IV« JOURNÉE, SCÈNE I
soutenant vousHfnéme contre la marquise de Verneuil, et dans d'autres circonstances encore?
LB.Duc DE SULLY. — La jcunc bcauté dont on parle aujourd'hui est un sujet plus relevé en perfection, esprit, naissance, parentage et courage, qu'aucune autre (*)... Vous croyez tous deux vous en tenir à l'amitié : vous le croyez, elle par innocence, vous par probité; mais tous deux vous irez plus loin. Vous êtes déjà trop engagés Tun à l'autre. Son mariage avec le prince de Condé ne fera qu'irriter votre passion pour elle, et décidera la sienne pour vous : vous lui donnez un mari cfli'elle n'aimera point, et dont les tyrannies la jetteront dans votre séduction. Ce mariage, que vous regardez comme le terme des malins discours, les augmentera et les envenimera. Le ressentiment de monsieur le prince agira d'un c6té, celui de la reine de l'autre. Cette tant éminente et haute alliance de cette personne avec le premier prince du sang ne servira qu'à vous donner plus d'ennemis, et de plus autorisés. Ajoutez le scandale d'un double adultère... Ah! sire! oui, je vous ai déjà trois fois importuné de mes représentations contre ce mariage, et pourtant je suis prêt à tomber pour la quatrième fois à vos genoux pour vous supplier de vous départir de Falliance projetée avec monsieur le prince. Ayant acquis tant de gloire et de réputation entre tous les peuples et nations, gardez-vous , sire, de faire une action dérogeante à votre accoutumée vertu, de crainte d'altérer votre tant illustre renommée. Veuillez aussi éloigner de votre tête, si heureusement sauvée de tant de périls, les sinistres présages dont je la vois menacée par cette alliance.
LE ROI. — Je veux vous faire confesser, monsieur l'opiniâtre, que l'amour et la jalousie de ma femme peuvent bien avoir été pris pour prétexte de notre malentendu ; mais qu'il y a bien d'autres causes plus importantes qui sont le vrai fondement des mélancolies, chagrios, dépits et embarras que l'on me fait essuyer, même dans les affaires d'État, et des desseins par lesquels on veut traverser les miens, et aussi des menées qui peuvent et doi-
C) Mémoires de Sully, t. VIII, p. Cl.
vent même faire naître entre nous des froideurs, aigreurs et contrariétés plus grandes qu'il n'y en eut jamais (*).
LB DUC DE SULLY. — Sirc, jc suis prêt à confesser les erreurs où mon zèle pourrait m'entratner, et je prie Votre Majesté de ne les point prendre mal.
LE Boi. — Je vous dirai donc que l'ambassadeur de Florence, résident en Espagne, a ici de grandes intelligences et correspondances, et souvent des lettres de Concini et de sa femme, de Vinti, Guidi et Jouannini, et d'autres, et fait deb ouvertures pour établir une alliance entre l'Espagne et la France; et il faut que ce soit d'accord avec ma femme et Villeroi; parce que, sur divers propos qu'ils m'ont tenus, j'ai jugé qu'ils n'approuvaient pas mes liaisons d'amitié et mes intelligences avec plusieurs rois, princes et États hérétiques pour la plupart, et tous ennemis de la maison d'Autriche (**). Je sais que l'on se propose de foire un double mariage des fils et filles de l'un et l'autre État, voire de bailler l'infante en France, sans lui imposer de renonciation au trône d'Espagne. On se fait fort de me disposer à cet arrangement. Mais qui sont ceux qui s'estiment assez accrédités en tant de confidence auprès de moi , pour me faire embrasser de telles propositions, vu la grande aversion que j'ai toujours témoignée pour icelles? Il faut nécessairement que, pour espérer de les faire réussir, ils comptent sur une prochaine fin de mes jours (***) : leurs projets ne peuvent être bâtis que sur certaines pronostications, d'où l'on m'a averti que je ne devais pas passer cinquante-huit ans, et notamment sur celles d'une certaine dévote qui était il y a quelque temps en France, laquelle, sur telles imaginations, a mis en tête à ma femme d'insister envers moi pour la faire couronner et sacrer, et que l'on m'a dit qu'elle voulait encore faire revenir (****). Car ma femme, et ceux avec qui je m'entretiens d'affaires d'État, savent très-bien que j'ai dessein de marier ma fille aînée avec le fils aîné du duc de Savoie, et ma seconde fille avec le prince de Galles, qui s'annonce
(•) Mémoires de Sully, t. VIII, p. 51 et 52. . (••) Jbld., p. 63 et 54.
("•) Ibid,, p. 55. Littéral.
(••"*) Jbid.y p. 57.
