LE ROI, LE DUC DE GUISE, LE COMTE DE BASSOMPIERRB
LE ROI, venant du côté des Feuillants, à Guise et à Èassompierre, venant d'un autre côté à la rencontre du roi (*). — Vous voilà, messieurs; vous n'aviez garde de venir à la messe aux Feuillants.
LB coMTB 'db bassompierrb. — Siro , nous espérions y arriver; mais nous nous y sommes pris trop tard; on nous a dit que Votre Majesté venait d'en sortir à pied avec mademoiselle de Villeroi, et nous sommes accourus sur votre chemin.
LE ROI. — Venez çà tous deux à mes côtés» et donnez-moi le bras. (Le roi leur prend le
(*) Presque toute cette scène est littéralement tirée des Mémoires de Eassompierre, r« partie, p. 187.
368 LA MORT DE HENRI IV
bras.) J'ai vu la pierre que Bassompierre a fait mettre sur la porte^ avec rinsoription : Quid rétribuant Domino pro omnibus qtiœ retribuit mihi?
LB DUC DE outSB. — M. de Bassompierre a trouvé là une allusion ingénieuse à vos bontés et à sa reconnaissance.
LE Boi riant. — Et moi j'ai dit pour lui^ qui est Allemand^ quMl y fallait mettre : Calicem salutaris aceipiam (*), Ce pauvre Bassompierre!
LE DUC DE OU18B éclotant de rire. — Sire^ vous étes^ à mon gré^ un des plus agréables hommes du monde; et notre destin portait que nous fussions Fun à l'autre^ car si vous n'eussiez été qu'un homme médiocre^ je vous eusse eu à mon service à quelque prix que c'eût été; mais puisque Dieu vous a fait naître un grand roi, il ne pouvait pas être autrement que je ne fusse à vous. (Le roi embrasse le duc de Guise.)
LB COMTE DB BA880MP1BBBB OU dvC de
Quise. — Il vous est aisé de rire de mon dévouement et de ma reconnaissance.
LE BOi au duc de Guise. — Vous m'avez trouvé plus plaisant que je ne voulais l'être avec ce pauvre Bassompierre. (Tristement.) Vous ne me connaissez pas maintenant^ vous autres; mais je mourrai un de ces jours^ et, quand vous m'aurez perdu, vous connaîtrez lors ce que je valais, et la différence qu'il y a de moi aux autres hommes (^).
LB COMTE DB BASSOMPIBBBB. — MouDiCU,
ne cesserez-vous jamais , sire, de nous troubler^ en nous disant que vous mourrez bientôt? Vous vivrez, s'il plaît à Dieu, bonnes et longues années; il n'y a point de félicité égale à la vôtre. Vous n'êtes qu'en la fleur de votre âge et en une parfaite santé et force de corps, plein d'honneurs plus qu'aucun autre mortel, jouissant en toute tranquillité du plus florissant royaume du monde, aimé et adoré de vos sujets, plein de biens, d'argent, de belles maî-
(*) Je bolrfU le calice d'amertume. Le sens des paroles que le roi mettait dans la bouche de Bassompierre était : Allemand qui agrée la guerre qui se prépare contre mon pays, amant malheureux qui prends part à ce que fait le roi pour posséder une maîtresse dont je me suis privé pour lui, je m'acquitte envers lui par ces sacriflces.
(•*) Bassompierre, ['•partie, p. 188.
sons, belle femme ^ belles maîtresses, beaux enfants qui deviennent grands : que vous fautil de plus*^ qu'avez-vous à désirer davantage?
LE BOi, après un soupir. — Mon ami, fl faut quitter tout cela... Je crois mourir bientôt (*).
LE DUC DB GUISE. — Cc mai qui, ces jours derniers, est tombé de luinnéme dans la cour du Louvre, où on Tavait planté la veille, ne vous serait-il pas resté dans l'esprit?
LE Bor. — Je ne crois pas aux présages... n y a trente ans que tous les astrologues, et tous les charlatans qui feignent d'être astrologues, me prédisent chaque année que je cours fortune de mourir ; et en celle que je mourrai on remarquera tous les présages qui m'en auront averti en icelle , dont Ton fera cas, et l'on ne parlera pas de ceux qui sont avenus les aimées précédentes (**). Je ne crois pas plus aux prédictions qu'aux présages; et malgré cda... Je ne sais ce que c'est, Bassompierre ; mais je ne puis me persuader que j'aille en Allemagne, ni que vous alliez en Italie.
LE COMTE DE BASSOMPIBBBE. — SÛTC, mCS
équipages sont prêts I
LE DUC DB GuisB. — Votre Majesté part après-demain !
LE ROf , avec tristesse. — Je ne sais quel pressentiment me dit que je ne partirai pas... ou du moins que je n'arriverai pas.
LE DUC DE GmsE y affectant une gaieté of/tcieuse. — C'est que Votre Majesté a sans doute l'espérance de revoir avant peu madame la princesse à Paris. Elle est assez aimable pour vouloir vous épargner la peine d'aller la che^ cher où elle est...
LB COMTE DE BAS^MPiERBB, sur Ic mime ton que le duc de Guise. — Monsieur le prince est peut-être devenu aussi raisonnable que voire serviteur.
LE DUC DE GUISE. — Ou dit aussi que la cour d'Espagne est disposée à la rendre, pour 'éviter la guerre; et que monsieur le grand-duc négocie le retour de madame la princesse de la part
(*) Bassompierre, p. 185.
(**) Ibid., r* partie, p. 186. Cette réponse est copiée littéralement : elle prouve que les pressentimeuts de Hcori, dans les derniers jours de sa vie, étaient des avertissements de sa conscience, éclairée par Tan imad version publique.