‹ Œuvres du comte P. L. Rœderer (volume 3)Chapitre 290 sur 478 · LE ROI, LE DUC DE SULLY · texte numérisé non relu

LE ROI, LE DUC DE SULLY

LB BOi. ^- Venez çà, grand maître. Ditesmoi, quels amis intimes avez-vous en Berri et en Bourbonnais, en qui vous ayez grande confiance?

LIS DUC DB soLLT. — Je u'ai aucune relation particulière dam ces provinces-là, ()u'il me souvienne.

LB Boi. — Me direz-vous la pure vérité de ce que je vous demanderai?

LE DUC DB suLLT. — Si jc VOUS dirai la vérité? Oui, sire, je vous la dirai, n'en doutez point.

LB BOi. — Mais bien la pure vérité?

LB DUC DB SULLY. — Oui, sire... mais avec retenue et circonspection. Si c*est chose qui touche Votre Majesté, et que j'estime pouvoir lui déplaire ou lui être ennuyeuse, je ne le ferai point, sinon après un absolu commandement, et que vous m'aurez donné votre parole de ne vous en offenser point et de ne m^en vouloir point de mal ; mais si les vérités que j'aurai à dire ne touchent qu'à d'autres ou à moi-même, je vous en parlerai librement, sans rien déguiser.

LB Boi. — Mon ami, il ne s'agit point de chose qui me touche ou me puisse fftcher, ni même qui vous concerne, ni qui intéresse autrui. Je suis seulement curieux de savoir comment des discours que je vous ai tenus en toute confidence ont été répandus en Berri et en Bourbonnais.

LB DUC DB SULLY. — Sirc, VOUS m'avcz dit bien des choses, sur des objets différents, en confidence.

LB BOi. — Ce qu'on m'a rapporté regarde mademoiselle de Montmorency. Je ne me sou-

(*) Cette scène est extraite presque littéralement des Mémoires àe Sully, édition de M. Petitot, t. VIII, p. 28 et 29.

viens pas d'en avoir parlé à d'autres qu'à vous, et je ne puis nier que je ne croie que vous en avez dit ou écrit quelque chose.

LE DUC DE SULLY. — Jc jurc sur ma foi et sur mon honneur que je n'ai jamais parlé ni écrit à personne sur ce sujet. Que Dieu me punisse exemplairement, s'il m'en est échappé une parole !

LB Boi. — Il est bien étonnant qu'on ait parlé en Berri et en Bourbonnais de l'amour que je vous ai confié. Rappelez- vous bien.

LE DUC DE SULLY. — Jc faîs scrmcnt à Votre Majesté que je n'ai rien à me rappeler.

(Le roi se promène tout pensif. Sully ouvre quelques lettres,)

LE DUC DB SULLY. — Sirc, Votrc Majesté permet-elle que j'ouvre des dépêches qui peuvent intéresser son service?...

LE BOi. — Ouvrez, voyez. {// continue à se promener en rêvant.)

LE DUC DB SULLY, à part y après avoir lu plusieurs dépêches (') — Certes, en voici une qui... Sire, ne trouverez-vous point mauvais si, m'ayant pris à serment tout à l'heure sur une vérité que j'affirmais, je vous supplie à mon tour, en toute humilité, de me vouloir dire si vous n'avez jamais parlé à qui que ce soit de ce que vous m'imputiez d'avoir décelé? Aussi bien, sire, quand vous me le nieriez, c'est chose, si vous ne le trouvez point mauvais, qu'il me sera facile de justifier, à moins qu'il n'y ait dans les gens qui vous approchent quelque esprit familier qui sache deviner les pensées.

LE BOi, se mettant à rire, donne sur la joue un petit souffltit à Sully et l'embrasse; il lui dit ensuite : — Mon ami , je vous souhaite trop véritable en mon endroit pour vous donner exemple du mensonge ; et partant, je vous confesserai librement que j'en ai encore parlé au P. Cotton et à Beringhen , mais pour ce dernier, je répondrais bien pour lui qu'il n'en a dit mot.

LB DUC DE SULLY. — Aussi n*esi-ce pas luî , sire; mais je tiens en main de quoi vérifier

O Tout ce qu'Uy a de ûcUon dans celte scène consiste en ce que Fauteur fait arriver pendant la visite du roi à TArsenal la lettre du P. Cotton, qui n'arriva dans le fait à M. de Sully que quelques jours après son entretien avec le roi. A cela près, la scène n'est guère qu'une copie des Mémoires de Sully.

LA MORT DE HENRI IV

que c'est l'autre : c'est une lettre dn P. Cotton au P. Ignace, jésuite à Moulins, qui a été interceptée, et qui m*amve en ce moment. (// présente la lettre au roi.)

