SCÈNE PREMIÈRE
Le lendemain, au Louvre, à huit heures du matin.
LE ROI, dans son Ul, LE COMTE DE BAS- SOMPIERRE D.
LE Boi. — Mon ami, je t'ai faitréveiller bien matin, n'estrce pas?
LB COMTE DE BAssoMPiEiiaE. — Sire, je suis toujours aux ordres de Votre Majesté.
LE BOî. — J'ai besoin de parler avec toi... Dis-moi , pourquoi ne m'as-tu pas veillé la nuit passéef
LE COMTE DE BÂSSOMPIEBBE. — C'était la
nuit de M. de Grammont ; la prochaine sera la mienne.
LE BOI. — Mon ami , je n'ai jamais su fermer Tœîl cette nuit. Approche-toi de mon lit; mets-toi sur ce carreau...
[Le comte de Bassompierre se met à genoux sur un carreau, au pied du lit,)
LE Boi. — Mon ami, j'ai pensé à toi cette nuit : je veux te marier.
LE COMTE DE BAssoiiPib%RB. — Mc marier, sire ! Sans la goutle de M. le connétable , c'en serait déjà fait.
LE BOI. — Je songeais à vous marier avec mademoiselle d'Aumale, et, moyennant ce mariage, à renouveler pour vous le duché d'Aumale.
LE COMTE DB BASSOM PIFRRF. — SîrC, JC VOUS
{*) « Le roi m'a dit que celte parole, bien heureusty • le fit résoudre à rompre son mariage. •♦ Mémoires de Bassompierre, p. 144.)
(*•) Celle scène est litlêralemcut Iranscrile dos Mémoires ^e Bassompierre, p. 145 et 146.
n« JOURNÉE, SCÈNE 11.
remercie de penser à iBoi; mais «est-ce que vous me voulez donner deux femmes?
LB BOi. — Non, non.
LB GOMTB DB BAssoMPiBBBB. — Voti*e Majesté sait bien que mon mariage est arrangé avec mademoiselle de Montmorency.
LB BOi, aprè» vn grand soupir. — Bassompierre, je veux te parler en ami. Je suis devenu non-seulement amoureux, mais furieux et outré de mademoiselle de Montmorency. Si tu Pépoùses et qu'elle t'aime, je te haïrai ; si elle m*aimait, tu me haïrais. Il vaut mieux que cela ne soit .point cause de rompre notre bonne intelligence; car je t'aime d'affection et d'inclination.
(Le comte de Bassompierre s'incline et ne répond rien.) ^
LB ROI. — Je suis résolu de la marier à mon neveu le prince de Condé, et de la tenir près de ma famille. Ce sera la consolation et l'entretien de la vieillesse où je vais désormais entrer. Je donnerai à mon neveu, qui aime mieux la chasse que les dames, cent mille livres par an pour passer son temps; et je ne veux d'autre grâce d'elle que son affection, sans rien prétendre davantage.
LB coMTB DB BASSOMPIBBBB, trUtement, maie affectneusemeni, — Sire.«. j'ai toujours ardemment désiré une chose, qui m'est arrivée lorsque je m'y attendais le moins : qui était, par quelque preuve signalée, témoigner à Votre Majesté l'extrême et ardente passion que je lui porte, et combien véritablement je l'aime.
(Le roi pose une main sur celle de Bassom^ pierte, et la presse. Bassompierre continue : )
Certes, il ne s'en pouvait rencontrer une plus haute que celle-ci, de quitter sans peine et sans regret une si illustre alliance, une si parfaite dame, et si violemment aimée de moi, puisque , par cette pure et franche démission et résignation que j'en fais, je plais en quelque sorte à Votre Majesté,
(Le roi lui presse de nouveau la main.)
Oui, sire, je m'en désiste pour jamais, et souhaite que cette nouvelle amour vous apporte autant de joie que ma perte me causerait de tristesse, si la considération de Votre Majesté ne m'empêchait de la recevoir.
LB Boi , attendri et versant des larmes. — Mon amil (// Vembrasue.) Mon cher Bassom-
pieire, je ferai pour votre fortune comme si vous étiez un dé mes enfants naturek. Soyez bien assuré que je vous aime chèrement; vous n'avez point affaire à un ingrat. Je reconnaîtrai, mon ami, votre franchise et votre amitié. {Bassompierre se lève. Les princes et seigneurs arrivant au lever, le roi le rappelle , et lui dit : ) Je veux que vous épousiez ma cousine d'Aumale, et que le duché d*Aumale revive en votre personne.
LE COMTE DE BASSOMPIEBBE. — SirC, VOUS
avez bien pu me démarier; mais me marier ailleurs, c'est ce que je ne ferai jamais. (// se
retire^)