LE PRINCE DE CONDÉ, LE DUC DE SULLY
LB PBiNCE DB coNDB. -~ Vous savcz, monsieiu* le grand maître, sans que je le dise, le sujet qui m'amène vers vous.
LB DUC DB SULLY. — Jc ue désifc rien autant, monseigneur, que de vous servir en tout ce que vous ordonnerez de moiv
LB PBINCB DB COUDÉ. — Jc UC puis phlS SUp^
porter ma position^ Le icoi blesse chaque jour
(*) Je prends ces paroles dans l^Édose,. prétendu éditeur des MévuAres de SuHy, et, dans le fait, rédacteur des Mémoires composés en partie de ceux de Sully, et en partie de résumés de ces mêmes Mémoires, faits d*après les interprétations souvent très-erronées du rédacteur. (Voyez t. V, p. 218 et suiv.) Excepté les paroles que je viens de lui emprunter, ce qui suit, concernant la princesse de Condé, est fort mal d'aceord avec l'esprit et le texte du chap. iv du t. VIH de rédition de M. Petitot, sur laquelle je me suis appuyé. (Voyez p. 49 de ce volume, jusqu'à la p. so.)
LA MORT DE HENRI IV
plus sensiblement mon cœur et mon honneur; il me donne même lieu de craindre pour ma liberté, pour ma vie : en effet, il ne peut me faire perdre Thonneur sans m'arracher Texistence, car je le défendrai.,. Mais non, monsieur; pour éviter des emportements où je pourrais me laisser aller, j'ai pris la résolution de sortir de France, et d'emmener ma femme; j'ai voulu vous en prévenir, et vous déclarer en même temps, conmie à l'un des conseillers les plus confidents du roi, qu'en m'éloignant du roi, comme son parent outragé et menacé, je demeure son serviteur et son fidèle sujet.
LE DUC DR SULLY. — Moiiseigueur, sortir de France sans la permission du roi serait un crime que les lois de l'État punissent de peines graves (*).
LE PBINCB DE CONDÉ. — Jc UC SUis paS dC
naissance et condition à être contraint et forcé par de telles lois.
LE DUC DB SULLY. — Nulle qualité u'cu peut exempter pei^sonne. Les enfants et les fl'ères des rois y sont eux-mêmes assujettis. Toutes nos histoires, et nommément celles du roi Louis XI, de feu M. le duc d'Anjou et du roi à présent régnant, nous en serviraient d'exemple et de preuve plus que suffisante.
LE PBiNCE DB CONDÉ, uprès uu momcni de silenccetde réflexion, — Je veux croire, monsieur, ce que vous me dites; mais me donnerez-vous sûreté contre les atteintes que le roi a la volonté de porter à mon honneur et à ma liberté?
LE DUC DB SULLY. — Lcs griefs que vous croyez avoir contre le roi ne pourraient-ils s'éclaircir à votre contentement? Vos chagrins ne procèdent que d'un simple ombrage, et sont de pure imagination. Je ne doute nullement qu'ils ne soient entièrement destitués de raison et de sujet légitime.
LE PBiNCB DB CONDÉ. — Mousicur Ic grand maître, à votre avis, le roi traite-t-il avec égard et considération la femme et la maison du premier prince de son sang, et se respecte-t-il luimême, quand il tente de s'introduire en son absence, sous un déguisement ridicule, dans le château que la princesse habite, comme il le fit cet été à Chantilly, où il se présenta déguisé en seigneur flamand, ayant avec lui pour
(*) Lettre de Sully à M. le prince, après sa sortie de Franco. {Hémoires ih Sully, t. VH, p. 144.)
seule compagnie les sieurs la Varenne et Beringhen ? Estrce respecter ma femme, son honneur et le mien, que de se faire donner, encore en mon absence, par une femme du voisinage de ma terre de Verteuil, sur la frontière de Picardie, une fête où ma femme fut invitée, où il se trouva déguisé, et où, sans se laisser voir par personne, il trouva moyen de l'entretenir, mais non si secrètement qu'il ne fût surpris par la princesse douairière, ma mère, qui fit sur-le-champ partir sa bellefille (*)?
LE DUC DB SULLY. —Monseigneur, je vois là des légèretés et des imprudences, contre lesquelles la probité du roi, son amitié pour vous, la vertu de madame la princesse, doivent vous rassurer. Ce sont des démarches qu'une innocente galanterie peut se permettre d'un cêté, et qu'un peu d'annour-propre peut autoriser de l'autre (**), sans que votre honneur en soufïpe.
LE PRiNCB DB coNDB. — Si Ic roi u'avait eu des desseins criminels sur ma femme, m'aurait-il refusé la permission de me retirer ce printemps avec elle dans une de mes terres? Et y a-t-il exemple d'une plus horrible tyrannie que celle de m'obliger à soufFnr patiemment mon déshonneur? Aussi, je ne lui en épa^ gnai pas le reproche. Oui, je l'appelai tyran, et il le méritait bien.
LE DUC DB SULLY. — Mouseigueur, VOUS avcz au roi de grandes et infinies obligations; il a, par sa vertu, relevé toute sa maison, toujours maintenu et défendu votre personne particulière contre tous ceux qui eussent bien désiré de Popprimer. Je vous ai entendu reconnaître plusieurs fois que vous tenez de sa bonté et de sa faveur tout ce que vous êtes (***). Cela doit être suffisant et capable non-seulement de dissiper de vains ombrages, mais même d'efTacer des mécontentements légitimes^
(•) (Economies royales de M. Petitot, t VIII, p. 130, en note.
(••) • Dans le commerce de lettres que le roi et la princesse avaient entre eux, le roi prenait le nom de berger Céladon, el la princesse celui de la nymphe Galalée. C'était une galanterie romanesque qui amusait une coquette inexpérimentée, mais qui ne suffisait pas au roi. » (M. Petitot, en note, t. VIlï, p. 131.)
(•••) Mémoires, édition de M. Petitot, t. Vin, p. 143. L'Écluse cite en note, t. V, p. 2S2, la réponse du roi au reproche de tyrannie : «"Je n'ai fait en ma vie,