis en épopée, Raynouard en tragédie, Vitet en drame noir... et vous, vous le trouvez bon à faire rire.
l'autbub. — Je le donne aux autres comme il s'est montré à moi ; il n'a pas toujours été assassin, ni assassiné, n a eu un commencement qui était beau, un milieu ridicule, une fin ex^rable. Je l'ai pris à son milieu, les autres à son extrémité.
TALMÀ. — Vous me montrerez cela , n'est-ce
l'autbub. — Je suis venu tout exprès. Mais ne vous attendez pas à une action gaie jusqu'à la bouffomierie, et à des ridicules qui aillent jusqu'au grotesque.
TALMA. — Je m'attends à une comédie historique qui présente quatre choses piquantes : une action neuve, des caractères neufs, des décorations neuves, et des costumes neufs.
l'autbub. — Mais il n'est pas sûr de trouver de la gaieté dans un sujet de politique.
TAXMA. — Pourquoi, s'il y a du ridicule?
l'autbub. — Il y en a, mais ce n'est pas de celui qui court les rues et les salons. Il s'agit du bu(îget de Henri UI. Henri veut attraper les états généraux, et ce sont les états généraux qui l'attrapent, n feint de vouloir la guerre, pour avoir de l'argent. Les états feignent de craindre la guerre, pour refuser l'argent. Ce jeu entre un roi et une nation n'est pas à la portée de tout le monde.
TALMA. — Que dites-vous? Vous ne connaissez donc pas l'époque? Qui ne sait aujourd'hui ce que c'est que le budget de l'État? quel marchand, quel i)anquier ne fait pas le budget de sa maison, pour l'imposer à sa femme? Qui ne sait qu'un budget est le tableau des prévisions, des nécessités, des urgences?
l'autbub. — Ajoutez , des croyances,
TALMA. — Des croyances, oui, sans doute, car elles coûtent assez d'argent , des besoins de tout genre, et des moyens d'y subvenir.
l'autbub. — Je ne demande pas mieux que de le croire, et c'est ce que je me suis figuré. On doit savoir aujourd'hui que le budget est un jeu, où le pouvoir suppose des besoins imaginaires, ou exagère des besoins réels pour avoir de l'argent, et où les députés de la nation, dupes de l'art du budget, ont souvent la mala-
dresse de disputer le nécessaire et d'accorder le superflu.
TALMA. — Les maladresses des députés ne sont pas plaisantes à ce jeu-là, car c'est la nation qui fournit les enjeux.
l'autbub. — Sans doute ; aussi n'est-ce pas là l'objet de ma pièce. Ce qui est plaisant en toute chose, c'est la prétention manquée; plus elle est ambitieuse et condamnable, et plus on aime à rire de ses disgrâces. Ainsi un roi qui, comme Henri III, feint un merveilleux zèle de religion, et un grand projet de guerre contre les protestants, à l'effet d'obtenir des députés une grosse somme d'argent qu'il destine à ses plaisirs et à ceux de ses favoris; qui séduit et corrompt une partie des députés pour qu'ils l'aident à tromper l'autre , et se moque d'avance, avec les complices de ses menées, des dupes qu'il va faire ; ce prince, se trouvant au contraire joué par les députés des états, forcé à la paix , livré à ses créanciers, condamné au dénûment au milieu de ses mignons, qui font des gorgei cïiaudes des aubaines t]u'ils attendent ; cela m'a paru plaisant. Si les peuples attrapés par le pouvoir sont chose trop conunune et trop fâcheuse pour faire rire, un roi attrapé par les représentants du peuple est un sujet de surprise et d'amusement. C'est le sujet de ma pièce.
TALMA. — Nous verrons cela; mais vous n'entendez pas que cela soit joué au théâtre?
l'autbub. —Pourquoi pas? 'Mon Henri ni est un beau jeune homme, godronné, frisé, poudré, fardé, gracieux, effémmé. Il a quatre mignons autour de lui, de seize à vingt ans, blonds, blancs et roses; jeunes hommes cha^ mants... Si vous pouviez déterminer vos jeunes actrices de la Comédie Française à jouer ces rôles de mignons, et...
TALMA. — Achevez donc.
l'autbub, hésitant. — Et mademoiselle Mars à jouer Henri III , la pièce ferait un effet naerveilleux. Les costumes sont charmants...
TALMA. — Des femmes pour jouer des cou^ tisans ! Mars pour jouer Henri m !
l'autbub. — Vous ne vous souvenez donc pas que Henri III, dans les premières années de son règne, s'habillait souvent en femme, courait la bague en amazone, portait des boucles d'oreilles, une collerette, éïait coiffé d'une toque d'étoffe sur laquelle ses cheveux étaient
DE L^ÉDITEUR
relevés, et qui ne le quittait jamais^ même à réglise. C'était une femme! une vraie femme! Il est ainsi représenté sur ses monnaies.
TALMA. — Cela pourrait bien plaire à mademoiselle Mars.
l'autrub. — Elle a fait la conquête de notre sexe; en homme^ elle fera la conquête du sien. Elle a fait l'admiration des femmes^ elle a été leur modèle; aujourd'hui et dans ma pièce ^ elle peut devenir leur amoiu*. Elle a conservé plus de charmes qu^il n'en faut pour nous ravir tous.