LA MOHT DE HENRI IV
pour être quelque jour un brave et galant roi^ lequel m'aime, publie partout mes louanges, et ne parle que de faire sous moi son premier apprentissage aux armes (*). Mon fils le Dauphin est destiné à la fille héritière de Lorraine; et mon fils dernier-né, à la flUe de Mantoue, qui est petite-fille de Savoie. Je veux réunir le Milanez à la Savoie pour en faire un royaume, et rejoindre l'État de Lorraine avec celui de France; enfin, avoir un pied en Italie par Mantoue et le Montf errât , non pour envahir ni prendre le bien de personne, mais pour me soutenir contre l'Espagne, ce qui est plus utile que la double alliance avec l'Espagne, qui est directement contraire à ces piojets. Vous avez autant d'intérêt que moi à empêcher tons ces mauvais desseins et changements, dont nul ne me saurait nuire qu'il ne tourne à votre dommage : il ne pleuvra jamais sur moi qu'il ne dégoutte sur vous ('*). Mais, partant de ce que je viens de vous dire, vous ne devez plus croire que pour n'avoir nulles amourettes, et ne voir ni fille ni femme qu'on puisse me soupçonner d'aimer, cela soit suffisant pour empêcher toutes brouilleries et riottes entre nous; mais l'on est bien aise, voire quelquefois vous-même par crédulité, comme les autres tout exprès et par malice, de donner prétexte à toutes celles qui ne s'y voient que trop souvent , quoique en vérité elles soient excitées par des vues pernicieuses dont je vous ai souvent fait plainte. Je vous ai voulu décharger mon cœur de toutes ce$ peines et agitations, comme à mon plus loyal confident et aflBdé serviteur, pour que m'en disiez votre avis dans quelques jours, et que vous n'estimiez plus que mes amourettes soient les seules causes de nos mauvais ménages (***).
LB DUC DB stiLLY. — Je uc doutc aucunement que Concini et sa Léonore, et tous ces Italiens de la même bande, ne travaillent Tesprit de 'a reine par plus d'un mauvais motif. Ils sont peut-être agents de l'Espagne; ils veulent au moins se rendre nécessaires à la reine; mais...
LB Bor. — Ne vontrils pas jusqu'à jeter dans son esprit que je veux me défaire d'elle? et ils
(•) Mémoires de Sully, t VÎU, p. 56.
(") Ibki., p. 67.
(••*) md., p. 57.
sont parvenus jusqu'à lui persuader de ne manger rien de ce que je lui envoie, eVde faire cuire souvent sa viande dans leur chambre (*) 1
LE o|Jc DB SULLY. — VotTO Majesté doit repousser l'idée d'une telle horreur... Je ne puis me persuader que la reine ait conçu de semblables défiances...; mais il est certain que les esprits malicieux essayent de lui persuader mille chimères, choses extravagantes et du tout impossibles, et lui font entrevoir que le roi serait homme pour se laisser dominer tellement à l'amour, qu'il l'abandonnerait pour prendre la beauté qu'il aime; et, pour cette cause ^ lui ont fait faire tant d'instances pour être couronnée reine en cérémonie et magnificence (").
LB fioi. — Je vous donne ma foi et ma parole de quitter amours et amourettes , de ne voir plus ni filles ni fenunes qui puissent lui donner ombrage ; moyennant que la reine fosse le semblable, et qu'elle 6te sa Léonore et son Ck)ncini d'auprès d'elle, et qu'elle chasse d'auprès d'elle tous ceux qui m'y déplaisent : autrement, n'obtiendrez point de moi que je me prive de tous mes plaisirs pour la contenter. Serait-il raisonnable que je fisse toutes ses volontés, et qu'elle contredisU toutes les miennes !*••)?
LB DUC DE SULLY. ~ Lc momcut u'cst pas heureux pour cette négociation. La reine ne manquera pas de dire qu'on veut lui 6ter tous les affidés qui peuvent l'instruire de ce qui l'intéresse, au moment où il s'agit de sa destinée comme épouse, comme mère, comme reine; partant j'estimerais que le parti le plus honorable et le plus sûr pour Votre Majesté serait de se dégager de tout lien suspect, plutôt par prudence et pour prévenir tous accidents, que par nécessité , pour apporter remède à iceux étant arrivés f***). Du reste^ sire^ n'appréhendez rien de la reine du côté des Eq>agnols: ce sont eux qui cherchent à la compromettre. Toutefois, j'admire les desseins de Votre Majesté contre l'Espagne: Charles-Quint aimait tant la France, qu'au lieu d'un roi qull y avait , il en aurait, disait-il, voulu trente. La
(*) Mémoires de Sully, t. VIII, p.
f»*) /Wd., p. 57 et 132.
(•*•) Jbld,^ p. 5S et 59
(••**) md., p. 61.