LE BOi lit la lettre. — a 15 mars 1609. » (// conlinve la lecture de la lettre à voix basse, et s* arrête à ces mots, qu'il relit à haute voix:) a ... L'affection que savez continue, nonobs- « tant laquelle se feront après Pâques les mac( riages de M. le prince et de M. de Vendô- « me. » Cela est fort clair.

LE DUC DE SULLY. — L'affectiou quc savez... Votre Majesté remarquera ce dernier mot, qui suppose que lés deux jésuites se sont déjà écrit ou parlé précédemment sur ce sujet.

LE Boi. — Cela ne peut être mis en doute. (// continue la lecture.) Voici encore quelque chose : a La reine me mène à Chartres, et se « confie en moi de ce que savez, plus que de c< coutuine. » En voilà plus qu'il ne m'en faut pour connaître l'origine des bruits du Bourbonnais et du Berri. J'avoue, mon ami , qu'il y a plus de prudhomie et de loyauté en vous, et de vérité en vos paroles, quelque méchant huguenot que vous soyez, qu'en beaucoup de catholiques, voire ecclésiastiques, qui font bien les dévots et scrupuleux.

LE DUC DE 6€LLY. - Votrc Majcsté mc permettra-t-ellc une seule réflexion sur une phrase de la lettre du jésuite?

LE Boi. — Mon ami, dites-moi tout ce que TOUS avez dans la pensée. .

4,E DUC DE SULLY. — C'csl sur CCS parolcs : La reine se confie enmoi de ce que savez.plusque de coutume.Woive Majesté se rappelle ce que je lui ai représenté jusqu'à l'en fatiguer, que les jalousies de la reine étaient les causes secrètes des mauvaises humeurs et dépits qu'elle avait souvent. Voilà qu'elle a pris un confident, et, de plus, qu'elle redouble depuis quelque temps ses. plaintes avec lui. Et quel est ce confident? c'est vôtre confesseur, c'est un jésuite, c'est l'homme d'une société que j'estime dangereuse ; et cet homme tient sa compagnie informée des chagrins de la reine et de leur cause. Votre Majesté ne peut donc se dissimuler que son intrigue avec mademoiselle de Montmorency, en excitant l'inquiétude de la reine, ne fournisse, par le canal des jésuites, un aliment à la haine de vos ennemis et à la malveillance de tous les anciens pailisans de la

Ligue. La naissance de mademoiselle de Montmorency, son parentage, qui la rapproche de la maison royale, son esprit, son courage, sont capables, surtout après la dissolution de votre premier mariage, d'engendrer plus d'ombrages, de jalousies et de mauvais ménages domestiques que jamais (*). Encore cette liaison est-elle peut-être moins dangereuse par sa nature que par la malice de ceux qui voudront la faire servir à leurs principaux desseins {**).

LE Boi. — Quoi que je fasse, je ne peux éviter les mauvais discours (***). Il n'est pas que vous ne vous souveniez bien que Tan passé Fon n'en disait pas moins de madame de Nevers, pour ce que je me plaisais de parler qudquefois à elle, et la trouvais de tonne compagnie?

LE DUC DE SULLY. — Ce bruît était faux, aussi est-il tombé. Que n'en est-il de même de ceux qui se répandent au sujet de votre intelligence avec mademoiselle de Montmorency.

LE Eou — Grand nudtre, je ne me veux fâcher aujourd'hui contre vous; mais voilà la troisième fois que vous revenez sur une supposition dont je me suis offensé chaque fois (**^*|. Vous prenez les intentions d'elle ei de moi tout à contre-sens : son désir et son humeur sont entièrement éloignés de tout dé^r de mal faire; elle m'a toujours ôté toute espérance d'en obtenir jamais privante ni faveur : c'est ce qui w'a donné sujet de la vouloir marier avec monsieur le prince, afin de faire tant plus facilement cesser tous les sots discours que les malins en ont voulu faire (*****).

LE DUC DE SULLY. — Ah !. sire, si je pouvais croire...

LE ROI. — Croyez-vous que je veuille vous tromper?

LE DUC DE SULLY. — A Dicu uo plaisc, sire, que je fasse cette injure à votre loyauté ! Mais qu'il me soit permis de le dire à Votre Majesté, elle se trompe, elle veut se tromper ellemême.

LE BOL — Ne vous ai-je pas prouvé la puissance que j'avais sur mes plaisirs, en vous

(•) Mémoires de Sully, t. VIll, p. 50. (*•) /&«/., p. 61, (•••) Ibid., p. 58.

(••"*) Jbid., p. 51.

(•"*•) Ibid., p. 58.

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