TALMA. — Oh ! oh ! monsieur Fauteur , vous avez préparé vos armes poun séduire l'actrice dont vous avez besoin*
l\uteub. — Si vous prenez un rôle qui vous mette en scène avec elle, ce moyen-là pourra plus sur elle que mes cajoleries.
TALMA. — Avez-vous uu rôle pour moi?
l'aiiteub. — Deux à choisir : le duc de Montpensier et le député 3odin.
TALMA , vivement. — Le député est- il patriote?
l'autrub. - Je vous en réponds : c'est Tautetir du livre de la République ^ qui n'a pas été inutile à Montesquieu pour son Enpril des Uns. TALMA. — Bodin ! Nous avions à la convention im député excellent de ce nom-là.
l'autbub. — Excellent, et homme d'esprit. Mais son nom s*écrit By a, u, et celui-ci B, o. TALMA. — Qji verrai-je ce que c'était que Bodin? car je veux connaître sa personne avant d'accepter son rôle.
l'auteub. — Le rôle même vous le dira. TALMA. — Monsieur l'auteur, soit dit sans vous déplaire, je ne me fie pas à l'auteur; je veux savoir par moi-même si sa peinture est fidèle.
l'auteub. — Je vois que c'est en vous une affaire de conscience, et je trouve très-bien qu'un homme comme vous ait de tels scrupules. Vous m'avez promis de ne jouer jamais François P% et je vous en sais gré.
TALMA. — C'est, comme vous dites, une affaire de conscience pour moi, mais de goût et d'art en même temps. C'est ainsi que je m'associe au poète tragique connaissant son héros; je supplée son portrait, s'il* est imparfait; je déguise les fautes de dessin, s'il s'en trouve; je donne de la force aux traits faibles, de la profondeur aux traits légers, de la netteté aux j.
traits indécis ; j'ajoute à la vérité de tous. Savez-vous, monsieur, que quand j'ai bien étudié un rôle historique et que je suis en verve pour le jouer, il ne manque qu'un poète capable de me peindre moi-même en beaux vers qui s'intercaleraient dans le dialogue, pour que la tragédie enrichie de mon talent devienne un poème épique? J'épargnerais à ce poète Tinvention, il n'aurait qu'à décrire. Qu'est-ce qu'un poème épique? C'est l'action d'un ou plusieurs personnages héroïques bien décrite. Qu est-ce qu'une tragédie? C'est un poème qui ne rapporte que ce que disent les personnages dans l'action, et où les comédiens la représentent.
l'autbub. — Mon cher Talma, vous ne dites rien de trop concernant votre art. Vous seriez la moitié d'un poème épique , si ce que vous mettez fugitivement dans une représentation était fixé par une fidèle peinture dans l'ouvrage. Le poète fait parler Achille, Oreste; l'artiste dramatique ajoute à ses paroles l'action, le regard, l'accent souvent plus éloquent que les paroles,et est toujours de part dans l'effet qu'elles produisent. Le poète épique décrit ce que l'auteur ajoute- aux discours du héros. Fauteur d'une tragédie produit de la poésie permanente, l'acteur en ajoute une transitoire. Fixez celle-ci par une description exacte des lieux ; mettez en vers les idées du décorateur, qui sont aussi de la poésie, et vous faites un poème, une épopée. Les poètes ont cru que les héros qu'ils chantaient n'étaient rien sans eux. C'est pousser les prétentions trop loin. Le hé~ ros que l'histoire fournit au poète doit être considéré tout au moins comme l'auteur de l'action héroïque qui est le sujet du poème. Le grand acteur est pour le poète qui décrirait son action ce que le héros est pour le poète qu'il prend pour sujet de son poème. Vous et Racine, êtes Homère et Virgile...
TALMA. — Arrêtez, arrêtez. Je vois que vous m'avez préparé ma dose comme à mademoiselle Mars.
l'auteub. — Je vous parle en amateur passionné de votre art et de votre talent.
TALMA ; lui prenant la main. — Je crois à votre sincérité, et vous remercie.
l'auteub. — Bodin est un puissant raisonneur. Son rôle n'est pas brillant , il est plutôt sévère.
AVANT-PROPOS
TALMA. — Où verrai-je une notice bien sôre de son caractère?... En général, je voudrais «onnattre tous vos personnages; il y a plus : avant de lire leur portrait dans les historiens , je voudrais une notice des historiens mêmes qui en ont parlé , et savoir quels sont ceux en qui 1 "on peut prendre confiance. Par exemple, vous avez dans le temps de Henri III une Catherine de Médicis, un duc de Guise?
i^'auteub. — Un duc de Montpensier, un duc de Nevers... Tout cela est dans ma pièce.
TALii A Ëh bien, j'ai beaucoup lu de choses
sur ces personnages-là, et je ne puis m'en faire une idée nette. Les historiens se contredisent les uns les autres à leur sujet : chacun d*eux se contredit lui-môme. Et, tenez, pour Catherine de Médicis, il ne m*est resté sur son compte que ce vers de la Henriade :
Beaucoup en ont parlé, mais peu l'ont bien connue.
Il me faudrait aussi dire où je trouverais un résumé clair et exact des circonstances du temps où vous avez pris Faction qui fait le sujet de votre pièce.
Sans ces préliminaires^ je ne puis rien vous promettre , ni pour Mars ni pour moi.
l'autbub. — Je vous satisferai. Mais voici notre ami Barbier, qui pourra, bien plus facilement que moi, éclaircir tout ce que vous pouvez désirer de savoirM